…Une force est sortie de moi…

Par Lina Propeck

Chaque texte de Lina Propeck est l’évocation d’un récit biblique connu de tous. Aussi peu de mots suffisent à tracer la scène en autant de vignettes.
Vignettes qu’elle reprendra, peut-être, plus tard, comme le fait le peintre avec tel «repenti» ou tel autre signalant son regard autre.

… Une force est sortie de moi …

Mais …. où courent-ils tous 

Vers le lac ! Ils courent sous les arbres du chemin taillé dans le roc ; parviennent à la rive ; se tordent les chevilles sur les galets blancs ; se poussent, se bousculent les uns les autres ; s’arrêtent.

Oui soudain il est là sa barque s’est posée, là, sur le sable.

Sa barque a touché le rivage du lac. Il est là. Assis à l’avant, il se redresse sur le coussin, essuie son visage avec un pan de son manteau, écarte de son esprit cet homme qu’il a délivré de la folie et qui, l’instant d’avant, s’accrochait encore à lui afin qu’il l’emmène tandis que la foule hostile parce qu’effrayée par l’ampleur de cette guérison, le poussait lui, énergiquement,vers sa barque afin qu’il s’éloigne au plus vite de leur territoire.

A présent le voilà et, tranquillement il se lève dans la barque, descend sur la grève, s’assied sur un rocher, renoue ses sandales, se redresse et voit : la foule. La foule qui vient sur lui. Masse humaine. Tous savent cette guérison survenue de l’autre côté du lac, au pays des Géraséniens. Mais, eux, habitants du rivage galiléen du Lac de Tibériade, eux n’ont pas peur. Tous veulent le voir. Oui tous veulent l’approcher, l’enserrer, le toucher. Oui ; toucher cet homme étrange.

Et c’est alors qu’elle s’est approchée n’est-ce pas ?

Oui, c’est alors.

Elle, dont le sang en s’écoulant sans cesse la bannit de la société ; elle, l’impure que nul ne doit ni approcher ni toucher ; elle qui contamine tout ce sur quoi elle s’assied (Lev. XV,20) ; oui c’est alors que, tremblant que l’un ou l’autre du village la reconnaisse, serrant sur elle voile et manteau, c’est alors que l’impure est entrée dans la foule ; s’est glissée dans la foule ; a évité de toucher quiconque ; a dominé sa peur et mue par une seule pensée elle murmurait sans cesse ces mots : saisir la frange du vêtement. Expression du langage courant elle traduisait ainsi son obédience à Dieu.

Ensuite.

Ensuite est venu ce temps autre : de sa main,  l’impure frôle le craspedon, la frange traditionnelle qui ourle le manteau du Maître. S’arrête. S’arrête immédiatement le flot du sang. Guérie. Cette femme est guérie.

Mais c’est bien à cet instant qu’il dit à ses disciples : « Qui m’a touché Quelqu’un m’a touché : je sais bien, moi, qu’une force est sortie de moi »Étrange n’est-il pas vrai qu’il ait été surpris ?

Oui, étrange.

Des guérisons dont celle de ce démoniaque l’instant d’avant puis, l’instant d’après, celle de la fille de Jaïre, nombreux sont les miracles qui ont eu lieu, qui auront encore lieu mais aucun ne l’a surpris ni jamais plus ne le surprendra. Retourne dans ta maison et raconte tout ce que Dieu a fait pour toi, a-t-il dit précédemment au démoniaque. Se vivait-il jusque là comme le simple canal du pouvoir divin ? Qu’approcherait-il, ici ? Qu’approcherait-il en son humanité ? A cet instant précis, que saisit-il de cette force, de cette partie en lui-même ? Se découvrirait-il Autre ? Lui reviendraient-ils dès lors ces mots d’autrefois? Apprenant qu’il devait partir, irrésistiblement partir, sa mère lui aurait-elle répété les mots gardés en son cœur ? Les mots de l’Annonciation :
L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très Haut te couvrira de son ombre.
C’est pourquoi l’enfant qui naîtra sera saint ; il sera appelé Fils de Dieu

Étrange. Guérie, cette femme retrouve son pouvoir de génitrice et, venue derrière lui est-il écrit, l’oblige à un retournement. Métanoïa du Maitre ?

Inspiré de
Mathieu 9, 18-26 ; Marc 5, 21-43 ; Luc 8, 40-56.

 

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