Les oiseaux et les lys, le 22 septembre 2019

de Dominique Hernandez

Prédication

De quoi Jésus parle-t-il donc en donnant l’exemple des oiseaux et des lys ?

Nous pourrions tenter de le comprendre avec l’aide des titres que les différentes traductions de la Bible donnent à ce passage. Nous trouverions par exemple dans la traduction en français courant une exhortation : Ayez confiance en Dieu. Évidemment. Mais c’est un titre qui pourrait être posé sur tellement de passages de la Bible que cela ne nous avance guère.

Dans la traduction Parole de vie en français fondamental une affirmation assez massive : Dieu donne tout ce qui est nécessaire à la vie. Ce qui pose problème dès la sortie de ce temple lorsque passant dans la rue et celles aux alentours on ne peut pas ne pas voir tant d’hommes et de femmes qui n’ont pas de ressources pour se nourrir, se vêtir, se loger. Sans oublier tous ceux qui manquent de soins ou de sécurité ou de respect et qui en meurent. Dieu ne leur aurait-il donc rien donné ? Ou l’auraient-ils tous tout dilapidé, parce que pour se retrouver aussi démunis, il faut bien qu’ils soient coupables de quelque chose…

Dans le prolongement, d’autres traductions de l’évangile de Matthieu, surtout catholiques, posent en surplomb de ces versets un mot impressionnant : la providence. Nous pourrions alors comprendre que Dieu s’occupe de tout. C’est ainsi qu’est communément comprise la notion de providence. Reste alors qu’il faut se débrouiller avec ce qui se passe dans le monde ou simplement dans cette ville et avec la notion d’un Dieu forcément tout-puissant pour s’occuper de tout. Si Dieu s’occupe de tout et en conséquence a tout prévu, il n’y a plus rien à dire devant ce qui se passe, sinon s’échiner à trouver des explications au pourquoi de tant de malheurs et de misères si Dieu tout-puissant s’occupe de tout :

  • pourquoi Dieu s’en occupe si peu
  • et à quoi sert sa toute-puissance si ce n’est pas à vaincre le mal.
  • Pourquoi Dieu ne met-il pas entre parenthèse les lois de la physique, de la biologie, de la physiologie pour résoudre quelques-uns (au moins) des nombreux désastres frappant les humains.
  • Pourquoi Dieu n’influence-t-il pas un peu plus de manière positive et bénéfique les esprits afin que les décisions et les comportements ne conduisent pas aussi souvent à des drames ou des catastrophes.

Il faut quand même lire un peu plus que ce passage de Matthieu, le reste de son évangile, pour se rendre compte que Jésus ne parle pas d’un Dieu tout-puissant. Jésus parle, et particulièrement dans le grand discours dont est extrait ce passage des lys et des oiseaux, d’un Dieu tout-généreux, un Dieu de toute-bonté, de tout-amour, c’est-à-dire que la générosité, la bonté, l’amour ne sont soumis à aucun critère, à aucune condition. Si nous n’avons pas à nous inquiéter de quelque chose, c’est bien des limites de la bonté et de la générosité de Dieu pour nous ou pour autrui : il n’y en a pas. Et nous n’avons pas non-plus à lui transférer les fantasmes de toute-puissance qui hantent nos imaginaires pour nous rassurer de maîtriser si peu de choses dans nos existences. Un Dieu qui se manifeste dans un crucifié ne tient pas à la toute-puissance.

Il nous reste alors quelques titres qui vont de l’inquiétudeà les inquiétudes, en passant par les soucis. Ceux qui ont décidé de ce genre de titres n’ont visiblement pas voulu s’engager dans une interprétation quelle qu’elle soit… Une prudence qui peut quand même faire réagir: comment serait-il possible de vivre sans s’inquiéter ?

  • S’inquiéter de ceux qui sont dans la rue,
  • s’inquiéter de ceux qui manquent du nécessaire,
  • s’inquiéter de ceux qui vont mal.
  • Comment habiter dans ce monde sans s’inquiéter ?
  • Et sans entendre les inquiétudes légitimes de ceux pour qui le présent est une souffrance et ceux pour qui l’avenir est bouché ?

D’autant plus que Jésus exhorte : Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice.

De quoi Jésus parle-t-il donc en donnant l’exemple des oiseaux et des lys ?

Il demande de les observer.

Les oiseaux ne sèment pas, ne moissonnent pas, ne remplissent pas de grange. Ça, ce sont les humains qui le font, et heureusement qu’ils le font. Les oiseaux volent dans le ciel, construisent des nids, mangent insectes et graines. Ils font leur vie d’oiseaux, ils font ce qu’ils peuvent faire, et c’est tout ce qu’ils peuvent faire.

Les lys poussent là où ils sont plantés, ils grandissent et déploient leur beauté dont ils ne savent rien. Ils font leur vie de lys, ils font ce qu’ils peuvent faire et c’est tout ce qu’ils peuvent faire.

C’est tout. En même temps, ajoute Jésus, tout cela a une fin. Avec la faux du moissonneur. La sécheresse, ou une tempête un peu forte : plus d’oiseaux, plus de lys. Un chat, un chasseur, un piège : plus d’oiseaux. Un épandage de pesticide, de désherbant : plus de lys.

Peut-être alors Jésus exhorte-t-il ses disciples à vivre leur vie d’humain, à faire ce qu’ils peuvent faire, dans le temps qui est le leur sur terre et dont ils ignorent le terme. Et ce n’est pas n’importe quoi qu’être humain. Ce n’est pas seulement se nourrir et se vêtir. Ce n’est pas s’inquiéter de soi au point d’en oublier ce que signifie être humain. Ce n’est pas repousser à force d’accumulation la peur de manquer au point d’en oublier le partage et la solidarité.

Regardez les oiseaux et les lys, dit Jésus, leur durée de vie si courte, leur extrême vulnérabilité. Certes la durée de vie de l’humain est plus longue, sa vulnérabilité un peu moindre mais il n’en est pas moins affronté à ses limites, celles de la condition humaine : le manque et la mort. La vie d’un humain n’est-ce pas d’assumer ces limites, c’est-à-dire de les reconnaître et de les accepter librement ? C’est-à-dire de décider qu’elles ne seront ni l’aimant ni la boussole ni le soleil, ni l’horizon de l’existence.

Car chercher à repousser ou à supprimer les limites dans des rêves de techniques comme ceux que promet le transhumanisme, cela fait perdre le sens de l’humanité.

Chercher à nier ces limites en dévorant tout, jusqu’à ses semblables, dans une frénésie de pouvoir et de domination, cela fait perdre le sens de l’humanité.

Bien plus que les oiseaux et les lys, l’humain est conscient de sa finitude.

Bien plus que les oiseaux ou les lys, il peut porter des différentes sortes de regards sur lui-même et les autres humains.

Bien plus que les oiseaux et les lys, l’humain peut déployer une dimension d’être, la dimension spirituelle, que Jésus, dans ses paroles, raccorde à celui qu’il nomme le Père céleste. C’est à partir de cette dimension que l’humain peut résister aux angoisses existentielles de manque et de mort. Pour ceux qui reconnaissent en Jésus de Nazareth le Christ de Dieu, cette résistance porte le nom de Pâques et c’est plus qu’une résistance, c’est une victoire, la victoire sur la mort célébrée lors des cultes, chaque dimanche et pas seulement une fois par an. La victoire sur la mort, ce n’est pas la fin de la mort, ce n’est pas l’élimination de la mort ; c’est la fin de la vie dominée par la peur de la mort. C’est la fin de la vie comprise comme la poursuite d’un gain ou d’une proie qui serait la fin de la mort. C’est la fin de la vie vécue comme la fuite du manque. C’est la fin de la vie dominée par l’inquiétude de soi au profit de l’existence vécue comme confiance, quête de justice, service d’autrui, sobriété.

De quoi Jésus parle-t-il en donnant l’exemple des oiseaux et des lys ? Dans l’écho du premier chapitre du livre de la Genèse se lève un mot, que toute évocation, toute contemplation de la terre, de la nature et des vivants plantes et animaux, lys et oiseaux peut faire résonner avec force et clarté. Dieu vit que cela était BON. Le poème de Genèse 1 ne rapporte pas une information sur la construction physique de la planète et des espèces vivantes, ni une explication métaphysique surplombant toute possibilité de penser et d’agir. Mais pour l’humain qui entre dans le mouvement de la création, qui n’est pas achevée, qui n’est pas une explication de ce qu’il y a, le poème souffle inlassablement, doucement, sans tonitruer, un appel à comprendre la vie, toute vie comme bonne, féconde et sensée. Dieu n’est pas une explication à ce qu’il y a sur terre, mais un appel pour donner sens, pour interpréter le fait d’être vivant et en particulier, d’être humain. La parole qui donne sens dit « BON » ; BON le ciel, la mer, et la terre ferme, BON le foisonnement des espèces végétales et animales. Entrer dans la création, c’est déchiffrer cette inscription de bonté sur tout vivant et y répondre d’un « oui », d’un « d’accord », d’un « c’est vrai, amen ! » par lequel l’existence s’oriente en reconnaissance, en gratitude.

L’existence s’oriente alors également en quête de la justice qui participe profondément, intrinsèquement à la mise en forme, en parole et en acte de la réponse de l’humain à ce BON. Regarder les oiseaux et les lys, c’est regarder ce qui ne compte pas, ce qui n’évolue dans aucun système, aucune logique de prix à payer, d’échange à équilibrer, ce qui est gratuit. Regarder les lys et oiseaux, c’est percevoir un éclat de ce Royaume qui contredit les manières de vivre du monde et qui rend possible, seulement possible car Dieu n’est pas tout-puissant, une autre interprétation de l’existence.

« BON, BON, TRÈS BON » souffle le poème, soufflent les lys et les oiseaux. A chaque jour suffit sa peine, car il y a de la peine chaque jour, mais chaque jour est aussi celui où discerner le BON, pour ne pas en rajouter à la peine du jour, et répondre à l’appel de Dieu, l’appel qui est Dieu, l’appel de Jésus-Christ, l’appel à vivre avec courage et avec passion. Cela est bon.

Amen