Prédication du 16 septembre 2018

Prédication du culte d’installation en mission

de Catherine Axelrad

Quand le Seigneur se laisse trouver

Lectures : Esaïe 55, 6-9 et Marc 8, 27-33

 

Le texte de l’évangile de Marc que nous venons d’entendre fait partie des lectures qui nous étaient proposées pour ce dimanche dans un grand nombre d’églises chrétiennes. Vous savez que dans l’EPUdF, en particulier dans les paroisses réformées, nous ne sommes pas du tout obligés de prendre comme sujet de prédication ces textes dits « du jour », et d’ailleurs nous le faisons rarement. Mais bien que ce texte ne soit pas du tout évident à entendre ni à commenter, il est tellement fondamental que tout en sachant que je n’aurai pas le temps de l’explorer en détails, j’ai pensé que ce n’était tout simplement pas possible de passer à côté, surtout aujourd’hui. Et si j’ai choisi en première lecture les versets d’Esaïe que Yann nous a lus juste avant, c’est parce que, je suis sûre que vous l’avez remarqué en les entendant l’un après l’autre, cette première lecture peut éclairer de manière très positive notre compréhension de la seconde.  D’abord, il me semble que même si on ne tient pas compte de leur contexte historique, les deux premiers versets « Cherchez le Seigneur pendant –ou tant qu’il se laisse trouver, ou même puisqu’il se laisse trouver-, invoquez-le tant qu’il est proche » ces deux injonctions répondent totalement à notre questionnement intime sur la foi. La foi, recherche de Dieu, recherche qui donne un sens à notre vie, ce texte nous encourage à la pratiquer autant que nous le pouvons, mais il nous dit aussi deux choses fondamentales : l’objet de cette recherche – quelque chose de l’ordre d’une proximité avec Dieu – cette proximité dépend certes de notre recherche, mais elle dépend d’abord du Seigneur lui-même. Cherchez le Seigneur pendant qu’il se laisse trouver – pendant qu’il est proche – et du coup l’autre élément important s’entend en filigrane : il faut d’autant plus profiter de l’occasion que ces moments sont rares, il y a bien des moments – nous le savons tous, même si l’obscurité n’a pas la même durée ni la même intensité pour tous – des moments très fréquents où le Seigneur ne se laisse pas trouver du tout, des moments où même quand nous parvenons à croire, c’est-à-dire à le chercher vraiment, nous avons l’impression qu’il est très loin – et c’est tout à fait  rassurant – c’est même encourageant – de constater que ceux à qui Esaïe s’adressait, et sans doute souvent Esaïe lui-même, vivaient déjà souvent, eux aussi, dans ce sentiment d’obscurité et d’abandon. En fait, si on regarde maintenant les circonstances – ce qu’on croit savoir, ce qu’on sait à peu près des circonstances de la création de ce texte -, les fils d’Israël avaient eu pendant de longues années, et en particulier depuis la chute de Jérusalem en moins 587 et la déportation à Babylone l’année suivante, ils avaient eu toutes les raisons de se sentir abandonnés. Et voilà que plus de quarante ans après cette catastrophe, qui n’était pas une extermination mais qui pouvait déjà ébranler la foi du peuple juif, le texte est produit par celui qu’on appelle le deutéro-Esaïe – le deuxième Esaïe, celui qui s’exprime presque deux cents ans après le premier, dans la deuxième partie du livre dit « du prophète Esaïe », dans les chapitres 40 à 55 dont nous venons en fait d’entendre la conclusion au chapitre 55 : la libération que les Israélites n’espéraient plus approche, le roi perse Cyrus est entré dans Babylone en triomphateur, et conformément à sa politique de despote tolérant, il va faire proclamer aux captifs la libération – il va permettre à ceux qui le désirent de rentrer chez eux et à tous de pratiquer leur culte.  La libération approche – Dieu est proche, et Esaïe dira aussi qu’il faut maintenant le chercher avec le cœur plus que par des sacrifices ; Dieu est proche parce que son intervention est imminente – et maintenant qu’il est proche il faut absolument se mettre en marche et le chercher. Et à ceux qui commenceraient à pinailler, peut-être parce qu’ils ne sont pas trop mal installés – d’ailleurs beaucoup ne repartiront pas – et qu’ils n’ont pas très envie de reprendre la route, à ceux qui protesteraient en disant que l’intervention de Dieu en faveur de son peuple ne peut pas se faire par l’intermédiaire d’un roi étranger, le deutéro-Esaïe explique qu’ils ne sont pas capables de comprendre, qu’ils sont limités par leur condition humaine – une condition qui les maintient dans un état d’esprit terrestre – un état d’esprit tellement éloigné de la transcendance divine qu’il risque même de les entraîner à s’opposer à Dieu.

Et d’une certaine manière, c’est également ce que Jésus reproche à Pierre, et avec quelle dureté ! Va-t-en derrière moi, Satan ! Tu ne penses pas comme Dieu, mais comme les humains. Pierre qui a essayé de le faire taire après avoir entendu l’épouvantable annonce. Je vous propose d’écouter comment Calvin commente la scène : « Les disciples étaient comme en suspens, abreuvés de vaine espérance, attendant le point et l’heure à laquelle Christ manifesterait soudainement la gloire de son règne. Mais il avait à leur montrer qu’il lui fallait commencer son règne, non point avec grande pompe, magnificence et richesses, non point avec applaudissements du monde, mais par une mort ignominieuse. Or les disciples ne pouvaient avoir chose plus difficile à faire que de surmonter un tel scandale. Quant à l’ignominie de la Croix, ils n’en avaient pas la moindre idée. Une annonce aussi était pour eux fort étrange, celle de la réprobation par les Anciens et les scribes, qui avaient le gouvernement de l’Eglise. D’où il est aisé de conclure combien cet avertissement leur était nécessaire. » Calvin brille rarement par la bienveillance, mais ici j’ai l’impression qu’il a été sensible à la dureté de l’attitude et des mots de Jésus et qu’il s’est senti obligé de les expliquer, voire de les justifier. Aujourd’hui encore, nous non plus, l’ignominie de la Croix, nous ne l’acceptons pas, nous n’en avons pas, comme il dit,  la moindre idée ! Aujourd’hui encore, de nombreux théologiens continuent à s’interroger sur ce texte et s’opposent sur le sens de cette annonce contrastée de la croix et de la résurrection de Jésus – est-ce qu’on aurait de nouveau affaire à cette idée ancestrale, presque préhistorique, cette idée si longtemps répandue dans les Eglises et qu’on peut encore entendre aujourd’hui, l’idée d’un Dieu qui exigerait un sacrifice pour calmer sa colère ? Est-ce que la croix n’annonce pas plutôt le nouveau visage de Dieu, celui d’un Dieu qui s’offre aux hommes en acceptant tout de leur part, y compris leur cruauté ?

Je ne souhaite pas répondre aujourd’hui, parce que je pense que nous aurons de nouveau l’occasion cette année de nous interroger ensemble sur le sens de la Croix, par exemple pendant la semaine sainte, et surtout parce que je voudrais simplement vous proposer deux réflexions personnelles pour accompagner et conclure notre lecture d’aujourd’hui.

La première, c’est que les évangiles nous renseignent énormément sur la vie et les problèmes vécus ou discutés par les communautés pour lesquelles ils ont été rédigés. Cette scène, qu’on retrouve dans les trois évangiles de Matthieu et de Luc (sous des formes un peu plus développées, et pour cause), oui, d’une manière ou d’une autre, cette scène a probablement eu lieu – Oui, Jésus a probablement dit des paroles proches de celles qui nous sont rapportées. Mais s’il y a une chose que je crois avoir comprise pendant les trois années de ma mission précédente, c’est que les rédacteurs des évangiles avaient probablement aussi dans leurs communautés une responsabilité de type pastoral. Quand ils décidaient de raconter quelque chose, c’était sûrement à partir de témoignages plus ou moins authentiques, mais c’était peut-être souvent aussi pour répondre aux problèmes qui se posaient dans leur communauté. Par exemple, quand l’évangile de Jean raconte l’histoire de la femme adultère, quelle que soit la réalité historique de cet épisode, on peut se demander si celui qui a écrit le texte n’a pas été confronté à un problème du même genre, peut-être à l’intérieur de sa communauté, et s’il n’a pas écrit l’épisode de cette manière pour en finir avec la lapidation. Et bien là, c’est peut-être pareil : dès le début, dans les premiers siècles, un grand nombre de personnes refusent le scandale de la Croix et le jugent incompatible avec l’affirmation de la divinité du Christ. C’est un sujet de débat qui va perdurer dans l’Eglise, puis en dehors d’elle après le 4ème siècle, quand ces questions seront considérées comme des hérésies, et c’est un débat qu’on retrouvera pendant longtemps, y compris sur les terres imbibées de ces hérésies, dans les textes qui ont sans doute été en partie à l’origine de la rédaction du Coran. Et si le sujet était déjà discuté dans les premières communautés, et bien sûr avec les Juifs, raconter cette scène c’était peut-être déjà pour le rédacteur de l’évangile une manière de dire aux questionneurs : « d’accord, ta question est humaine, d’ailleurs l’apôtre Pierre a eu la même réaction, mais regarde comment notre Seigneur lui  a répondu et ne deviens pas Satan à ton tour».

La deuxième et dernière réflexion personnelle que je voudrais vous proposer porte sur la réponse spontanée de Pierre : Toi, tu es le Christ. Au-delà du possible malentendu politique, je crois que cette réponse a surtout à voir avec la question qui habitait Esaïe : l’éloignement entre la terre et le ciel, l’incommensurable distance entre les voies de Dieu et les nôtres. Si nous sommes ici aujourd’hui, c’est que d’une manière ou d’une autre selon chacun, nous souffrons de cette distance et nous cherchons comment l’abolir, nous cherchons à rapprocher de Dieu, tout en sachant que nous ne pourrons pas y parvenir. Or aujourd’hui c’est un peu pour moi ce qu’on appelle la minute de vérité – vous trouvez peut-être que cette minute s’éternise ! – et comme je l’ai dit au début, si je vous ai proposé d’entendre ces textes ensemble c’est parce que pour moi ils se répondent. « Toi, tu es le Christ » : la réponse de Pierre nous projette dans l’attente messianique enfin comblée, dans un temps où le Seigneur tant recherché se laisse enfin trouver – en Jésus le Christ, Pierre voit disparaître cette distance incommensurable entre la terre et le ciel qui écartèle les humains depuis toujours  et les force à lever la tête, encore et toujours, pour chercher; et même dans son incompréhension indignée, même lorsque l’annonce de la passion puis le rabrouement de Jésus sont à la limite du supportable, non seulement Pierre va rester mais il va continuer à suivre et à chercher. Parce que pour lui comme pour nous, de manière différente mais bien sûr toujours dans l’incompréhension et les reniements, dire que Jésus est le Christ – dire à Jésus qu’il est le Christ – c’est déjà le suivre, et toujours le chercher.

Amen