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Focus du mois - mars 2012

Sacerdoce universel et démocratie

Par Laurent Gagnebin, article paru dans Evangile & Liberté (novembre 2010)

En traduisant toute la Bible à partir des textes originaux et non du latin, en la mettant entre toutes les mains, Luther accomplit un geste révolutionnaire. Les clercs se trouvent dépossédés du privilège de lire et d’interpréter les Écritures. Ce geste, un des fondements du sacerdoce universel, inscrit la Réforme dans une perspective et un processus de démocratisation.

Luther écrit : « On a inventé que le pape, les évêques, les prêtres, les gens des monastères seraient appelés état ecclésiastique, les princes, les seigneurs, les artisans et les paysans état laïque, ce qui est certes une fine subtilité et une belle hypocrisie. Mais personne ne doit se laisser intimider par cette distinction, pour cette bonne raison que tous les chrétiens appartiennent vraiment à l’état ecclésiastique. » (À la noblesse chrétienne de la nation allemande, 1520) Le trait d’union obligatoire d’un clergé établi entre Dieu et les hommes était ainsi supprimé, puisque nous sommes tous prêtres.

On se rappelle l’alexandrin de Boileau : « Tout protestant fut pape une Bible à la main. » Il ne s’agit pas, comme on le fait souvent, d’édulcorer cette assertion parfaitement exacte : le simple fidèle n’est pas moins inspiré et n’a pas moins de pouvoir, dans sa lecture et son interprétation de la Bible, que le pape ou les évêques. La seule différence qui existe entre les chrétiens n’est pas celle de leur état, mais de leurs différents ministères ou fonctions. C’est par le baptême, d’après Luther, que nous sommes tous consacrés prêtres. Mais si nous sommes tous prêtres, il ne s’ensuit pas, par exemple, que nous sommes tous pasteurs. Cela dit, lisant le même Évangile, « comment n’aurions-nous pas aussi le pouvoir * d’apprécier et de juger le vrai et le faux dans le domaine de la foi ? », interroge encore Luther.

Bible et sacerdoce universel

Il m’a toujours semblé que les textes bibliques invoqués par Luther et les autres Réformateurs à l’appui du sacerdoce universel étaient bien minces (par exemple : 1 P 2,9 ; 1 Co 12,12-13 ; Ap 5,10 ; etc.) et correspondaient un peu à des textes prétextes. En réalité, le sacerdoce universel est appelé par une démarche et un état d’esprit qui caractérisent le protestantisme en profondeur dès lors que la Bible, sa lecture fidèle, son interprétation, deviennent notre patrimoine commun.


Si l’affirmation du salut par la seule grâce de Dieu et non par nos actions humaines fut un séisme spirituel considérable, celle du sacerdoce universel fut un ébranlement culturel marquant la société tout entière. C’est à ce séisme spirituel que la tradition protestante se réfère quand elle fixe la fête de la Réformation le dernier dimanche d’octobre en souvenir de ce 31 octobre 1517 où furent affichés à Wittenberg les thèses sur et contre les indulgences. C’est à cet ébranlement culturel que l’on aurait pu penser si on avait choisi de se référer de préférence au jour de 1520 où Luther brûla en public la bulle du pape qui exigeait sa rétractation et sa soumission. Le sacerdoce universel, en supprimant la partition entre prêtres et laïcs, désacralisait du même coup tout le clergé et bouleversait ainsi une structure jusque là décisive de l’Église et de la société. Il y eut soudain en leur sein, par la reconnaissance d’un sacerdoce universel, une promotion de la personne libre et responsable. « Il convient que chaque chrétien * fasse sienne la cause de la foi, qu’il comprenne la foi, la défende et qu’il condamne toutes les erreurs », écrit toujours Luther en parlant du sacerdoce universel. Cette promotion allait peu à peu définir cette piété protestante individualiste si fermement attachée au texte de Mt 6,6 : « Quand tu pries, entre dans ta chambre la plus retirée, verrouille ta porte et adresse ta prière à ton Père qui est là dans le secret. »

Sacerdoce universel et personne libre

L’importance de la personne libre était reconnue et promue du moment que l’on affirmait une communication possible et directe avec Dieu sans passer par le pouvoir et l’intermédiaire obligé d’un clergé, des autorités religieuses, voire politiques. La foi personnelle est bien plus importante, pour le Nouveau testament, que rites et liturgies, que groupes et affiliations ecclésiales. L’Église y est perçue comme la réunion et l’assemblée de personnes libres bien plutôt que comme un peuple organique ou une société institutionnelle. Chacune et chacun entre en relation avec Dieu et vit ainsi sa foien tant que personne singulière sans que cela soit en fonction de sa nation, d’une catégorie sociale ou de son sexe : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ. » (Ga 3,28)


« Vive l’individualisme ! », a écrit André Gounelle (Penser la foi, p. 49-52, Éd. Van Dieren) ; le sous-titre « La foi insoumise », du livre que Raphaël Picon et moi avons écrit ensemble sur Le protestantisme (Champs, Flammarion), dit également cette liberté personnelle du croyant. La liberté de conscience, et indirectement la voix de la tolérance, bien avant Locke (1632-1704), Bayle (1647-1706), le Siècle des Lumières, était déjà en germe dans la pensée de Luther quand il déclarait à la diète de Worms (1521) qu’il « n’est ni sûr ni honnête d’agir contre sa propre conscience » et que cette dernière est « captive des paroles de Dieu ». C’est là déjà l’aube des Temps modernes.

Sacerdoce universel et démocratie

Alain Houziaux écrit : « La Réforme protestante, en remettant en cause la légitimité de la papauté et en affirmant le principe du sacerdoce universel des croyants, a précipité l’évolution de l’État vers la démocratie. Elle a contribué à la reconnaissance de la liberté de conscience […]. » (Christianisme et conviction politique, Desclée de Brouwer) Certes, il y a différentes formes de démocratie et l’on est toujours plus ou moins démocratique et de telle ou telle manière ; certes, cela ne fut pas donné d’emblée et partout, mais correspondit à une lente maturation. Mais l’affirmation du sacerdoce universel portait en germe une démocratisation, une vocation à la démocratie, qui allait irriguer toute la société via l’univers religieux, d’ailleurs inséparable alors de cette dernière. André Gounelle écrit, en pensant à l’histoire du protestantisme en France, dans un ouvrage collectif intitulé Démocratie et fonctionnement des Églises (Éd. Van Dieren) : « Aussi bien la royauté avant la Révocation de l’Édit de Nantes en 1685, que les différents régimes qui se succèdent dans notre payspendant le XIXe siècle jusqu’à la Troisième République interdisent la tenue de synodes nationaux, parce qu’ils craignent l’impact politique que peut avoir l’exemple d’une assemblée souveraine délibérant et décidant librement. Entre 1660 et 1872, on a refusé aux réformés français la convocation d’un synode national, et ils n’ont donc pas pu fonctionner selon le régime presbytérien- synodal, parce qu’il sentait trop la démocratie. »

Ce lent apprentissage de la démocratie dans son histoire, cette démocratisation progressive ont conduit le protestantisme, on le sait, à des structures démocratiques opposées à toute hiérarchie de type monarchique. L’autorité véritable n’est pas là celles des autorités ecclésiastiques, mais bien celle de synodes rassemblant à part égale « laïcs » et pasteurs, avec des votes assumés par des hommes et des femmes. La démocratie dans le protestantisme, c’est nous. Cela dit, la démocratie, en donnant à l’individu une très grande responsabilité, appelle et suppose une formation. Ce n’est pas par hasard que la Réforme a lutté d’emblée pour la multiplication des écoles, pour des études bibliques, des catéchèses exigeantes, la publication d’ouvrages théologiques dans les langues de chacune et de chacun et non plus en latin, des cultes dans la langue des peuples et cela avec des prédications très travaillées exégétiquement parlant. Le culte, d’ailleurs, devrait être non seulement vécu, mais aussi pensé par les fidèles ; il n’est pas le monopole des seuls pasteurs.

Si la démocratie dans les Églises, c’est nous, cela signifie aussi qu’il faut lutter contre les tentations des cloisonnements réintroduisant, d’une manière ou d’une autre, la séparation entre ceux qui savent, et ont donc le pouvoir, et les autres. Tous théologiens (Éd. Van Dieren), dit le titre significatif d’un livre de Raphaël Picon.