Prédication du 1er septembre 2019

de Dominique Hernandez

Lectures : 2 Co 6,16 ; 2 Rois 4,8-17

Prédication

C’est l’histoire d’un prophète qui ne voit rien et d’une femme en grande précarité. Et cette histoire devient un récit porteur de beaucoup d’espérance.

Le prophète, c’est Élisée, successeur d’Élie en l’époque troublée du IX° s où les deux royaumes de Juda et d’Israël voient se succéder :

  • renversement de dynastie (Jéhu tue le roi d’Israël puis prend sa place ; il massacre aussi la famille du roi d’Israël Achab, son épouse Jézabel et ses 70 fils…) ,
  • prise de pouvoir sanglante (la reine Athalie au royaume de Juda),
  •  le tout sur fond de conflit avec les royaumes et empires environnants, de Moab (c’est l’époque où la stèle de Mésha fut dressée) à Damas et bien sûr l’Assyrie qui se tient à l’affut.

Élisée a été appelé par Élie pour lui succéder sur ordre de YHWH, et le récit de l’enlèvement d’Élie au ciel dans un char de feu instaure Élisée comme bénéficiaire d’une part d’Esprit double de celle d’Élie. Les chapitres 2 à 13 du 2° livre des Rois enchaînent les miracles et signes produits par le prophète et ce jusqu’au-delà de sa mort, puisqu’un défunt jeté à la hâte dans son tombeau ressuscite au contact des os du prophète. S’il est moins question d’Élisée que d’Élie dans le Nouveau Testament, nombre de miracles de Jésus de Nazareth ont des points communs avec ceux d’Élisée. Même si certains miracles du prophète semblent à première vue inutiles, comme faire remonter à la surface du Jourdain un fer de hache tombé dans l’eau, ils font signes pour une époque tellement traversée d’agitation et de crises, où le texte biblique raconte comment le prophète maintient la proclamation de la Parole de Dieu. Même si un des premiers « miracles » d’Élisée en donne une image peu sympathique : le prophète maudit des enfants qui se moquent de sa calvitie et 42 d’entre eux sont alors mis en pièce par des ourses…

À Shounem, Élisée ne voit rien, ou du moins, il ne voit pas un élément important, très important pour la femme qui lui offre l’hospitalité. Le lecteur non plus ne sait rien et que ce n’est qu’en même temps qu’Élisée qu’il apprend cet élément si important concernant cette femme. Et alors, il faut relire tout le récit, reprendre la lecture avec un nouvel éclairage.

Cela commence donc avec une histoire d’hospitalité. L’hospitalité dont bénéficie Élisée à Shounem lui est offerte par une femme de la bonne société, une femme riche, le texte écrit précisément : une grande femme, une haute dame. Tout en faisant partie des grands de la ville, cette femme n’en garde pas moins les yeux grands ouverts sur ce qui se passe autour d’elle, celui qui passe dans sa ville, le prophète Élisée, toujours sur les routes du royaume.

D’abord c’est l’offre de repas, plusieurs repas, puis toujours à l’initiative de la femme, l’hospitalité est élargie au gîte. La femme fait construire une chambre haute, comme cela se faisait dans les maisons pourvues d’un toit en terrasse. Elle fait construire une pièce en dur, c’est-à-dire permanente, avec tout le mobilier nécessaire. Le prophète est un hôte éminent. La shounamite s’est renseignée, ou elle l’a bien écouté tout en lui servant ses repas. Elle sait qui il est : un saint homme de Dieu.

Il n’y en a pas tant que cela des hommes de Dieu dans l’Ancien Testament. Il y en a …douze. Parmi eux : Moïse, David, Samuel, Élie, Élisée et des anonymes. Douze : un nombre qui nous entraîne un peu plus loin que l’Ancien Testament, dans le Nouveau Testament, avec les douze disciples de Jésus de Nazareth, et au-delà encore, dans l’immense cohorte de tous les disciples dont personne ne peut arrêter le nombre et les limites. Nombre et limites qui comprennent bien sûr les saintes femmes de Dieu !  Car si l’expression a pu être réservée un temps à des clercs, prêtres et religieux particulièrement pieux et porteurs de l’Évangile, elle ne saurait être restreinte à une catégorie particulière. Pour l’apôtre Paul, tous les membres de la communauté locale sont « saints » ; c’est ainsi qu’il salue par exemple les saints qui sont à Rome, à Corinthe ou à Philippe. Invitation à voir et à penser donc grand, large dans la compréhension actuelle de l’appellation, même si elle n’est plus vraiment usitée : parmi tous les passants des mers, des montagnes, des villes d’aujourd’hui, parmi les arrivants, les traversants, il y a des saints hommes et de saintes femmes de Dieu !

La shounamite ouvre la voie d’un élargissement, d’un agrandissement de l’hospitalité !

Elle fait construire une chambre haute, une vraie pièce, pas un recoin, ni une place perdue. Une pièce neuve qui agrandit la demeure, qui est réservée à l’hôte de passage, un lieu particulier pour celui qui ne fait que passer et qui est bienvenu.

La chambre est bien équipée, de tout le confort nécessaire : un lit, une table, un siège, une lampe. Et cela suffit.

Cela suffit pour entraîner le lecteur un peu plus loin, car cette description toute matérielle met en évidence l’attention extrême de l’hôtesse pour l’hôte de passage : elle ne prend pas seulement soin de le nourrir et de lui donner du repos. Une chambre haute, un lit, une table, un siège, une lampe. Lampe qui se dit ici en hébreu menorah : le chandelier à 7 lumières permanentes installé dans la Tente de la Rencontre.

C’est un sanctuaire que la shounamite prépare pour Élisée, prenant soin également de la dimension spirituelle de son hôte :

  • une chambre haute c’est-à-dire un lieu élevé comme la montagne où Moïse et Elie avaient rencontré Dieu ;
  • un lit pour se reposer, un lieu pour se poser à nouveau devant Dieu ;
  • une table pour se nourrir, un lieu pour nourrir sa relation à Dieu,
  • un siège pour s’asseoir et méditer, un lieu pour se mettre à l’écoute de Dieu,
  • et la menorah lumière symbolisant la présence fidèle de Dieu avec le peuple.

L’hospitalité est vaste, grande, car elle accueille l’hôte dans son intégralité, dans son intégrité d’humain devant Dieu.

Mais bien qu’il ait ce sanctuaire à sa disposition, Élisée ne voit rien, n’entend rien, et Dieu ne lui dit rien.

Pas plus qu’Élisée ne parle à la femme. Quand, retiré dans la chambre haute, avant de s’endormir ou de prier, il pense à la remercier, il ne la voit pas, il ne s’adresse pas à elle directement, il passe par l’intermédiaire de son serviteur Guéhazi pour proposer de faire jouer ses relations très bien placées : le roi, le chef de l’armée. Vous savez comment cela se passe : on glisse un mot, un nom, une demande à qui a de l’influence, à qui a du pouvoir. Dans sa chambre haute, Élisée pense à ses hautes relations. Comme quelqu’un qui perd le contact avec ce qui se passe autour de lui en se laissant absorber par ses très importantes occupations et ses très importantes connaissances…

Car malgré tous les repas pris chez la shounamite, Élisée n’a pas remarqué qu’il n’y a pas de fils dans cette maison. Peut-être des filles, mais ça ne compte pas. Il n’y a pas de fils : personne pour relever le nom, l’héritage. L’épouse qui n’a pas de fils n’a pas répondu à ce qui était attendu d’elle. Il n’y a personne non plus pour s’occuper de cette femme qui sera bientôt veuve car son mari est vieux. Quel malheur que celui de la veuve qui n’a pas de fils, elle fait partie des plus petits de cette société ; veuve, cette femme n’aura plus rien de grand pour les shounamites !

La réponse de la shounamite à la proposition d’Élisée se situe à ras de terre : j’habite au milieu de mon peuple. Là où Élisée la questionne sur une demande, un besoin, une envie, voire une réclamation, elle répond par un positionnement en lien avec un vaste ensemble. Son état d’esprit s’incarne en un état de relations qui ne sont pas les plus élevées : j’habite au milieu de mon peuple. Ce milieu n’est pas le centre, il n’indique pas un égocentrisme. Il signifie un « parmi », pas plus élevé ni plus important que les autres.

Cette femme, en dépit de sa position sociale, est en situation d’insécurité, de précarité, sans fils et avec un vieux mari ; elle peut tout perdre, rapidement. C’est son fardeau, son épreuve, son manque, qui s’alourdit au fur et à mesure que les jours passent et que le danger se rapproche.

Il se peut que le manque conduise au repliement sur soi, parce qu’au fil du temps, quand le manque est si cruel, les jours deviennent de plus en plus nuits et les contours du monde, sa définition au sens visuel s’estompe. L’expérience du manque, c’est aussi l’expérience du vide et le vide se remplit très vite, non seulement de douleur, mais de rancœur, ou de colère, ou de culpabilité, ou de résignation ou tout à la fois. Ou bien le manque, le vide se fuit, fuite du corps inutile, de l’espace familial, de l’espace social, fermer les yeux pour ne plus rien voir ni percevoir, ni soi, ni le malheur ni les autres qui vous le rappellent toujours.

La shounamite ne fuit pas, elle ne cherche pas à éviter le danger, ni à conserver le privilège de son statut en s’accrochant à sa grandeur. Elle ne se présente ni comme coupable ni comme victime et ne cherche ni excuse ni justification ni compensation. Ce qu’Élisée lui propose, c’est une opportunité : une faveur d’un puissant pour éviter la mise à l’écart future. Mais c’est aussi une tentation : celle d’un bénéfice pour elle qui la ferait rompre avec le fil de son existence.

Car malgré le fils qui manque et le veuvage approchant, la shounamite n’est pas centrée sur elle-même mais sur autrui, comme l’atteste son hospitalité. Son malheur n’est pas devenu désolation la coupant du monde. La souffrance, la précarité n’altère pas sa présence parmi son peuple, son regard sur ce qui se passe et ceux qui passent, son service, et sa place parmi le peuple. Elle n’a pas besoin d’une faveur.

J’habite au milieu de mon peuple, et elle ne désire rien d’autre même de la part du roi. Le roi ne pourrait lui donner un fils ni allonger la durée de vie de son mari. C’est pourquoi la proposition d’Élisée constitue une tentation car elle désolidariserait la femme de son peuple, elle la déplacerait du milieu de son peuple pour son propre profit.

J’habite au milieu de mon peuple : c’est l’expression du choix de vie, du courage, de la détermination et de la fidélité d’une femme en situation précaire. La densité de cette parole est remarquable : il y a là une intelligence et une bonté de vie proprement créatrices.

C’est aussi une expression qui résonne bien au-delà de la femme. Avec ces quelques mots, nous ne sommes plus seulement à Shounem, mais à côté de Moïse chantant après le passage de la mer à la sortie d’Egypte : Tu as préparé, YHWH, un lieu pour y habiter dans le désert.

Nous sommes auprès de la Tente de la Rencontre dressée comme demeure de YHWH qui dit : je demeurerai au milieu des Israélites et je serai leur Dieu (Ex 29,45).

Nous sommes au Temple de Jérusalem, le sanctuaire central du judaïsme.

Nous sommes avec la présence de Dieu, au milieu de son peuple ; avec la présence du Christ comme ici dans ce temps de culte : là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux (Mt 18,20).

Le sanctuaire où Dieu se rend présent, ce n’est pas la chambre haute, et ce n’est plus ta Tente de la rencontre, ni le Temple de Jérusalem. Le sanctuaire, c’est le temps et l’espace réunissant ces deux : Élisée et la shounamite et avec le troisième, Guéhazi.

Car il faut encore l’intervention de Guéhazi qui dit ce qu’Élisée ne sait pas : elle n’a pas de fils et son mari est vieux. Guéhazi apporte la parole permettant à Élisée de quitter le rôle d’intermédiaire en faveurs pour habiter sa vocation de prophète et être enfin inspiré : l’an prochain, tu auras un fils dans tes bras.

Cet enfant annoncé, c’est la représentation, l’incarnation de la fécondité de la vie de cette femme fragilisée par un manque, par un danger, mais qui habite au milieu de son peuple, qui et veut rester solidaire, qui est attentive aux autres autour d’elle, qui ne cherche pas de privilège ni de pouvoir, une forme « d’être avec » qui aujourd’hui parle aux disciples de l’Emmanuel.

C’est pourquoi ce récit est porteur d’espérance parce qu’il ouvre un chemin possible, une possible manière « d’être au milieu » qui porte des fruits même en situation difficile, en situation de fragilité, de précarité.

Ce récit est un récit d’inspiration pour un temps de crise, quelle qu’elle soit et de quelque manière qu’on l’envisage. Quand on ne voit pas l’avenir, quand il semble que l’obscurité s’allonge et s’épaissit. Il est possible de se tenir au milieu de son peuple, au milieu de ceux qui sont là, sans fermer les yeux, sans fuir, sans renoncer et c’est dans ce peut-être que la vie passe.

Il n’y a pas que la tentation de s’extraire, de se distraire de l’ensemble du peuple, de ses contemporains, comme Élisait le proposait à la femme selon un schéma hiérarchique. Il y a toujours la possibilité de se tenir dans une horizontalité grande, vaste, large. L’horizon de cette horizontalité, c’est celui que Jésus de Nazareth appelle le Royaume de Dieu. Le royaume de Dieu est comme une femme sans enfant qui ouvre sa maison, comme une femme grande et fragile qui refuse un honneur pour rester au milieu de son peuple…

Avec ce récit, Dieu n’est ni un qui, ni un quoi, ni un où, mais un quand. Dieu, c’est quand l’humanité d’un être lui reste sensible malgré le malheur. Dieu c’est quand un être humain reste ouvert à autrui et renonce à se placer au-dessus. Dieu, c’est quand au-delà des regards, des non-dits et des paroles portés sur lui, l’humain n’est pas enfermé par lui-même.

Élisée ne voyait pas, ne savait pas. C’est intéressant, mais ce n’est pas dramatique, c’est même libérateur car cette ignorance a laissé la place à la parole d’une femme. Et cela se reproduira, quand le fils de la shounamite mourra, Élisée ne le saura pas, Dieu ne l’avertira pas, mais la femme, la mère ira le chercher.

Et quand Élisée sera mort, de retour de l’exil où il lui avait dit de partir pour échapper à une famine, elle témoignera auprès du roi de ce qu’a fait le prophète pour elle. Et alors, le roi lui accordera une faveur, celle de retrouver sa place, à Shounem, parmi son peuple.

Amen