Prédication du 8 mars 2026

d’Hélène Réglé

Rencontre autour d’un puits

Lecture : Jean 4, 1-26

Lecture biblique

Jean 4, 1-26

1 Jésus ayant su que les pharisiens avaient entendu dire qu’il faisait et baptisait plus de disciples que Jean,
2 – en fait, ce n’était pas Jésus lui-même qui baptisait, mais ses disciples –
3 il quitta la Judée et retourna en Galilée.
4 Or il fallait qu’il passe par la Samarie.
5 Il arrive donc dans une ville de Samarie nommée Sychar, près du champ que Jacob avait donné à Joseph, son fils.
6 Là se trouvait la source de Jacob. Jésus, fatigué du voyage, s’était assis tel quel au bord de la source. C’était environ la sixième heure.
7 Une femme de Samarie vient puiser de l’eau. Jésus lui dit : Donne-moi à boire.
8 – Ses disciples, en effet, étaient allés à la ville pour acheter des vivres. –
9 La Samaritaine lui dit : Comment toi, qui es juif, peux-tu me demander à boire, à moi qui suis une Samaritaine ? – Les Juifs, en effet, ne veulent rien avoir de commun avec les Samaritains. –
10 Jésus lui répondit : Si tu connaissais le don de Dieu, et qui est celui qui te dit : « Donne-moi à boire », c’est toi qui le lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive.
11 – Seigneur, lui dit la femme, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond ; d’où aurais-tu donc cette eau vive ?
12 Serais-tu, toi, plus grand que Jacob, notre père, qui nous a donné ce puits et qui en a bu lui-même, ainsi que ses fils et ses troupeaux ?
13 Jésus lui répondit : Quiconque boit de cette eau aura encore soif ;
14 celui qui boira de l’eau que, moi, je lui donnerai, celui-là n’aura jamais soif : l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau qui jaillira pour la vie éternelle.
15 La femme lui dit : Seigneur, donne-moi cette eau-là, pour que je n’aie plus soif et que je n’aie plus à venir puiser ici.
16 – Va, lui dit-il, appelle ton mari et reviens ici.
17 La femme répondit : Je n’ai pas de mari. Jésus lui dit : Tu as raison de dire : « Je n’ai pas de mari. »
18 Car tu as eu cinq maris, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari. En cela tu as dit vrai.
19 – Seigneur, lui dit la femme, je vois que, toi, tu es prophète.
20 Nos pères ont adoré sur cette montagne ; vous, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem.
21 Jésus lui dit : Femme, crois-moi, l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père.
22 Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.
23 Mais l’heure vient – c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car tels sont les adorateurs que le Père cherche.
24 Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité.
25 La femme lui dit : Je sais que le Messie vient – celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, lui, il nous annoncera tout.
26 Jésus lui dit : C’est moi qui te parle.

Prédication

Un homme, une femme, un puits.

Pas n’importe quel homme puisque c’est Jésus. Jésus, qui est parti de Judée pour rejoindre la Galilée. C’est un Jésus fatigué, qui s’assoit au bord d’un puits à la sixième heure, c’est à dire en plein midi, l’heure la plus chaude. Un Jésus dont on ressent pleinement l’incarnation. Epuisé, assis sur la margelle, seul, il a soif.

Quant à la femme, on ne sait pas grand-chose sur elle au début de l’histoire. On sait juste qu’elle arrive seule. On ne donnera pas son nom. Mais on sait qu’elle est de Samarie.

On pourrait penser que tout les sépare surtout à cause de leurs origines juive et samaritaine. Historiquement, les samaritains ont été considérés comme des adversaires du peuple juif. Pour comprendre cette situation, il faut remonter à la fin du règne de Salomon, lorsque le royaume de David s’est divisé en deux : Juda au sud, avec Jérusalem comme capitale, et Israël au nord, avec Samarie comme capitale. Israël, le royaume du nord a été conquis par l’Assyrie. En 722 Samarie est détruite et une partie de sa population est emmenée en exil. Selon la Bible, le roi d’Assyrie aurait alors fait venir des gens de Babylonie et de Syrie pour occuper le territoire d’Israël. Ces nouveaux arrivants, venant d’horizons différents, ont développé leurs propres croyances religieuses, comme le raconte le livre des Rois.  Pour les juifs orthodoxes, cela les rend hérétiques. Les samaritains ont des pratiques cultuelles et des rituels différents, comme le souligne la samaritaine, ils n’adorent pas au même endroit : Jérusalem pour les juifs et le Mont Garizim pour les samaritains.  Et chacun est convaincu de détenir la vérité.  C’est un conflit identitaire, et la samaritaine l’observe en disant que « les juifs ne veulent rien avoir de commun avec les samaritains ».  Le verbe grec utilisé ici pour dire « avoir quelque chose de commun » signifie littéralement « avoir des relations de commerce ».

Et que fait Jésus ? Il lui demande à boire. Ça peut paraître banal mais on comprend la surprise de la samaritaine : « Comment, toi qui es juif, peux-tu me demander à boire, à moi qui suis une Samaritaine ? ». Ce n’est pas pour la demande en elle-même qu’elle est surprise, ni parce que Jésus a une demande, d’ailleurs elle ne sait pas encore qui il est en vérité. Elle s’étonne juste que cet homme fasse abstraction des frontières bien ancrées d’ethnie et de genre qui les séparent.

Parce que non seulement est de Samarie, mais aussi une femme. C’est qu’il peut s’en passer des choses entre un homme et une femme près d’un puits. Pensez au serviteur d’Abraham qui, cherchant une femme pour son fils Isaac, rencontre Rebecca au bord d’un puits et lui demande de l’eau. Ou encore à Jacob, le fils de Rebecca et d’Isaac, qui y rencontre sa future femme Rachel. Et puis aussi Moïse qui rencontrera Séphora au bord d’un puits. Alors on peut penser que l’auditeur, habitué à ce schéma narratif du premier testament, va pressentir la fin de l’histoire. Au bord d’un puits, un homme célibataire qui boit un verre avec une femme, ça se termine par un mariage. Et effectivement, il va bien être question de mariages dans cette conversation.

On apprendra qu’elle a été mariée cinq fois et qu’elle vit avec un homme qui n’est pas son mari. C’est un aspect de sa vie qui semble se répéter, et même si on ne connaît pas les raisons exactes, on peut imaginer qu’elles sont complexes. La violence conjugale est encore bien trop d’actualité et la honte ne change pas toujours de camp. Ça ne devait pas être plus facile à cette époque et ça peut éventuellement expliquer pourquoi elle vient seule au puits à cette heure si chaude de la journée, pour ne rencontrer personne qui la jugerait.

Mais face à la surprise de la Samaritaine, la réponse de Jésus montre qu’il demande moins qu’il n’apporte de quoi étancher la soif. Car lui parle d’eau vive. Une eau qui étanche la soif de vie. Et dont la source ne se trouve pas en un endroit précis du globe et qui ne nécessite pas non plus d’outillage particulier pour surgir. « Une source d’eau qui jaillira pour la vie éternelle ».

C’est présenté ici comme un dialogue presque amusant fait d’un jeu de mots sur cette ressource vitale qu’est l’eau, à la fois matérielle et spirituelle. Comme un quiproquo mais où la Samaritaine n’est pas si dupe que ça puisqu’elle pousse Jésus à expliciter sa métaphore. Lui, parle d’eau vive qui étanche la soif de rencontre, de dialogue, de reconnaissance, une soif existentielle. Mais la Samaritaine n’est pas en reste. En effet, on sait que c’était les femmes qui étaient chargées d’aller chercher l’eau, plutôt aux petites heures de la journée, quand il ne fait pas encore trop chaud. Elles allaient chercher de l’eau pour tout le village. Alors quand la Samaritaine répond « Donne-moi de cette eau là pour que je n’ai plus soif et que je n’aie plus à venir puiser ici ». Il n’est pas sûr qu’elle parle d’eau matérielle. On peut l’interpréter sur ce plan concret : que je sois libérée cette corvée, que je n’aie plus à répéter ce geste quotidien. Mais aussi au sens où elle parle d’une répétition beaucoup plus existentielle, à l’instar de cycles qui se répètent dans sa vie et qui ont quelque chose de mortifère, alors qu’elle a soif d’autre chose. C’est ce singulier qui interpelle « pour que je n’ai plus soif ». Était-elle venue chercher de l’eau uniquement pour elle, alors qu’elle ne vit pas seule ? Ou alors une brèche s’ouvre vraiment. Et elle entrevoit déjà que l’eau de celui qui lui parle peut étancher une soif singulière de vie, même si elle ne voit pas encore comment cet homme-là pourrait lui en montrer la source.

Parce qu’à ce moment de l’histoire, elle ne l’a pas encore vraiment reconnu. Poursuivons donc la lecture et puisque nous sommes le 8 mars et que c’est la journée internationale des droits des femmes, examinons le texte d’une manière un peu plus orientée vers la théologie féministe.

L’un des premiers tournants du texte, c’est lorsque la Samaritaine reconnait Jésus comme un prophète. Et à quoi le reconnaît-elle ? À ce qu’il lui devine une partie de sa vie : cinq maris et un sixième homme qui n’est pas son mari. Je dis une partie de sa vie, parce que tout de même ce qu’elle est ne se résume certainement pas à sa vie sexuelle ! De nombreux commentateurs de la Bible ont vite fait de la classer comme une femme de mauvaise vie, une débauchée, avec laquelle Jésus, parce qu’il est Jésus, ne craint pas de converser. Mais rien ne permet de le penser de fait, et Jésus ne porte d’ailleurs absolument aucun jugement sur ces unions successives.

Si l’on retient souvent cette interprétation, c’est parce que dans la suite de la péricope, elle court vers la ville annoncer le Christ aux habitants en disant « Voilà un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ». C’est un peu comme si l’auteur qui a mis ces paroles dans la bouche de cette femme l’essentialisait, la résumait, la réduisait à une seule de ses caractéristiques. Mais est-ce qu’elle a vraiment dit ça ? Parce qu’à bien lire le texte, les disciples étaient tous partis chercher de la nourriture en ville. Et donc en fait personne n’était là, ce jour-là, à cet endroit au bord du puits, à part Jésus et la Samaritaine. Et pourtant nous avons bien accès à ce récit… Qui a rapporté ces paroles ? Ces mots sont aussi une construction, une histoire où l’auteur de l’évangile nous transmet une certaine idéologie. Il y a d’ailleurs une autre scène dans le premier chapitre du même évangile où c’est un homme qui reconnaît Jésus comme le messie. C’est Nathanaël, qui croit Jésus sur parole quand il lui dit qu’il l’a vu sous la branche d’un figuier. Il n’y a rien de mal à ça, à se reposer sous un figuier, et quand il s’agit de cet homme on ne se préoccupe pas de ses mœurs ou du nombre de femmes ou d’hommes dans sa vie. Ce qui initie la foi pour lui et pour elle est donc de nature différente. Par ailleurs on peut noter qu’il y a d’autres interprétations aux multiples maris de la Samaritaine. Ça peut aussi être une façon métaphorique de dire que les Samaritains adorent plusieurs Dieux.

Mais, bon, même en admettant qu’elle ait vraiment dit « Voilà un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ». Ça peut aussi être parce qu’elle a intériorisé le fait que, dans cette société patriarcale, une femme soit définie par ce qu’on dit être sa moralité. Tout comme elle se définit elle-même à travers la lignée ancestrale des pères et des fils « Jacob, notre père », « qui a bu lui-même à ce puits ainsi que ses fils ». Pas de mère ni de filles dans l’histoire, c’est elle en tant que femme qui est l’autre. Bien sûr, dans le texte, Jésus ne la juge pas et il semble que de montrer son savoir surnaturel ne soit qu’un moyen pour lui de lui prouver qui il est.

Mais à propos de qui est l’autre, et comme il est question de transcender les frontières dans ce passage. Ne perdons pas vue non plus qu’il se déroule en Samarie, et que c’est Jésus l’étranger. La Samaritaine est chez elle. Et la première chose qu’il lui dit c’est « donne-moi à boire ». Un ordre. Elle doit avoir l’habitude de recevoir des ordres, mais là encore on peut dire qu’elle ne manque pas de repartir de plus belle (d’ailleurs elle ne lui donnera pas à boire) : qui es-tu toi qui me demandes à boire. Mais ensuite, comme elle objecte qu’il est un homme, juif, et elle une femme, Samaritaine, il lui fait remarquer qu’elle est ignorante de quelque chose qu’elle n’a jamais eu l’occasion d’apprendre : « Si tu connaissais le don de Dieu, et qui est celui qui te dis ‘donne-moi à boire’, c’est toi qui le lui aurais demandé ». Et comme le dialogue s’enlise dans ce quiproquo à propos de l’eau matérielle et spirituelle, et donc qu’elle ne reconnait pas encore Jésus comme le Christ, c’est un autre ordre qui tombe un peu de nulle part « va chercher ton mari et reviens ici ».

Encore une fois, à aucun moment elle ne manque de répondant. On pourrait dire que ce dialogue ressemble à une partie de ping-pong dialogique, mais sans perdant et avec deux gagnants. Parce que, dès qu’elle l’aura reconnu comme prophète, c’est une vraie discussion théologique qui s’engage entre eux deux. Et sur ce point les commentaires se font plus discrets. Pourtant l’enjeu est de taille : le lieu où il faut adorer… n’a plus d’importance. Il faut adorer « en esprit et en vérité ».

Ce dont il parle avec cette femme c’est d’une religion qui crée son identité sur la frontière entre le dedans et le dehors, ce qui est permis et interdit, le pur et l’impur, ce qui construit naturellement des frontières. Des frontières qui permettent de se connaître contre l’autre, et donnent lieu à des relations de domination ou de violence. Jésus les récuse ces frontières, en allant notamment à la rencontre des femmes, discutant théologie avec elles, les prenant comme missionnaire. « Il n’y a plus ni homme ni femme » dira Paul aux Galates.

Et c’est pour ça qu’il est passé par la Samarie, qu’il aurait pu contourner, comme le faisait la plupart des juifs. Mais il est écrit que « il fallait qu’il passe par la Samarie ». Il le fallait car « l’heure vient, c’est maintenant ». C’est maintenant et à cette femme de Samarie qu’il se révèle comme le Christ. A cette femme, définie dans le texte comme l’autre, il annonce une autre perspective de vie : « Dieu est esprit » et son lieu d’adoration n’est pas plus à un endroit qu’à un autre mais ici quand je te parle.

Je terminerai cette prédication sur cette rencontre autour du puits de Jacob, leur ancêtre commun, avec les mots de Vénus Khoury-Ghata, une poétesse libanaise, née en 1937 et décédée en janvier dernier à Paris. C’est Hadrien qui va lire ce poème. [extrait de « Les mots étaient des loups » p. 233]

Dans ton livre il y a beaucoup de monde
les visiteurs débordent des pages
entassés sur la même ligne ou gesticulant dans les marges
ils réclament un peu d’air et de compassion
Comment réunir les mots de famille nombreuse
comment intervenir quand les mots musclés en viennent aux mains
heureux temps quand tes doigts transformaient le feuillet en bateau en nid en cerf-volant
qu’un mot avait la valeur d’un caillou
qu’au mouvement de l’herbe tu comprenais si le vent était fiable et si le mur de brouillard était assez robuste pour y adosser ton échelle

Les mots sont précieux et les actes porteurs de sens. Les mots quand on se parle d’une parole pleine, comme Jésus qui traverse les obstacles et les préjugés, qui n’appartiennent pas qu’au passé.