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Le mot du pasteur - rentrée 2011

Agapè

L'amour

Le mot est aujourd'hui considérablement dévalué et souvent limité pour décrire une liaison amoureuse entre deux personnes. Liaison passagère le plus souvent et marquée par la sociabilité. Par exemple, « Faire l'amour » ne signifie pas s'aimer mais accomplir un acte sexuel. L'amour, d'autre part, a été marqué par un certain sentimentalisme. Pour le christianisme qui met l'amour au centre de sa théologie et de son vécu, les dérives du champ sémantique de l'amour créent de graves difficultés. Les chrétiens sont vus comme, je cite, « dégoulinant d'amour », un peu « gnangnan » voire envahissants à vouloir bien faire. Or l'amour dont il est question ne permet pas ces manières de voir.

« L'amour chrétien », c'est l'agapè. Mot typique du nouveau testament, concept forgé par les théologiens de l'époque. L'agapè reprend les notions de l'amour développées dans l'antiquité grecque et juive (en moindre mesure). Voyons ce parcours avant de voir le terme agapè.

« De l'amour »

Pour le grec, l'amour c'est surtout Eros. Pour Empédocle, « l'amour rassemble les éléments du monde de façon à ce qu'ils constituent une unique ordonnance ». L'amour est donc une participation au mouvement universel.

Pour Platon, l'amour est fils de Penia et de Poros (le dénuement et la ressource), complémentarité mais qui signe une incomplétude, d'où l'idée que l'amour est fondé sur l'altérité, l'autre que je ne suis pas et dont j'ai besoin pour vivre, d'où une dynamique et un aspect créatif venant de la réunion de ces complémentarités. D'où l'image des deux parties d'une sphère qui cherchent à se réunir, recherche d'une unité originelle.

Mais attention car l'amour devient vite passion et l'Eros peut conduire à donner sa vie pour celui qu'on aime. Attirance car ici s'exprime dans l'altérité la transcendance du beau essentielle chez Platon. Mais Eros fonctionne avec Tanatos aimée à mourir pour l'autre ou par absence de l'autre. Les deux sont passion de vie, attirance inexorable : nous sommes tous sous le charme d'Eros qui nous attire et nous sommes aussi attirés par la mort. Parce qu'Eros est puissance de vie il peut être inconvenant et renverser toutes barrières sociales cf. Roméo et Juliette. Si pour Platon l'amour est Eros, pour Aristote, c'est plutôt phileo.

Aristote est davantage axé sur la sociologie.  À l'amour platonique il préfère l'amitié, la philia, la relation, le lien entre les amis qui fonde la société, le « bien vivre ensemble ». Ici philo se combine avec d'autres notions, par exemple : philantropia – les pauvres -, philoploutia – la richesse -, philoponia – le travail -, philosteria – la tendresse - ; cf. l'éthique à Nicomaque.

Mais nous savons que même l'amitié n'est pas sans mystère depuis Montaigne et La Boëtie, pourquoi lui ? Parce que lui !Que ce soit Eros ou philia (dans l'amitié pure) il ne peut y avoir de qualification. L'Amour est un absolu en fait, le pétale gagnant du jeu est « on s'aime ».

Avec Eros, philia, charis exprime aussi l'amour la grâce, la beauté donnée, offerte et reçue. Charen : aimer avec le désir de plaire. Charis caractérise Vénus par exdemple; d'où le charisme, le don, la grâce offerte.

L'agapè

L'agapè reprend toutes ces notions bien sûr. Mais le terme lui-même a une histoire. Agapè c'est surtoutn l'expression de l tendresse (forme d'amour), agapuo : chérir, agapetos : aimable, satisfaisant. Terme assez rare en fait (deux fois dans l'Illiade et l'Odyssée où ne manquent pourtant pas les aventures amoureuses !), et tombé en oubli dans la « koïné » (langue grecque du 1er siècle). Agapè marque une tendresse gratuite envers l'être aimé. Le mot était même utilisé pour évoquer la tendresse portée au défunt et la toilette du mort (en conséquence). Tendresse sans retour et gratuite.

Agapè deviendra donc le terme du nouveau testament pour dire l'amour de Dieu. Évidemment l'ancien testament influence les écrivains juifs du nouveau testament ! Dieu créateur dans Genèse par exemple, signe là un acte d'amour et par le couple institué met dans l'ordre de la Création l'amour. L'alliance bien sûr exprime aussi l'amour de Dieu pour son peuple, à la fois tendresse, don, mais aussi passion avec sa violence. La relation Dieu - Samuel comparée à celle que vit un couple exprime bien cela.

Les septantes poyr exprimer l'amour envers Dieu utilisent le terme d'agapè (Dt 6/5), de même l'amour du prochain (Lv 19/18)

Enfin il y a dans la Bible beaucoup d'aventures amoureuses à commencer par Abraham et Sarah. Que penser aussi du Cantique des cantiques, chant d'amour qui ne parle pas de Dieu !

Le nouveau testament

Il reprend tout ce qui a été dit? L'agapè est au centre de la Loi. Amour de Dieu et amour du Prochain d'où une exigence éthique (et non morale). L'agapè est accompagné de la Grâce, du signe du Salut. Elle transforme l'individu au point d'aller jusqu'à aimer ses ennemis (Mt 5/43).

L'Amour est transcendant, il est de Dieu, le caractérise. Paul fonde sa théologie sur l'amour de Dieu qui sous-tend le sacrifice du Christ. L'amour dépasse la mort et débouche sur la résurrection. 1 Cor 13 tente une description ; l'amour donne du sens, principe dynamique, il nous porte vers la promesse (le « face-à-face »). L'agapè marche avec la foi (certitude d'être aimé par celui qu'on ne voit pas) et l'espérance (vertus théologales).

Jean va plus loin dans sa réflexion. « Aimez-vous comme je vous ai aimés » (sous-entendu jusqu'à la mort). L'amour entre les hommes est le reflet de l'amour de Dieu révélé en Jésus-Christ reçu par l'Esprit Saint. In fine, « Dieu est amour », 1 Jn 4/8 affirmation finale.

Conclusion

L'agapè reste mystère de Dieu. Amour gratuit, inconditionnel, passion et tendresse de Dieu. L'amour est créateur de vie, principe de vie, l'être touché par la grâce est transformé, ressuscité, autre, marqué par la présence de Dieu en lui. Un amour qui fait vivre jusqu'à l'absurde, la mort de la croix. Pour rien et pour tout. L'Amour est lié à la dignité de l'humain comme créature du Dieu amour.

« Aime toi toi-même », dit la devise païenne reprise ici car Dieu t'aime et t'a créé aimable. « Aime et fais ce que voudras » (St Augustin). L'amour c'est la liberté de l'homme, son avenir en Dieu.