Prédication du 28 décembre 2025

de Catherine Axelrad

« Comme un oiseau, il a pris son vol »

Lecture : Jean 1, 1-18

Introduction

Ce matin, pour nous remettre des festivités passées et nous préparer aux festivités à venir, je vous propose de faire un peu de théologie avec le premier chapitre de l’évangile selon Jean, plus précisément les 18 premiers versets, ce passage que l’on appelle habituellement le prologue. Avant de l’entendre, et en guise de prière à l’Esprit, je vais lire ce qu’en disait à la fin du 4ème siècle le grand théologien Augustin d’Hippone, communément appelé Saint Augustin : « Des quatre Évangiles, ou plutôt des quatre livres du même Évangile, le plus élevé et le plus sublime, à beaucoup près, est celui de Jean. Cet apôtre a été justement, et dans un sens spirituel, comparé à un aigle ; aussi son livre a-t-il surpassé les trois autres, et en s’élevant au-dessus d’eux a-t-il lui-même voulu nous engager à porter haut nos affections. (…) Dès le commencement de son écrit, il s’est placé, non seulement au-dessus de la terre, de l’air et des astres, mais même au-dessus de l’armée des anges et de toutes les puissances invisibles établies de Dieu ; il est ainsi arrivé jusqu’à Celui qui a créé toutes choses, car il a dit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Tout a été fait par lui, et sans lui rien n’a été fait. »Le reste de son Évangile est digne d’un si beau commencement. Comme un oiseau, il a pris son vol, et il a parlé de la divinité du Sauveur. »

Lecture biblique

Jean 1, 1-18

1 Au commencement était la Parole ; la Parole était auprès de Dieu ; la Parole était Dieu.
2 Elle était au commencement auprès de Dieu.
3 Tout est venu à l’existence par elle, et rien n’est venu à l’existence sans elle. Ce qui est venu à l’existence 
4 en elle était vie, et la vie était la lumière des humains.
5 La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres n’ont pas pu la saisir.
6 Survint un homme, envoyé de Dieu, du nom de Jean. 
7 Il vint comme témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui. 
8 Ce n’est pas lui qui était la lumière ; il venait rendre témoignage à la lumière.
9 La Parole était la vraie lumière, celle qui éclaire tout humain ; elle venait dans le monde.
10 Elle était dans le monde, et le monde est venu à l’existence par elle, mais le monde ne l’a jamais connue.
11 Elle est venue chez elle, et les siens ne l’ont pas accueillie ;
12 mais à tous ceux qui l’ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu — à ceux qui mettent leur foi en son nom. 
13 Ceux-là sont nés, non pas du sang, ni d’une volonté de chair, ni d’une volonté d’homme, mais de Dieu.
14 La Parole est devenue chair ; elle a fait sa demeure parmi nous, et nous avons vu sa gloire, une gloire de Fils unique issu du Père ; elle était pleine de grâce et de vérité.
15 Jean lui rend témoignage, il s’est écrié : C’était de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi est passé devant moi, car, avant moi, il était.
16 Nous, en effet, de sa plénitude, nous avons tous reçu, et grâce pour grâce ;
17 car la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ.
18 Personne n’a jamais vu Dieu ; celui qui l’a annoncé, c’est le Dieu Fils unique qui est sur le sein du Père.

Prédication

Ce texte est traditionnellement lu le jour de Noël, mais vous savez qu’au Foyer de l’Âme il nous arrive de bousculer un peu la tradition, et je pense que vous ne m’en voudrez pas de l’avoir gardé pour aujourd’hui. Et en matière de tradition, même si elle a inspiré et inspire encore de nombreuses et splendides œuvres d’art, il faut peut-être commencer par régler son compte à celle qui identifie l’évangéliste Jean avec un aigle. Certains d’entre vous le savent sans doute, selon cette tradition qui commence au 2ème siècle, chaque évangéliste est identifié à une figure particulière : Marc à un lion, Mathieu à un visage d’homme, Luc à un taureau et donc, comme on l’a entendu dans le texte d’Augustin, Jean à un aigle. Cette tradition trouvait d’abord sa source biblique dans une des visions du prophète Ezéchiel ; il voyait des kéroubims plutôt effrayants, pas du tout comme les chérubins auxquels ils ont donné leur nom- de monstrueux personnages hybrides qui sont à la fois lion, humain, taureau et aigle; en réalité, bien sûr, ce récit du livre d’Ezéchiel s’inspire lui-même certainement des légendes babyloniennes dans lesquelles on trouvait déjà ces personnages monstrueux. Bien plus tard, à la fin du premier siècle après Jésus, on retrouvera ces quatre personnages – lion, homme, taureau et aigle – dans l’Apocalypse ; maintenant bien identifiés et différents l’un de l’autre, ils sont regroupés autour du trône pour chanter la sainteté du Seigneur. Et c’est bien sous l’influence d’Augustin qu’au 5ème siècle le pape Grégoire attribuera chaque évangile à l’un des quatre vivants, et donc l’évangéliste Jean sera associé à l’image d’un aigle. Vous avez entendu qu’Augustin y fait allusion, mais je crois que s’il a manifesté une telle admiration pour l’évangile de Jean, et en particulier pour les dix-huit versets que nous venons d’entendre, c’est surtout pour des raisons théologiques. Sous sa forme poétique un peu déclamatoire, ce texte construit sur des métaphores exprime une pensée construite très élaborée, un développement fondamental dans la construction de la foi chrétienne. Je vous propose donc de regarder en quoi il est fondateur, et ainsi de nous demander ce qu’il signifie pour nous aujourd’hui.

Au commencement était la parole, le Logos – vous savez qu’on l’a longtemps traduit par le Verbe, peut-être pour garder le masculin, parce que pendant longtemps, consciemment ou inconsciemment, il paraissait impossible de traduire au féminin quelque chose qui se rapportait à l’action créatrice de Dieu le Père ; on préférait, et c’est encore souvent le cas, on préférait traduite o logos par le Verbe, ce qui a donné la notion théologique du verbe créateur – mais justement, est-ce qu’il s’agit de création ou de commencement ? Bien sûr, le mot n’est pas choisi au hasard : oui, à première vue c’est une allusion au premier mot de la Genèse, Berechit, au commencement de la création par Dieu du monde et l’histoire tels que les anciens se les représentent ; mais il s’agit ici d’un commencement d’avant le commencement, un commencement insaisissable, un commencement d’avant le temps – un commencement qui précède le Berechit de la création, un commencement pour nous inaccessible ; il s’agit d’une réalité originelle qui se dérobe à l’être humain, une réalité divine qui relève de la transcendance. Quelle que soit l’intensité de notre recherche, pour l’évoquer nous sommes obligés d’utiliser des concepts humains – comme les jours dans la Genèse  alors que nous savons bien que le temps de Dieu n’est pas le nôtre -,  ou comme la parole de Dieu comme première manifestation de Dieu. Car dans ce commencement, il semblerait dans que l’être humain n’ait pas de place, puisque seul le logos, seule la parole est avec Dieu, car c’est par la parole créatrice que Dieu se manifeste. Mais justement, par la parole, même dans ce commencement d’avant le temps, Dieu est déjà un dieu qui se communique, et à mesure que nous avançons dans le texte nous en comprenons le sens et l’intention. à l’origine la parole était une à Dieu, Dieu a fait toutes choses par elle (là nous sommes entrés dans le temps de la Genèse) ; et voilà qu’en quelques versets, la Parole est devenue une personne, une personne qui est aussi lumière, et sans que son nom soit jamais prononcé, nous comprenons que cette parole devenue lumière n’est autre que Jésus-Christ lui-même, lumière contre laquelle les ténèbres ne peuvent rien.

Et dès que cette identification est établie, certes le prologue reste métaphorique – l’évangéliste continue de s’exprimer en images – mais il devient beaucoup plus clair, beaucoup plus explicite ; la venue de la parole – vraie lumière – c’est à dire la venue dans le monde de Jésus-Christ vraie lumière – sa venue a deux conséquences immédiates ; elle est don de la vie car elle éclaire tout être humain, c’est-à-dire qu’elle donne, ou plutôt elle transmet à tous le pouvoir que seul Dieu peut donner, le pouvoir de devenir enfant de Dieu : la lumière est don de la vie parce qu’elle nous éclaire sur le sens de la vie, elle vient répondre à la quête de sens de tout être humain. Autre conséquence, cette fois négative et inscrite dans l’histoire, alors que ce don de vie et de sens était offert à tous, alors que  la lumière – donc Jésus-Christ – s’offrait au monde mais le monde ne l’a pas connue, les siens ne l’ont pas accueillie ; l’impensable rejet s’est produit – même si aucune explication de ce refus n’est donnée,  nous voyons que la croix est présente dès le début. Mais nous voyons aussi que même si le monde l’a rejetée, la lumière continue à briller, car le texte n’annonce pas seulement la croix mais aussi le tombeau vide.

Je suis sûre que les membres de la communauté johannique qui a produit ce texte à la fin du premier siècle ou au tout début du deuxième comprenaient très bien le sens du texte ; ils savaient aussi bien que nous de quoi, ou plutôt de qui il était question dans ces belles images. Et maintenant l’auteur va pouvoir affirmer ce qui n’était jusque là que sous-entendu : la Parole est devenue chair, elle a fait sa demeure parmi nous, et nous avons vu sa gloire, une gloire de fils unique issu du Père. En d’autres termes, Jésus le Christ est à la fois homme et Dieu, il est le fils de Dieu, Dieu fait homme pour vivre avec les humains ; ce n’est pas surprenant que ce texte soit habituellement lu le jour de Noël, quand nous évoquons la naissance de Jésus, la venue dans le monde de celui que nous appelons le messie ; on comprend mieux l’enthousiasme d’Augustin, surtout à une époque où les définitions théologiques faisaient encore l’objet de débats et même de combats acharnés : ce prologue de l’évangile de Jean a été fondamental dans l’élaboration de notre théologie, et il l’est encore aujourd’hui, même si cela ne va pas tout seul. Quelle que soit notre propre conception de cette notion théologique qu’on appelle l’incarnation, et je sais qu’elle pose problème à beaucoup de chrétiens, il faut le dire : tout ce qu’on vient de lire et d’expliquer, tout le début du prologue, tout cela n’a de sens que si on veut bien entendre ces mots incompréhensibles : la parole est devenue chair.

A cette étape de la réflexion j’espère que vous ne m’en voudrez pas de m’exprimer en mon nom propre, ne serait-ce que pour que chacun se sente libre de réagir selon ses propres conceptions. Personnellement, sans la notion d’incarnation je ne serais pas ici, ni dans aucun lieu de culte ; non seulement l’incarnation ne me pose pas de problème mais je l’aime et j’y tiens. Je ne sais pas très bien ce qu’elle signifie, je ne crois pas que Jésus a été conçu sans spermatozoïde humain ; je n’ai certainement pas la même compréhension du problème que l’auteur du prologue de l’évangile de Jean ; mais je crois que c’est seulement par son incarnation, c’est-à-dire par notre propre prise de conscience de sa présence dans notre humanité, que nous pouvons essayer de nous approcher de ce que Thomas d’Aquin appelait « cela qu’on appelle Dieu », cela ou celui que les humains cherchent depuis qu’ils peuvent se mettre debout et lever la tête vers le ciel. Je crois que l’incarnation est une réponse – pas la seule, mais c’est celle que je choisis – à cette recherche. C’est ainsi que je comprends la bouleversante affirmation du verset 18: Personne n’a jamais vu Dieu ; celui qui l’a annoncé, c’est le Dieu fils unique qui est sur le sein du Père.

Je ne peux pas aborder tous les aspects de ce magnifique prologue, mais je voudrais terminer en vous faisant remarquer que nous y avons une place. Nous sommes présents dans cet évangile, et cela dès le début : « Survint un homme du nom de Jean, qui n’était pas la lumière mais qui venait rendre témoignage à la lumière. Nous, humains limités et inconstants, nous sommes à la fois du monde, ce monde qui n’a pas su saisir la lumière en reconnaissant Jésus, mais malgré nos limites et notre inconstance nous sommes aussi avec Jean – Jean le Baptiste, le dernier prophète et le premier témoin – Jean qui criait dans le désert tellement sa recherche était difficile à vivre, et qui s’écrie à nouveau, cette fois parce qu’il a reconnu la lumière. Même si nous vivons notre propre recherche de façon moins violente que Jean, même si notre témoignage n’est qu’un très faible écho du sien, aujourd’hui encore, par la proclamation de cet évangile, aujourd’hui encore nous accompagnons le premier témoin. Nous sommes avec Jean dans la recherche du Dieu que personne n’a jamais vu, comme nous sommes avec lui dans le témoignage que la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ.