
| Focus du mois de novembre 2009 |
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Un texte, une pensée, un auteur... pour, chaque mois, approfondir, réflechir et découvrir La Théologie du Process - Évangile & Liberté n° 201, Août-Septembre 2006Raphaël Picon Théologien, professeur à la Faculté de Théologie Protestante de Paris. Rédacteur en chef d'Évangile et Liberté Née au début du XXe siècle à l’Université de Chicago, la théologie du Process est l’un des plus importants systèmes théologiques du XXe siècle. Les théologiens qui se rattachent à ce courant, John Cobb, David Griffin, Marjorie Suchocki, pour ne citer qu’eux, sont fortement inspirés des travaux du mathématicien et philosophe Alfred North Whitehead (1861-1947), de l’empirisme anglais, des sciences de la nature, de la physique quantique. Ils entendent proposer une compréhension générale du réel telle que Dieu et le monde puissent être pensés ensemble dans leurs interactions réciproques. Pour eux, le réel n’est pas composé d’entités statiques et indépendantes les unes des autres, il se caractérise par un flux constant de transformations et d’interdépendances. La réalité est dynamique, changeante, en « process » (en cours, en marche, en évolution) ; la création n’est donc pas définitive et achevée mais évolutive et ouverte sur l’avenir ; de même, la personne humaine, comme tout ce qui compose le réel, n’est pas définie une fois pour toute et reste en constant devenir. Ce vaste réseau de dépendance et de transformation qui structure le réel appelle une manière spécifique de penser Dieu et les éléments de la foi chrétienne. Pour les théologiens du Process, Dieu est pensé comme une force de nouveauté et de créativité qui transforme le monde, ne cesse de l’ouvrir sur de nouvelles possibilités qui visent à le rendre plus harmonieux, moins déchiré et torturé. « Dieu, écrit Cobb, est un amoureux du monde qui attire celui-ci toujours plus loin, au-delà de ce à quoi il est parvenu, en affirmant la vie, la nouveauté, la conscience et la liberté, encore et toujours. » Dieu est ce qui permet au possible de l’emporter sur l’impossible, et se laisse lui-même transformer par ce qui s’y produit : Dieu est aussi une possibilité du monde. Comme l’écrit Whitehead dans Procès et Réalité (1929), pièce maîtresse de la philosophie du XXe siècle : « Il est aussi vrai de dire que Dieu transcende le monde, que de dire que le monde transcende Dieu. Il est aussi vrai de dire que Dieu crée le monde que de dire que le monde crée Dieu. » Dieu n’est pas impassible et indifférent, il est affecté par les événements de l’histoire et de notre existence. Sa capacité à susciter une nouveauté est toujours en partie déterminée par l’état du monde présent et par l’ouverture des entités du réel aux forces persuasives de Dieu. Celui-ci ne peut en effet transformer le monde à sa guise, il rencontre des résistances, s’affronte aux immobilismes et connaît des échecs. À défaut de pouvoir nous contraindre, il ne peut que nous persuader. C’est précisément cette dépendance de Dieu à l’endroit du réel qui atténue sa responsabilité devant la marche du monde. Contrairement à ce que l’on croit parfois, pour les théologiens du Process, Dieu n’est pas, en lui-même, identifiable à la créativité. Si tel était le cas, Dieu ne serait pas distinct du réel, il serait une sorte de fluide, d’énergie créatrice qui surgirait à travers toutes choses. Si Dieu était identifié à la créativité, il serait l’auteur et le responsable de tous les événements qui se produisent dans le monde, et d’une créativité dont on reconnaît facilement le caractère ambigu, pouvant tout autant être source de vie, de vérité et d’harmonie que de mort, de mensonge et de chaos. Si Dieu détermine ce qui est, le mal lui devient alors coextensif. C’est ainsi qu’il convient plus justement, pour John Cobb notamment, de penser Dieu, non comme le responsable de ce qui arrive mais de la possibilité qu’il arrive quelque chose. Dieu en vient alors à désigner cette force initiale de vie à partir de laquelle une nouveauté peut surgir. Pour les théologiens du Process, Dieu est « bipolaire », absolu (comme puissance de créativité) et relatif (comme dépendant du reste de l’univers). Cette approche permet de souligner l’unité de Dieu et du monde tout en les maintenant à distance. Éternel et indépendant, à travers sa capacité à faire advenir une nouveauté, Dieu n’est pas pour autant absorbé dans le monde, même s’il demeure toujours avec lui. Dans ce cadre théologique, et pour John Cobb en particulier, le Christ désigne cette puissance de créativité à l’œuvre dans le monde et dans nos vies. « À chaque fois que Dieu agit, l’événement Christ se produit », écrit Cobb. « Le Christ est présent en tant qu’il est l’appel qui donne la vie, l’appel à être plus que nous n’étions, à la fois pour notre propre intérêt et dans l’intérêt des autres », précise-t-il encore. Il convient toujours ici de distinguer Jésus du Christ, le premier nous renvoyant à une personne historiquement déterminée, le second à une fonction ou à un titre, celui d’être oint, choisi, habité par Dieu. Dire « Jésus-Christ », revient à confesser sa foi en un Jésus qui est reconnu comme étant Christ. Ce qui, aux yeux d’un John Cobb, rend Jésus si important pour la foi chrétienne, c’est que l’ensemble de son existence est structuré par la présence transformatrice de Dieu. C’est la force persuasive de cette présence divine à l’œuvre en Jésus qui explique l’impact qui fut le sien auprès de son entourage et la puissance encore actuelle de la prédication chrétienne. « Répondre à ce Dieu, écrit Cobb, signifie oublier la sécurité de ses habitudes, de ses coutumes, de ses conformismes. Cela veut dire vivre pour un avenir radicalement nouveau. » La foi, pour les théologiens du Process, n’est pas une adhésion à une doctrine mais une véritable aventure qui nous inscrit dans un monde travaillé par la présence de Dieu, et dont l’histoire n’est pas jouée d’avance. Cette foi, ouverte sur l’avenir et qui se refuse au passéisme, est en constante recherche de nouvelles formulations sur Dieu. C’est ainsi que la théologie elle-même, la prédication chrétienne, se doit sans cesse de chercher de nouvelles images de Dieu pour contribuer à rendre celui-ci crédible et, chemin faisant, à permettre à chacun de s’ouvrir davantage à sa présence créatrice. Être sauvé, dans cette perspective, consiste à être touché par cette grâce qui nous transforme et rend notre existence et le monde plus harmonieux. Cette théologie, à la fois optimiste et réaliste, donne la part belle aux catégories du devenir, de l’événement, de la nouveauté. Son originalité audacieuse est de repenser Dieu à partir de ces mêmes catégories afin de rendre la foi toujours plus vive et bouleversante. |

