Prédication du 30 novembre 2025
Culte de la Fête de l’Amitié
de Valérie Lobry
Lectures : Jean 15, 12-17 et Exode 33, 11
Lectures bibliques
Jean 15, 12-17
12 C’est ici mon commandement : aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés.
13 Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.
14 Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande.
15 Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon père.
16 Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais moi, je vous ai choisis, et je vous ai établis, afin que vous alliez, et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure, afin que ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne.
17 Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres.
Exode 33, 11
11 L’Eternel parlait avec Moïse face à face, comme un homme parle à son ami.
Prédication
Frères et sœurs, chers amis, vous l’aurez compris : ce week-end, c’est la fête de l’Amitié du Foyer de l’âme et ce matin il va être question d’amitié. D’amitié dans la bible, d’amitié dans la vie. Des amis de Jésus-Christ et des amis de Dieu. Des différentes formes d’amitié ou d’amour, que ce soit l’amour humain pour l’homme ou la femme de sa vie, l’amour maternel ou paternel, ou l’amour pour Dieu. Car au fond la langue française utilise le verbe « aimer » de la même façon qu’il s’agisse de Dieu, de son conjoint, de ses amis, de ses enfants, comme un curieux raccourci, puisqu’il recouvre des réalités très différentes.
Alors qu’en grec et au temps des rédacteurs de la bible, il y a plusieurs mots pour qualifier l’amour, et donc plus de nuances dans ce sentiment, je m’explique :
Il y a eros, l’amour passion qui passe par le physique et qui lie deux êtres de façon amoureuse et passionnée.
il y a l’agapé, dont nous entendons souvent parler au culte. L’amour agapé c’est un amour communion, partage, joie. C’est l’amour biblique par excellence, un lien pur, désintéressé, généreux.
Et puis enfin il y a le terme philia, comme dans philosophie ou francophilie (qui aime ceci) et ce terme s’applique à plusieurs liens : ceux qui unissent parents et enfants, ceux qui unissent des amis, et même parfois ceux qui unissent des associés ou des partenaires politiques.
Ce matin nous sommes nombreux, serrés les uns contre les autres sur cette tribune, ayant vécu depuis 2 jours des moments chaleureux, émouvants, joyeux, gourmands aussi ! Alors je vous propose tout d’abord de vous tourner vers vos voisins : est-ce que vous vous connaissez ? est-ce que vous êtes amis ?
Ce qui nous lie, est-ce qu’on peut appeler ça de la fraternité, ou de l’amitié ? Ce qui fait que nous nous regardons, que nous nous considérons, avec le sourire de ceux qui ont beaucoup en commun, c’est que nous sommes un peu plus que de simples prochains les uns pour les autres : nous partageons une commune quête spirituelle, un mélange de tolérance et d’exigence…. Et puis en plus de cette quête spirituelle qui nous rassemble, beaucoup d’entre nous partageons des goûts communs : la musique, la culture, l’action sociale. Et beaucoup d’entre nous ont appris au fil des années à se connaître, au fil des réunions, des cultes, des concerts, des discussions, des repas, des actions menées. Ce lien qui existe entre nous, est-il du même type que celui qui lie Jésus à ses disciples ? Et de celui qui lie Paul à Timothée, à Luc, et à beaucoup de ses interlocuteurs dans ses lettres ?
Je voudrais ce matin réfléchir avec vous sur ce que la bible dit de ce lien d’amitié entre les humains, en faisant tout d’abord un petit tour des deux testaments pour voir si l’amitié y est présente, et quelle forme elle prend. Et puis dans un deuxième temps j’aimerais réfléchir avec vous sur la possibilité qui me touche, la possibilité d’une amitié avec Dieu, même si cela peut paraître incongru.
Alors regardons tout d’abord ce que dit la bible sur l’amitié.
L’ancien testament parle peu de l’amitié entre deux êtres humains. Il y a des associations, des partenariats, mais assez peu d’histoires d’amitié (Job, David et Jonathan). En revanche il mentionne parfois l’amitié entre Dieu et l’homme, en particulier concernant Abraham, Moïse, ou David.
Laurent Gagnebin, avec lequel j’ai échangé concernant la préparation de cette prédication, m’a précisé qu’on ne retrouve la mot ami nulle part dans l’ancien testament, sauf dans ce verset de l’Exode que je vous ai lu en préambule « L’Eternel parlait avec Moïse face à face, comme un homme parle à son ami ». Et encore me précise Laurent hier soir par texto, la traduction par le mot « ami » n’est pas sûre, il s’agit plutôt de traduire « comme un homme parle avec un autre homme ». Ce qui est déjà important puisque cela change complètement la posture physique d’un homme qui ne regarde pas vers le haut, mais en face de lui, d’égal à égal, et c’est déjà considérable comme changement dans la façon dont la bible raconte le dialogue entre Dieu et les humains, cette élimination du surplomb est spectaculaire.
Alors, si on regarde du côté des philosophes grecs, comme Socrate, Aristote ou Platon, qui ont vécu 3 à 5 siècles avant Jésus-Christ, on constate également que l’amitié entre les humains est pour eux une notion assez floue, ils tournent autour en y accordant une importance sociale ou matérielle. On a bien le concept de « philia » comme expliqué plus tôt, mais celui-ci s’applique à des alliances d’intérêt, qu’il soit économique, politique ou familial, qui font que deux personnes s’allient, toujours dans un but plus ou moins matériel.
Aristote par exemple explique que l’homme étant un animal social qui a une existence relationnelle, il interagit avec ses semblables et s’allie avec l’un ou l’autre en fonction de ses intérêts. La notion de réciprocité apparaît avec Platon, on ne peut pas être ami avec quelqu’un qui ne vous connaît pas ou qui ne vous reconnaît pas comme son ami. Platon, comme Montaigne bien après lui, soulève tout de même la possibilité d’une amitié unique, précieuse, une affinité élective rare et qui semble relever d’une intervention divine, ou d’un phénomène que nous chrétiens pourrions qualifier de grâce.
Énorme changement, énorme nouveauté avec le nouveau testament puisqu’avec Jésus-Christ et les premiers chrétiens (dont Paul qui cultive vraiment ses amitiés), on assiste véritablement à l’émergence de cette notion de philia, glorification du sentiment d’amitié, au détriment même des liens familiaux. Souvenez-vous du texte dans Mathieu, lorsque Jésus dit en montrant ses disciples « voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur et une mère » D’ailleurs, a contrario de l’ancien testament, le terme « ami » se retrouve environ 30 fois dans le nouveau testament, attestant de son importance.
Attention, cette amitié n’est pas toujours gratuite, puisqu’en réalité Jésus-Christ l’applique à quiconque s’ouvre et pratique son enseignement. Il appelle « amis » ses 12 disciples dans le texte de Jean que nous venons de lire, mais aussi tous ceux qui le suivent et l’accueillent, et, détail important, hommes et femmes confondus.
Son vocabulaire concernant ses disciples également évolue : ainsi Il passe du terme de « serviteur » ou de disciple au terme d’amis. Plus étonnant encore, la relation physique et tactile n’est pas exclue de ces relations d’amitié : on la trouve dans le lavement des pieds, dans le versement du parfum par plusieurs femmes sur le corps de Jésus-Christ, par le toucher de Jésus-Christ qui de sa main n’hésite pas à avoir un contact corporel avec hommes et femmes, riches et pauvres.
Tous ces gestes pourraient paraître incongrus dans la société du temps de Jésus, mais qu’il fait de manière totalement naturelle, et dont les évangélistes ne s’offusquent pas.
Ce qui est frappant dans toutes les rencontres que fait Jésus, c’est qu’il y a une constante dans son contact avec les êtres humains : comme il le dit dans ce texte de Jean, Jésus choisit les êtres humains. Il les choisit, les regarde, les appelle par leur nom. Il ne le fait pas au hasard. Ce n’est pas leur voisin ou une personne quelconque dans une foule, c’est celui ou celle-ci que Jésus approche.
C’est Zachée, c’est Nicodème, c’est Marthe ou la Samaritaine, c’est le jeune homme riche. La bienveillance de son regard et de ses gestes, la totale gratuité de son approche crée en quelque sorte la dynamique d’une adhésion qui n’existe pas encore. Et lorsque l’un ou l’autre se sent identifié, c’est bien à une naissance ou à une renaissance que nous assistons. D’un seul coup cet être humain est reconnu pour ce qu’il est, un être unique, singulier, un être humain digne d’amour. Cet élan du cœur n’est ni sexuel ni intéressé, il est partage d’amour et de grâce, il est assurance d’une place sur terre.
Et je voudrais vous faire repenser à votre vie d’enfant, à ce moment précis dont vous vous souvenez peut-être, où vous avez connu votre première véritable amitié. C’était peut-être à l’école primaire, ou à l’adolescence. Vous n’aviez connu jusqu’alors que les liens d’affection familiaux, généreux ou distants, parfois douloureux, et un jour vous avez rencontré un autre qui était là pour vous. Un ou une amie. Et d’un seul coup vous vous êtes reconnus. Vous êtes sorti de votre solitude pour devenir unique, devenir celui qui aime et qui est aimé, sans concession ou contrepartie, et votre vie en a été changée. Comment peut-on qualifier cela autrement qu’en parlant de bénédiction !
L’amitié de Jésus, comme celle des êtres humains d’aujourd’hui, n’exclut pas la douleur de la séparation ou de la trahison. La trahison est omniprésente dans nos existences, elle fait partie de l’humanité. Jésus accueille le baiser de Judas et le nomme encore son ami. Confiance et vulnérabilité ne s’opposent pas. L’amitié est traversée par des larmes semblables à celles de Pierre qui, lui aussi, trahit Jésus, avant de faire l’expérience de l’amitié radicale au bord du lac de Galilée, en entendant Jésus lui dire « Ainsi, tu es mon ami ? ». Jésus ne demande pas ce que nous ne sommes pas capables de donner.
Et même si Pierre est triste que Jésus s’adapte ainsi à son humanité, c’est justement cette adaptation de Jésus, cette acceptation radicale de notre pauvreté, ce cheminement incessant à la rencontre de notre amitié, qui est la source de notre espérance.
Revenons maintenant comme promis à l’ancien testament, dans lequel il est peu question d’amitié entre les êtres humains, mais il est parfois question d’amitié entre Dieu et l’homme. Et je vous ai cité tout à l’heure Abraham, Moïse, ou David.
Je voudrais m’attarder justement non pas sur Moïse, mais sur Abraham, dont le long, très long compagnonnage avec Dieu, sur les routes des pays bibliques du proche Orient, me parle. La Genèse nous dit qu’Abraham s’est mis en marche tardivement, vers 75 ans, à l’appel de Dieu, et qu’il ne s’est plus jamais arrêté sur une route qui lui a pris 100 ans…
Il s’est mis en marche en entendant un appel. Un appel comme une évidence. Cette voix, qu’il ne connaît pas et qu’il appelle Dieu ne lui promet rien, ne lui donne aucun but de voyage, il ne sait pas où il va, ni pourquoi, ni comment, mais quelque chose lui dit qu’il veut de cette vie-là.
Et même s’il a emmené avec lui sa famille, son troupeau, en réalité on a l’impression qu’après le premier appel de Dieu, Abraham démarre en même temps sa longue marche et ce long et précieux dialogue avec Dieu, les deux étant intimement liés, et qu’il choisit volontairement cette vie de nomade pour garder ce contact privilégié, cette « conversation » tout au long de sa très longue vie, comme s’il fallait être sur les chemins, loin de tout ce qui le raccroche au monde, pour la préserver.
Plus important encore, la bible dit « Dieu se mit en route avec lui », un dieu nomade à son tour, qui marche à son pas, jamais enfermé dans un lieu ou dans un dogme. Abraham a choisi de cheminer avec Dieu, à hauteur d’homme, comme un compagnon de voyage qui marche au même pas, qui écoute, partage et conseille.
Et c’est vraiment cette image que je retiens de ce personnage : un pas lent, régulier, un aller sans retour, loin du tumulte, et dans cette marche une conversation sans fin de deux compagnons. Deux compagnons qui regardent les étoiles, la nature environnante, qui ont besoin de la fraîcheur du soir et de la lueur du jour pour mieux se parler. Cette amitié qui se crée entre Abraham et Dieu, cette proximité, cette marche commune et cet échange intime et confiant, c’est le contraire du Dieu de l’Ancien Testament tel que nous avons l’habitude de le percevoir.
Et cette amitié-là, je l’ai retrouvée comme un écho dans un autre ouvrage, un ouvrage qui nous touche de près et qui a été publié au début du XXème siècle : l’Ami, de Charles Wagner. Je ne sais pas combien d’entre vous ont lu cet ouvrage, qui doit être encore quelque part dans les archives du FA et qui mériterait vraiment d’être réédité. C’est très exactement cela : un compagnonnage avec Dieu qui dure des années, de longs dialogues intérieurs, des prières, des débats et parfois de la colère, en particulier quand un enfant meurt. Un long débat dans lequel, comme Abraham, la nature est omni-présente.
Le souffle du vent, la fraicheur de l’eau, les saisons, les plantes, le froid, l’ombre et le soleil accompagnent également ces conversations. Je pourrais vous lire de multiples extraits de cet ouvrage, tout est intéressant, tout est inspirant, mais j’ai choisi quelques lignes pour vous donner envie d’aller plus loin :
« J’ai connu la solitude, jamais l’abandon.
Toujours est venu, sur les routes les plus écartées, cheminer auprès de moi, un inconnu d’une bonté sans bornes. Il était fort dans la tempête, tendre dans la peine, paternellement sévères aux heures de laisser-aller.
Je n’ai livré aucune bataille sans qu’il se tînt à mes côtés. Nous sommes allés ensemble partout à travers la vie. A deux, nous parlions en public ; à deux, nous devisions sous le manteau de la cheminée. Il se révélait comme un autre moi-même, un bon génie familier et supérieur dégageant des complications de l’existence la ligne essentielle et sûre.
…Quel est ce mystérieux ami ? Je ne sais. Ne réclamant pour lui ni prestige divin, ni aucun privilège d’infaillibilité, je désire seulement faire profiter mes semblables de ce qu’il m’a souvent apporté. »
Le langage de Charles Wagner est évidemment toujours un peu emphatique, mais le texte reste magnifique et incroyablement émouvant dans son humanité et dans sa simplicité.
Pour terminer cette prédication je voudrais vous parler d’un courant théologique de l’amitié, porté en particulier par un prêtre catholique portugais, Tolentino Mendonça, que je ne connaissais pas et qui a écrit un ouvrage Petit traité de l’amitié.
Mendonça commence par constater que les chrétiens parlent beaucoup d’amour à propos de Dieu et de leur foi, et qu’ils finissent par prononcer des mots vides et toujours absolus qui ne reflètent pas l’expérience spirituelle fluctuante qu’ils vivent tout au long de leur vie.
Selon lui, la relation amicale à l’inverse nous met « à même d’accepter la différence, une certaine distance que nous ne percevons pas comme faisant obstacle à la confiance ». Dans ce qu’il explique le lien fort de l’amitié n’est pas tissé au sein d’une communauté de vie, mais dans des rencontres suivies de séparations, qui appellent elles-mêmes des retrouvailles ; on n’attend pas tout de son ami, mais seulement ce qu’il peut donner. Autre chose, l’ami nous éloigne de la recherche narcissique de la perfection. Et notre imperfection une fois qu’elle est acceptée nous permet de toujours commencer et recommencer.
Dans cette conception, l’amitié se dévoile donc comme une acceptation positive de la limite, dont elle fait un point de départ et non un manque à combler. D’une certaine façon, l’amitié est dynamisée par cette distance, mais surtout L’amitié apparaît ainsi comme un rythme :
et dans ce rythme il y a les éclipses de notre foi, les sècheresses de la prière, la nécessité du temps et de la patience, toutes ces choses qui y trouvent leur place naturellement. Et j’aime l’idée que Dieu conduit chacun à trouver le rythme propre à sa vie spirituelle. Notre amitié à Dieu devrait être un itinéraire toujours repris, jamais conclu.
Là où l’amour romantique voudrait un être humain constant et immobile, il faut un compagnonnage de longue durée pour comprendre que l’être humain est un flux instable, un itinéraire, et peut-être effectivement que c’est en vieillissant qu’on apprécie de renoncer à l’amour absolu, à l’intangible du surplomb ou à l’emphase du maître, pour une amitié constamment en recherche, une amitié en face à face, comme le vivait déjà Moïse.
Et c’est peut-être pour cela qu’au Foyer de l’Âme, nous fuyons les certitudes, et comme le dit la Charte, nous sommes des chercheurs de sens, des chercheurs d’humanité, et des chercheurs de Dieu.
