Prédication du 10 janvier 2021

Culte avec les jeunes du KT

de Dominique Hernandez

Le prochain et les questions

Lecture : Luc 10, 25-37

Lecture biblique

Luc 10, 25-37

25 Un spécialiste de la loi se leva et lui dit, pour le mettre à l’épreuve : Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ?
26 Jésus lui dit : Qu’est-il écrit dans la Loi ? Comment lis-tu ?
27 Il répondit : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain, comme toi-même.
28 Tu as bien répondu, lui dit Jésus ; fais cela, et tu vivras.
29 Mais lui voulut se justifier et dit à Jésus : Et qui est mon prochain ?

30 Jésus reprit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba aux mains de bandits qui le dépouillèrent, le rouèrent de coups et s’en allèrent en le laissant à demi-mort.
31 Par hasard, un prêtre descendait par le même chemin ; il le vit et passa à distance.
32 Un lévite arriva de même à cet endroit ; il le vit et passa à distance.
33 Mais un Samaritain qui voyageait arriva près de lui et fut ému lorsqu’il le vit.
34 Il s’approcha et banda ses plaies, en y versant de l’huile et du vin ; puis il le plaça sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie et prit soin de lui.
35 Le lendemain, il sortit deux deniers, les donna à l’hôtelier et dit : « Prends soin de lui, et ce que tu dépenseras en plus, je te le paierai moi-même à mon retour. »
36 Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé aux mains des bandits ?
37 Il répondit : C’est celui qui a montré de la compassion envers lui. Jésus lui dit : Va, et toi aussi, fais de même.

Prédication

Vous avez bien compté : dans ce récit de 12 versets, 5 questions sont posées. C’est une proportion tout à fait remarquable ! Ce n’est pourtant pas en raison de cette caractéristique que ce texte est tellement connu, un des plus connus du Nouveau Testament, au point que l’expression « un bon samaritain » est passée dans le langage courant pour désigner une personne qui prend soin d’autrui.
Cinq questions, ce n’est pas banal. Il y aurait peut-être de quoi donner un autre titre à cette péricope lucanienne que celui qui lui est attribué dans la grande majorité des éditions de la Bible : « Parabole du bon samaritain »…
Le spécialiste de la loi pose deux questions à Jésus qui lui en pose trois. Comme un ping-pong de questions, mais ce n’est pas un jeu, c’est un chemin. D’ailleurs c’est une question qui mérite d’être posée : y a-t-il un chemin sans question ? Ou est-il possible d’avancer sur son chemin sans question ? Un chemin de vie s’entend, d’autant plus qu’il est question de chemin et de vie dans ce récit.

La première question est posée par le spécialiste de la Loi : que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? C’est à la fois une question de foi et une question d’existence parce que foi et existence sont profondément liées, quelle que soit la foi d’une personne, cette foi influence considérablement son existence.
Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? Ce qui est aussi remarquable dans ce récit, c’est que chaque question posée par un des protagonistes pose une ou plusieurs autres questions au lecteur. Par exemple : qu’est-ce que c’est la vie éternelle ?

A cette question, Jésus répond par une autre question : dans la Loi, qu’est-il écrit ? C’est une question de lien. Quel passage de la Loi prend en charge la question de la vie éternelle ? Le spécialiste de la Loi doit pouvoir répondre : c’est sa spécialité. Et si on n’est pas spécialiste ? Il est toujours possible d’aller poser la question à d’autres personnes qui pourraient aider à trouver une réponse. Une question, ça se partage.
Jésus ajoute une question qui est complètement articulée à la première. Elles sont mêmes indissociables, mais il est important de poser les deux questions pour que personne ne s’imagine que ce qui est écrit dans la loi, dans la Bible, suffit à répondre à une question. Comment lis-tu ? Lire est un acte qui engage le lecteur : il n’y a pas de lecture sans un comment lire qui relève de la responsabilité du lecteur. Le spécialiste de la Loi et celui qui lit le récit de Luc, ou n’importe quel autre texte biblique. Lire fait non seulement appel à la compréhension, mais aussi à l’interprétation. Selon quelles méthodes, quels critères, quels repères, quel point de vue interprétons-nous un texte biblique ? Encore une question pour le lecteur des Écritures, ou le lecteur d’un journal, ou d’une page FaceBook. Cette deuxième question de Jésus nous fait comprendre que lire les Écritures engage les lecteurs comme artistes interprètes de la lecture, et de la vie, vous vous souvenez que la première question était une question existentielle.
Le spécialiste de la loi a bien compris cela : il va chercher deux références, deux textes de la Loi qu’il rassemble librement en réponse aux questions de Jésus. Cette association, c’est son choix, sa décision, son œuvre d’interprète. Comme il est spécialiste, il a pu le faire seul, mais la question comment lis-tu est très partageable, parce que la pensée d’autres personnes aide beaucoup à formuler une pensée personnelle. Ou plus précisément la manière de penser et d’interpréter d’autres personnes aide à affiner sa propre manière de penser et d’interpréter.

La troisième question est posée par le spécialiste de la loi en vue de l’éclaircissement d’une notion particulière : celle du prochain. Qui est mon prochain ?
Il sait bien que la question trouve des réponses dans la loi elle-même et qu’elle est aussi très discutée par les spécialistes de la loi : mon prochain est un membre du peuple d’Israël exclusivement, peut-être aussi un prosélyte qui n’est pas juif mais qui rend un culte au Dieu d’Israël, peut-être encore un étranger qui vit dans le pays parmi le peuple… Cette question-là est toujours très débattue, voire clivante, dans toutes les sociétés. Cette question-là ne cesse jamais d’être posée, pour le meilleur ou le pire. C’est une question à laquelle personne ne peut échapper, il vaut mieux en avoir conscience, pour tâcher de donner une réponse en conscience.

Jésus répond à cette question par une parabole à l’issue de laquelle il pose la cinquième question : Qui s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands ? C’est une question renversante car ce n’est pas du tout celle présupposée par la parabole et par la question du spécialiste de la loi. Toute la parabole invite l’auditeur à se mettre à la place du samaritain qui fait quelque chose pour le blessé. Mais la question de Jésus fait basculer l’auditeur de la place du samaritain à celle du blessé. Non pas : qui est mon prochain que je fasse quelque chose pour lui ? mais : qui s’est montré mon prochain en me portant secours quand j’avais besoin d’aide ? Et là, il n’y a plus qu’à s’asseoir pour remonter dans ses souvenirs pour y retrouver les samaritains de sa propre histoire. Le lecteur de la parabole se demande alors quand il s’est trouvé en situation de danger, de faiblesse, de vulnérabilité, de dénuement, d’impuissance, et s’il se souvient de ceux qui l’ont secouru, s’il ne les a pas oubliés…

Alors il faut revenir au début, reprendre le fil des questions pour comprendre ce qui est véritablement mis en question et qui conduit au renversement de la dernière question.
Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? Que dois-je faire pour être sauvé ? Que dois-je faire pour que ma vie reçoive suffisamment de densité et ne soit pas semblable à une feuille morte dans le vent ? Pour trouver un sens à ma vie, ou une raison de vivre ? Pour que ma vie soit une vie véritable et qui vaille la peine d’être vécue ? Quelle est la clef de la vie éternelle ?
Cette question reflète une inquiétude : qu’est-ce que je vaux au fond ? Que ce soit aujourd’hui ou après ma mort ? Alors que faire pour valoir assez pour la vie éternelle, que faire pour hériter, pour mériter le salut ?

Dans la loi qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ? Tu veux faire et bien cherche, réfléchis, et tu vas trouver ! Oui, le spécialiste de la Loi trouve une bonne réponse, si bonne qu’elle est adoptée par un très grand nombre de croyants : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même.
Comme si c’était une réponse facile à comprendre, facile à faire, à mettre en œuvre dans l’existence… Aimer, aimer Dieu, de tout mon cœur, mon âme, ma force et mon intelligence. Que tout de moi soit réquisitionné, convoqué, rassemblé, constitué au fil du temps (c’est un futur et pas un impératif) dans l’amour pour Dieu, cela signifie que je suis, je suis et serai vivant en aimant Dieu. Mais quel est ce Dieu que la loi me désigne et m’appelle à aimer ? Quel est ce Dieu dont l’amour que j’ai pour lui me tourne vers le prochain à aimer aussi ? Ce sont des questions que le texte fait se poser au lecteur qui a compris dans le premier tour des questions qu’il n’y a pas d’évidence.

Le spécialiste de la loi demande plutôt qui est le prochain. Il demande pour se justifier, il avait posé sa première question pour mettre Jésus à l’épreuve. Peu importe finalement dans quelle intention une question est posée, du moment que celui qui la pose accepte d’entendre la réponse de celui qu’il questionne, même si la réponse est une autre question. C’est ainsi qu’il avance, qu’il fait du chemin, de même que c’est ainsi qu’il se laisse rejoindre et qu’une rencontre est possible, de question en question.
Le spécialiste de la loi a voulu mettre Jésus à l’épreuve et c’est lui qui a bien répondu : Fais cela et tu vivras ! Il veut maintenant se justifier, s’assurer encore de sa réponse, et poursuivre sur cette notion de faire qui lui tient à cœur. Il a raison, c’est ainsi une existence : agir, parler et agir, se rendre présent en se comprenant devant Dieu pour se tenir devant son prochain. Il veut faire ce qu’il faut pour hériter de la vie éternelle, et repérer ceux qui sont les prochains et ceux qui ne le sont pas, peut-être aussi ceux qui pourraient l’être, ceux qui voudraient l’être, ceux qui ne veulent pas l’être… La logique est une logique du tri, une logique de classement, une logique d’étiquettes.
Ce que conteste la parabole du samaritain qui place le prochain dans une dimension d’universalité c’est-à-dire sans critère de discriminations, sans constitution de groupes, sans tri des uns et des autres. L’homme blessé n’est pas défini autrement qu’étant un humain. L’universalité n’est pas une question de nombre : j’aimerai les 7 milliards et plus d’humains, mais cela signifie : je ne poserai pas de classification ni de conditions pour aimer mon prochain. Je l’aimerai quel qu’il soit, car quel qu’il soit, même s’il est très différent, il me renvoie une image de moi-même, je peux me mettre à sa place.

C’est pourquoi le samaritain s’est arrêté sur son chemin pour secourir l’homme blessé ; il s’est dit : ce pourrait être moi, je pourrai aussi me trouver aussi fragile, impuissant, démuni, livré à la merci, à la pitié, à la bonté, ou à l’indifférence ou à la maltraitance.

C’est pourquoi le prêtre et le lévite ne se sont pas arrêtés : ils n’ont pas pu s’imaginer à la place de l’homme blessé ; leurs entrailles n’ont pas frémi, leur corps n’a pas réagi, ils n’ont pas été émus en le voyant. Peut-être à cause de leur charge au Temple, ou parce qu’ils étaient pressés, ou parce qu’ils ne savaient pas quoi faire, se sentaient impuissants, ont eu peur…

Le samaritain a fait ce qu’il a pu, l’huile, le vin, le transport de l’homme blessé à l’auberge, un peu d’argent pour les frais, et il est reparti. Sans demander ni reconnaissance ni paiement, sans laisser d’autre trace que le bien fait.

Le spécialiste de la loi, le lecteur, vous, moi, sommes invités à nous reconnaître dans l’homme blessé, dans celui qui est sauvé, dans celui qui est aimé, et qui n’a rien fait.
La dernière question de Jésus fracture tout l’édifice du vouloir faire pour réinjecter à la base, au fondement du faire non pas une loi, ni la loi de bien faire, ni la loi de la règle d’or qui commande de faire à autrui ce qu’on voudrait qu’il fasse pour soi. Pas une loi, mais la gratitude, la gratitude d’avoir été soigné, aidé, sauvé, et cette expérience est celle de chacun

qui a été un enfant, ayant besoin de recevoir d’attention, d’amour, de nourriture
qui a été malade ou blessé, ayant besoin de recevoir des soins
qui a été un jour désemparé, ayant besoin d’être encouragé
qui a été un jour perdu, ayant besoin d’être aimé
qui est un jour tombé au bord du chemin et qu’un samaritain a ramassé, transporté, sans rien demander.

Être sauvé, c’est un laisser faire, laisser faire les samaritains, se laisser être aimé pour aimer :

aimer Dieu révélé par un Christ qui a aimé de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force et de toute sa pensée les blessés sur son chemin ;
aimer les samaritains, ceux qui se sont faits nos prochains, ne pas les oublier, cultiver le souvenir de leur grâce, le souvenir de la trace de l’amour reçu afin qu’il se déploie, ce souvenir vivant, en gratitude.

Se souvenir, même du peu qui a été reçu, pas seulement quand c’était beaucoup, et alimenter ainsi la gratitude en soi afin qu’elle se répande jusqu’à devenir la trame profonde de l’existence et lui donner sa densité d’humanité, la gratitude qui est la véritable puissance et énergie de vie et d’action de l’existence.
Car la gratitude nous dispose à recevoir la grâce, l’amour, le salut, quand ils viennent, quand ils nous sont donnés, et nous dispose à devenir aimants à notre tour, non par devoir, non par la loi, mais par désir vital de donner à notre tour du bien à ceux qui en ont besoin.
Et c’est ainsi que nous devenons un peu plus à l’image de Dieu, c’est ainsi que nous devenons de plus en plus semblables au Christ, de plus en plus humains.
C’est un chemin, avec des questions à partager.