Prédication du 8 septembre 2019

de Dominique Hernandez

Prédication

Dans la Nouvelle Bible Segond, ce passage de l’évangile de Luc est intitulé: Renoncer à tout pour suivre Jésus. Comme s’il y avait là le mode d’emploi pour devenir disciple, décliné en trois points: renoncer à sa famille et à sa propre vie, renoncer à se débarrasser de sa croix et renoncer à tous ses biens.

Quelles paroles tranchantes que celles de Jésus! puisqu’il s’agit apparemment de trancher les relations, les possessions et soi-même. Trancher parce que tout cela représente des attaches, des entraves qui empêchent de suivre Jésus. Mais alors que reste-t-il?

Certainement rien d’autre qu’un immense orgueil ou un profond néant.

Parce qu’il s’agit de ne pas oublier ce qu’il est question de trancher en premier dans le récit, ce à quoi il faut renoncer en premier, ce dont il faut se séparer en premier.

La première rupture, la première séparation opérée par les paroles de Jésus, c’est celle d’avec la foule, et même « des foules », au pluriel, écrit Luc.

Des foules suivent Jésus, en même temps ou successivement. Le pluriel des foules exprime le grand nombre de ceux qui suivent Jésus, et le succès de celui qui guérit, qui fait des miracles, qui enseigne, qui est bénédiction, celui dont on dit qu’il est le Messie.

Les foules le suivent comme elles suivent un leader charismatique, avec enthousiasme et transport d’émotions, peut-être aussi avec l’intérêt d’un bénéfice, et certainement avec la force d’un mouvement de foule qui entraîne et dans lequel on se fond.

Mais parce qu’un élan d’enthousiasme ne suffit pas pour le suivre, parce que la force de la foule ne fait pas un disciple, Jésus tranche : si quelqu’un vient à moi

Quelqu’un. Jésus ne dit pas « si vous venez à moi, si vous devenez disciples ».

Quelqu’un : c’est un singulier, une personne singulière, c’est à dire distincte, séparée des autres, du pluriel des foules, une personne unique qui répond: je te suis.

Devenir disciple ce n’est jamais un mouvement de foule. Devenir disciple, c’est toujours au singulier. Et c’est d’abord renoncer à être fondu dans une masse, à se laisser emporter par un groupe, à rester à l’abri dans un ensemble, à se confondre dans un pluriel de foule.

Cette personne singulière, extirpée des foules tranchées par Jésus, cette personne singulière est invitée à s’asseoir, comme un bâtisseur de tour, comme un roi avant de partir en guerre, comme vous ici ce matin, s’asseoir pour réfléchir et considérer ce qui est en jeu.

Le constructeur a besoin de moyens financiers suffisants pour aller au bout de ce qu’il veut faire, pour accomplir son projet. Sinon il peut adapter son projet à ses moyens.

Le roi partant à la guerre a besoin d’évaluer ses troupes et celles de son adversaire pour ne pas courir à la défaite, car il responsable de ses hommes.

S’asseoir, réfléchir, discerner, faire appel à son intelligence, voilà qui est requis également de celui ou celle, quiconque suit Jésus

Réfléchir à quoi ? Discerner quoi ?

Jésus exhorte celui, celle, quiconque le suit à considérer ses liens, ceux qui le tiennent et ceux auxquels il tient. Il y a des liens qui relient et des liens qui serrent, et ce sont parfois les mêmes.

Ce dont il est question dans les paroles tranchantes de Jésus, c’est de la liberté d’être une personne singulière, c’est à dire la liberté de prendre du recul par rapport à tout ce qui nous fait être ce que nous sommes, ce qui est noué, et parfois trop serré.

Tout ce qui fait et continue de façonner une personne au long de son existence est réparti dans ce discours de Jésus en trois domaines.

D’abord celui des relations d’une part familiales : parents conjoints, enfants, fratrie, et relation avec soi-même. Le verbe haïr est d’autant plus fort que d’une part ces liens peuvent être chers, on y tient, que d’autre part ces liens peuvent être extrêmement serrés, enserrant.

Bien sûr il ne s’agit pas de rompre radicalement et définitivement avec tous les siens. Les évangiles n’idéalisent pas la famille et quand ils mettent en scène Jésus avec la sienne, c’est pour dire qu’il prend ses distances : il n’appartient pas à sa famille. Il ne fera pas ce qui est attendu de lui par sa famille car il est appelé à autre chose. Jésus appelle ses disciples à une semblable prise de distance, une séparation, une distinction qui permettent de trouver son propre chemin à la suite de Jésus.

Personne n’est jamais seulement fils ou fille de…, époux ou épouse de…, sœur ou frère de…, mère ou père de… Tous ces liens font partie de la constitution d’une personne, lui donnent une place dans le groupe que constitue la famille, une place repérée en fonction des liens familiaux. Mais nul ne peut être réduit à ses origines familiales et surtout pas quand l’appel à devenir disciple se fait entendre, de quelque manière que ce soit. En Église il est un geste et une parole qui signifient cela: le baptême qui atteste de l’entrée du baptisée dans une autre famille, une famille spirituelle.

Et nous pouvons très bien élargir les relations familiales aux relations sociales, qui tracent la place de chacun dans la société, ses fonctions, son statut. Cela participe de l’identité sociale et finalement de l’identité d’une personne.

Cette identité est-elle figée ? Y est-on attaché ? En est-on dépendant ? C’est ce que l’apôtre Paul essaie de faire comprendre à Philémon :

  • Philémon a-t-il besoin de se considérer comme le maître d’Onésime ?
  • Philémon est-il obligé de considérer Onésime comme son esclave ? Si oui, par qui, par quoi ?
  • La personne qu’est Philémon est-elle dépendante du fait d’être le maître d’Onésime ?

Car par la foi et le baptême, Philémon et Onésime sont reliés bien autrement que par la possession et l’esclavage. Ce lien spirituel, qui reflète l’alliance de grâce et de foi, n’est-il pas plus constitutif, fondamental, essentiel pour l’un comme pour l’autre ? Paul ne propose même pas à Philémon de libérer Onésime, mais il l’exhorte à considérer Onésime non plus comme esclave mais comme frère. Paul exhorte Philémon à trancher le lien de possession et d’esclavage pour nouer celui de fraternité.

Considérer un père, une mère, un enfant, un supérieur hiérarchique ou un subordonné, ou n’importe qui comme une personne et non seulement en fonction du lien familial ou social, et prendre ainsi la distance qui permet d’être soi, non par égoïsme

  • mais parce que soi et l’autre sont des personnes uniques et singulières,
  • parce que c’est ainsi que soi et l’autre peuvent exister comme personnes singulières et uniques,

c’est de cela dont parle Jésus avec des mots tranchants, paroles qui séparent et qui reconnaissent, paroles de création.

Une autre distance est à prendre, vis à vis de soi-même, celle qui permet de ne pas devenir pour soi-même sa propre référence et son souci principal. Se considérer comme une personne singulière oui, mais pas comme la plus importante personne au monde, c’est cette distance que Jean Calvin avait particulièrement mise en avant : l’insouci de soi, l’absence d’inquiétude de soi qui a pour effet qu’il n’est plus besoin de chercher, préserver, consolider, conquérir ou prouver quoique ce soit, ni même son identité, puisque celle-ci est donnée par Dieu en Jésus-Christ, par grâce, en reconnaissance, bénédiction, alliance, adoption écrit l’apôtre Paul.

Le deuxième renoncement, c’est renoncer à ne pas porter sa croix. L’image est celle de la barre transversale de la croix de crucifixion que les condamnés à mort devaient porter sur leurs épaules jusqu’au lieu de l’exécution.

Celui ou celle, quiconque suit Jésus ne cesse d’être exposé, vulnérable, fragile. Les épreuves ne lui sont pas épargnées ni les douleurs. Prendre de la distance avec les schémas traditionnel ou normatifs, avec les conventions familiales ou sociales entraîne souvent des incompréhensions, des réactions parfois violentes. Tenir ses convictions à rebours de celles des proches, résister aux pressions, ne pas céder à la majorité (à la foule) provoque de l’hostilité et ce n’est pas l’apôtre Paul qui dira le contraire, lui qui écrit à Philémon depuis la prison où il est retenu, une fois de plus. Celui ou celle, quiconque suit Jésus n’est en rien dispensé des limites de la condition humaine, il ne fuit pas, pas plus qu’il ne rêve de devenir puissant.

Enfin le renoncement aux biens. L’évangéliste Luc est le plus incisif des quatre à ce sujet. Il ne cesse de prévenir ses lecteurs, les disciples, et quiconque suit Jésus, que les biens constituent un réel danger pour l’humanité d’une personne, pour sa liberté, pour la capacité de compassion, pour la disposition à la justice, pour la fidélité au service. Il ne cesse d’avertir que la richesse, l’argent, les biens, sans considération de quantité, deviennent très vite des idoles dont on devient esclave, sans même s’en rendre compte. Faut-il consommer pour exister ? Ou accumuler ? Renoncer à ses biens, ce n’est pas devenir volontairement pauvre, c’est prendre cette distance qui fera considérer l’argent seulement comme un moyen de faire justice, de faire du juste dans le monde.

Cela étant dit, il reste évidemment encore un renoncement pour celui, celle quiconque suit Jésus. Comme le premier, le renoncement aux foules, il n’est pas explicite dans le récit ; mais il n’en est pas moins indispensable. Il faut encore renoncer à renoncer.

Pour ne pas considérer le renoncement comme un mérite conduisant à récompense. Pour que la place dégagée en soi par les renoncements ne soit pas, insidieusement et inconsciemment, occupée par soi-même, mais laissée libre, disponible pour le Christ. Renoncer à renoncer en acceptant, après s’être assis, après avoir réfléchi, médité, prié, qu’il est impossible de renoncer à tout cela. Parce que personne n’est parfaitement conscient de tous les liens qui le serrent. Parce que certains sont chéris et qu’on y tient vraiment. Parce qu’on n’y arrive pas. Sinon, on serait vraiment arrivé, et il n’y aurait plus à suivre, c’est à dire à avancer, à être délié, à être déplacé.

Mais alors quoi ! Il n’y aurait donc pas de disciple ? A quoi bon alors s’asseoir, réfléchir, méditer, prier ?

Jésus-Christ n’exige ni performance ni perfection. Seulement qu’une personne réponde à sa manière : je te suis. Ou seulement : oui.

Parce que malgré les liens qui enserrent, demeure toujours ce à quoi une personne singulière répond, cet appel à la vie, cet appel à exister, porteur de toute la confiance et de toute l’espérance de Dieu.

Amen