Prédication du 8 juillet 2018

de Catherine Axelrad

Un Dieu qui accompagne

Esaïe 53, versets 1 à 8

Qui a cru ce qui nous était annoncé ? Le bras du Seigneur, pour qui s’est-il dévoilé? Il s’est élevé devant lui comme un rejeton, comme une racine qui sort d’une terre assoiffée ; il n’avait ni apparence, ni éclat  pour que nous le regardions, et son aspect n’avait rien pour nous attirer. Méprisé et abandonné des hommes, homme de douleur et habitué à la souffrance, semblable à celui de qui on se détourne, il était méprisé, nous ne l’avons pas estimé.

En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées, c’est de nos douleurs qu’il s’était chargé ; et nous, nous le pensions atteint d’un fléau, frappé par Dieu et affligé. Or il était transpercé à cause de nos transgressions, écrasé à cause de nos fautes ; la correction qui nous vaut la paix est tombée sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous avons été guéris.

Nous étions tous errants comme du petit bétail, chacun suivait sa propre voie ; et le Seigneur a fait venir sur lui notre faute à tous. Maltraité, affligé, il n’a pas ouvert la bouche ; semblable au mouton qu’on mène à l’abattoir, à une brebis muette devant ceux qui la tondent, il n’a pas ouvert la bouche.  Il a été pris par la violence et le jugement ; dans sa génération, qui s’est soucié de ce qu’il était exclu de la terre des vivants, à cause des transgressions de mon peuple, du fléau qui l’avait atteint ?

 Actes des apôtres, chapitre 8, versets 26 à 40

L’ange du Seigneur dit à Philippe : Va vers le sud, sur le chemin qui descend de Jérusalem à Gaza, dans le désert. Il se leva et partit. Or un Ethiopien, un eunuque, haut fonctionnaire de Candace, la reine des Ethiopiens, et responsable de tous ses trésors, était venu à Jérusalem pour adorer, et il s’en retournait, assis sur son char, en lisant à haute voix le Prophète Esaïe. L’Esprit dit à Philippe : Avance et rejoins ce char. Philippe accourut et entendit l’Ethiopien qui lisait le Prophète Esaïe. Il lui dit : Comprends-tu ce que tu lis ? Il répondit : Comment le pourrais-je, si personne ne me guide ? Et il invita Philippe à monter s’asseoir avec lui. Le passage de l’Ecriture qu’il lisait était celui-ci :

Il a été mené comme un mouton à l’abattoir ; et, comme un agneau muet devant celui qui le tond, il n’ouvre pas la bouche. Dans son abaissement, son droit a été enlevé ; et sa génération, qui la racontera ? Car sa vie est enlevée de la terre.

L’eunuque demanda à Philippe : Je te prie, de qui le prophète dit-il cela ? De lui-même ou de quelqu’un d’autre? Alors Philippe prit la parole et, commençant par cette Ecriture, il lui annonça la bonne nouvelle de Jésus. Comme ils continuaient leur chemin, ils arrivèrent à un point d’eau. L’eunuque dit : Voici de l’eau ; qu’est-ce qui m’empêche de recevoir le baptême ? [37 occidental : Philippe dit : si tu crois de tout ton cœur, cela est possible. Et il répondit : Je crois que Jésus-Christ est le fils de Dieu] Il ordonna d’arrêter le char ; tous deux descendirent dans l’eau, Philippe ainsi que l’eunuque, et il le baptisa. Quand ils furent remontés de l’eau, l’Esprit du Seigneur enleva Philippe. L’eunuque ne le vit plus : il poursuivait son chemin, tout joyeux. Quant à Philippe, il se retrouva à Azoth ; il annonçait la bonne nouvelle dans toutes les villes où il passait, jusqu’à son arrivée à Césarée.

Je vous ai proposé ce passage des Actes parce qu’il est tout à fait particulier et chargé de sens. Voilà un haut fonctionnaire, un étranger, sans doute noir de peau, africain de la lointaine Ethiopie – c’est-à-dire probablement de ce pays au sud de l’Egypte qu’on appelle aujourd’hui le Soudan – un sympathisant du judaïsme, qui va découvrir le Christ par les prophètes, plus précisément en lisant la traduction en grec d’un chapitre du prophète Esaïe. Vous l’avez entendu, le texte nous dit que cette découverte est l’œuvre de l’Esprit ; il nous raconte que Philippe entend à deux reprises l’Esprit lui parler, une première fois pour lui dire d’aller vers le sud, en traversant le désert de Gaza, une deuxième fois pour lui dire de rejoindre le char de l’Ethiopien. Et à la fin de l’histoire, après le baptême de l’Ethiopien, c’est encore l’Esprit qui enlève miraculeusement Philippe pour le transporter un peu plus au nord, près de la mer, qu’il va pouvoir longer en remontant la côte jusqu’à Césarée – et Césarée je vous en parlerai la semaine prochaine, quand nous parlerons d’un autre moment fondateur, d’une autre rencontre inattendue, celle de l’apôtre Pierre et de l’officier romain Corneille. Alors aujourd’hui, au lieu de lire ce texte en nous demandant ce qui est vrai dans cette rencontre entre Philippe et l’Ethiopien, je vous propose de nous plonger dans cette histoire pour chercher ce qu’elle veut dire, et en quoi elle manifeste réellement le rôle de l’Esprit – le rôle de l’Esprit dans les premiers temps de l’Eglise et bien sûr jusqu’à aujourd’hui.

C’est l’occasion de commencer par une remarque : au moment où cette histoire se passe les évangiles ne sont pas encore écrits. Pendant plusieurs dizaines d’années, au tout-début de l’église, au moment où les apôtres partent évangéliser les régions autour de la Judée, aucun texte ne raconte l’histoire de Jésus. Il y a sans doute quelque part, précieusement conservé, un ou plusieurs textes où les disciples ont gardé la mémoire de certains événements et paroles de Jésus ; et plus tard ceux qui écriront les évangiles s’en serviront. Mais dans les toutes premières communautés, composées presque uniquement de judéo-chrétiens, les Ecritures c’est les textes de l’Ancien Testament, probablement dans la version grecque qu’on appelle la Septante. Les apôtres peuvent parler de Jésus, raconter sa vie, sa mort et sa résurrection, ce qu’ils appellent déjà la bonne nouvelle, mais les seules écritures dont ils peuvent se servir sont les textes de l’Ancien Testament – en commençant par la loi et les prophètes, comme Jésus avec les pèlerins d’Emmaüs – ces textes dans lesquels ils voient une annonce directe de la bonne nouvelle de Jésus-Christ.

Maintenant, pour aborder ce texte, je vous propose un petit exercice de comparaison. Vous savez que dans beaucoup de bibles, les rédacteurs ont ajouté des titres à l’intérieur des chapitres, pour permettre au lecteur de s’y retrouver. Ces titres ne font pas partie du texte, pour ma part je regrette souvent qu’ils soient là, parce qu’ils orientent notre lecture et d’une certaine manière ils nous donnent déjà une première interprétation du texte. C’est le cas pour ce passage des Actes qu’on vient d’entendre, et pour une fois c’est intéressant de les regarder. Dans la bible catholique dite la Bible de Jérusalem, le titre qui a été ajouté est « Philippe baptise un eunuque » ; dans la bible protestante Segond de 1910, et dans beaucoup de bibles d’aujourd’hui (la Colombe, la Bible en français courant) le passage s’appelle « Le diacre Philippe et l’eunuque éthiopien » ; dans Parole de vie, « Philippe rencontre un fonctionnaire éthiopien » ; dans la nouvelle Segond (NBS d’études), « Philippe et le haut fonctionnaire éthiopien » ; et dans la TOB (traduction  œcuménique de la Bible) : « Philippe et l’eunuque éthiopien » .  Il y a beaucoup de différences entre ces titres: certains seulement précisent que Philippe est diacre – c’est une manière de nous rappeler qu’il a été choisi un peu plus tôt avec six autres personnes pour aider les apôtres, mais qu’il n’est pas apôtre lui-même. Dans ces communautés qui ne sont pas encore une institution, mais qui sont déjà hiérarchisées, Philippe est un peu en marge, il a une certaine liberté de parole et d’action – une liberté qui va jouer ici un rôle très important. Et quand les titres parlent de l’Ethiopien les différences sont tout aussi importantes : dans un cas, on insiste sur le fait que l’Ethiopien est un eunuque, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un homme physiquement diminué – un homme qui n’est ni juif ni romain, qui travaille pour un souverain étranger – ici la reine des Ethiopiens – mais surtout un homme considéré par les juifs comme impur à cause de sa mutilation, quelqu’un qu’il faut éviter et qui, s’il vient prier à Jérusalem, n’a même pas le droit d’entrer dans la deuxième cour du temple. Mais alors pourquoi ces différences ? Dans le texte des Actes la phrase grecque dit mot à mot « un homme éthiopien, eunuque, haut fonctionnaire de Candace reine des Ethiopiens, responsable de son trésor » C’est pourquoi, dans la NBS d’études  comme dans Parole de vie, le titre met l’accent sur le fait que cet homme est un haut fonctionnaire, puissant – et en effet, le texte nous dit qu’il est responsable de tous les trésors de la reine d’Ethiopie – c’est un peu son ministre des finances. En fait, ce que ces titres différents nous montrent, c’est que cet Ethiopien est un homme partagé – tous les humains le sont, mais lui est particulièrement déchiré – c’est à la fois un homme puissant et un exclu, quelqu’un qui est respecté dans son milieu et dans son rôle, mais aussi quelqu’un qui, quand il voyage à l’étranger, reçoit surtout du mépris et des insultes. Les Romains le considèrent comme un homme diminué et ridicule ; les Juifs aussi, et en plus ils considèrent son état comme une marque d’impureté. Et pourtant cet homme a fait un voyage considérable dans ces territoires plutôt hostiles. Le texte grec nous dit qu’il est venu adorer à Jérusalem, se prosterner – comme beaucoup de non-juifs qui sont attirés par le temple – oui, cet homme est un chercheur de Dieu – il cherche un Dieu qui l’aimerait pour ce qu’il est vraiment, un Dieu en qui il pourrait trouver son unité -, il est venu au temple en espérant le rencontrer – mais ce que nous savons, même si le texte ne le dit pas, c’est qu’au lieu d’être accueilli avec honneur, comme la Reine de Saba en son temps avait été accueillie par Salomon, ce personnage puissant n’a même pas pu entrer dans la deuxième cour du temple. Et cela peut nous permettre de mieux comprendre les sentiments de l’Ethiopien quand il lit justement (à haute voix, c’est très important) ce passage d’Esaïe un peu étrange, ce passage qui parle de l’abaissement, de la souffrance et de la mort d’un mystérieux « serviteur » qui se laisse accuser et tuer sans se défendre, sans même ouvrir la bouche. Dans son abaissement, son droit à été enlevé. C’est un passage très émouvant, encore pour nous aujourd’hui (un grand nombre de Chrétiens pensent qu’il annonce la passion de Jésus, on le lit souvent le vendredi saint) « Je te prie, demande l’Ethiopien, de qui le prophète dit-il cela ? de lui-même ou de quelqu’un d’autre ? » Et si ce texte lui parlait de sa propre souffrance ? Et s’il parlait aussi de la nôtre ?

Maintenant regardons Philippe, que l’Esprit, nous dit-on, a poussé vers le sud, dans le désert – Philippe en sandales et en robe sans doute déjà bien poussiéreuses, derrière ce grand équipage – un char avec des serviteurs, et en haut, loin de la poussière, protégé du soleil, bien installé sur des coussins, un personnage exotique, richement habillé, probablement un peu gras ; il n’y a aucune raison que ces deux personnages se rencontrent, encore moins qu’ils se parlent. Oui mais l’Ethiopien lit à haute voix, et voilà qu’en arrivant à hauteur du char, Philippe entend un texte qu’il connaît bien, un texte qu’il aime, un texte qui pour lui parle de Jésus, de sa passion et de sa souffrance. On imagine la réaction de Philippe : comment comment, ce gros bonhomme chercherait la même chose que moi, le même Dieu que moi ? Mais attention, le texte qu’il lit pourrait lui paraître terrible, il parle de mort – il n’annonce qu’une partie de la bonne nouvelle, il faut lui expliquer le reste ! Alors Philippe se précipite – et comme l’Esprit est présent à chaque minute de cette histoire, comme c’est par l’Esprit que les deux hommes se sont rencontrés, c’est par l’Esprit qu’ils vont se parler et s’écouter – « et commençant par cette écriture – cette écriture pourtant tellement dure, cette écriture de mort – il lui annonça la bonne nouvelle de Jésus ». On pourrait parler de cette rencontre pendant des heures, parce que d’une manière ou d’une autre elle parle de notre propre recherche d’unité, c’est-à-dire de notre propre foi – mais peut-être le plus important de cette histoire, ce qui manifeste réellement ici la présence de l’Esprit, c’est que tout se produit naturellement, simplement – presque facilement. La rencontre, pourtant si improbable ; la proposition et la demande d’explication du texte, l’invitation toute aussi surprenante de l’Ethiopien pour que Philippe le rejoigne sur le char (c’est déjà une marque de confiance) ; la bonne nouvelle de Jésus annoncée à partir de ce texte, et pour couronner le tout, au moment voulu, le point d’eau… « Qu’est-ce qui empêche que je sois baptisé ? » Mais rien, justement, rien du tout ! Nous aurions bien envie, nous aussi, de vivre notre foi, notre recherche d’unité en Dieu, avec une telle simplicité ; et en effet, tout devient simple quand le message qu’on entend répond enfin aux questions qui vous habitaient depuis si longtemps – qu’est-ce qui pourrait bien empêcher que je sois baptisé ? Oui mais voilà : tout devient tellement simple que quelques siècles plus tard, certaines personnes ont trouvé que c’était trop simple, qu’il fallait ajouter une petite condition ; alors dans certaines versions du texte, dans les manuscrits occidentaux, il y a un verset supplémentaire, le fameux verset 37 qui manque dans la lecture que nous avons entendue : Philippe dit « Si tu crois de tout ton cœur, cela est possible ». Et il répondit « Je crois que Jésus-Christ est le fils de Dieu ». En réalité, ce que ce verset nous permet de comprendre, c’est que cette formule de baptême était déjà en usage quand il a été ajouté – c’est une très belle formule de baptême mais c’est presque dommage de l’avoir ajoutée parce que ce n’était pas nécessaire : l’Ethiopien avait déjà proclamé sa foi – il l’avait fait avec une question, parce que c’est un homme toujours en recherche : « Qu’est-ce qui empêche que je sois baptisé ? » C’est une question chargée de sens, en particulier pour quelqu’un qui connait bien le sens du verbe empêcher – quelqu’un que sa mutilation empêche de faire beaucoup de choses, et qu’on vient en plus d’empêcher d’adorer Dieu dans son temple : « Qu’est-ce qui empêche que je sois baptisé ?» Pour l’Ethiopien tout est devenu simple : il a compris, par l’Esprit, que le Dieu de Jésus-Christ n’est pas un Dieu qui empêche mais un Dieu qui accompagne. Voilà, je vous ai proposé de réfléchir à cette histoire parce que je crois qu’elle manifeste en effet le rôle de l’Esprit – l’Esprit peut nous aider à vivre notre propre recherche avec le même naturel, dans la même simplicité ; nous aussi, comme l’Ethiopien, nous sommes en route et en recherche permanente d’unité intérieure, nous aussi nous sommes bouleversés par les souffrances injustes subies par le serviteur d’Esaïe, et par tant d’êtres humains avec lui – mais nous aussi, comme Philippe et comme l’Ethiopien, ces deux personnes dont la rencontre manifeste l’action de l’Esprit parmi les humains,  chaque fois que nous nous ouvrons à l’autre, à celui qui est différent, chaque fois que nous le rejoignons dans sa recherche, nous pouvons entendre la bonne nouvelle de Jésus ; et chaque fois que nous entendons la bonne nouvelle de Jésus nous découvrons un point d’eau, nous descendons dans l’eau du baptême et nous en remontons tout joyeux pour continuer notre chemin.

Amen