Prédication du 29 mars 2026

Culte des Rameaux

d’Hadrien Oléon-Perrin

Face à celui qui s’avance…

Lecture : Marc 11, 1-11

Lecture biblique

Marc 11, 1-11

1 Lorsqu’ils approchèrent de Jérusalem, près de Bethphagé et de Béthanie, près du Mont des Oliviers, il (Jésus) envoya deux de ses disciples,
2 en leur disant : Allez vers ce village, qui est en face de vous, et aussitôt que vous y serez entrés, vous y trouverez un ânon attaché sur lequel aucun humain ne s’est encore assis ; détachez-le et emmenez-le.
3 Et si quelqu’un vous dit : Pourquoi faites-vous ceci ? Répondez : Le Seigneur a besoin de lui et aussitôt après, il le renverra ici.
4 Ils s’en allèrent et trouvèrent un ânon attaché dehors, près d’une porte, au bord de la rue et ils le détachèrent.
5 Quelques-uns de ceux qui se tenaient là leur dirent : Pourquoi détachez-vous l’ânon ?
6 Ils leur répondirent comme Jésus l’avait dit. Et ils les laissèrent partir.
7 Ils amenèrent à Jésus l’ânon, sur lequel ils jetèrent leurs vêtements et Jésus s’assit sur lui.
8 De nombreuses personnes étendirent leurs vêtements sur le chemin, et d’autres des branchages qu’ils avaient coupés dans les champs.
9 Et ceux qui précédaient et ceux qui suivaient Jésus criaient : Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !
10 Béni soit le royaume qui vient, celui de David, notre père ! Hosanna dans les lieux très hauts !
11 Jésus entra à Jérusalem, dans le temple, et ayant regardé tout autour de lui, l’heure étant déjà tardive, il sortit vers Béthanie avec les douze.

Prédication

“L’entrée triomphale de Jésus dans Jérusalem”… C’est ainsi que la Traduction Oecuménique de la Bible intitule l’épisode que nous venons d’entendre… Un triomphe… C’est en effet ce que le christianisme du début du Ve siècle, s’inspirant directement des processions impériales, a fait de la célébration que nous désignons encore aujourd’hui sous le nom de Dimanche des Rameaux, qui puise aussi probablement ses origines dans la tradition juive de Souccot voire dans les anciens cultes cananéens. Au risque de déconstruire quelque peu l’image de liesse populaire que revêt encore aujourd’hui cette fête, y compris pour certains protestants, sans doute n’est-il pas inutile de rappeler que ce n’est exactement cela que les évangiles – ici sous la plume de Marc – nous donnent à lire et à comprendre…

Commençons par un peu de géographie…

Marc, nous le savons, est un évangéliste plutôt avare en détails. Et s’il débute le récit de la montée de Jésus à Jérusalem par une succession d’indications topographiques, c’est assurément pour attirer d’emblée notre attention sur ce sens particulier de l’itinéraire qu’emprunte Jésus depuis son départ de Galilée (Marc, 1,9).

Devant lui, à quelques milles romains de distance, sa destination : Jérusalem, ostentatoire matérialité urbaine du pouvoir sacerdotal… le lieu de ses derniers enseignements, de ses dernières controverses, mais aussi de son procès, de sa passion, de sa mort et… allez savoir s’il n’y aura pas encore autre chose à en dire…

Bethphagé, littéralement, c’est la maison des figues. Un arbre fruitier, des fruits, une récolte, peut-être ? Quand ? Quelle récolte ? L’épisode du figuier maudit, qui se produira le lendemain de l’entrée de Jésus à Jérusalem nous apportera sans doute quelques éléments de réponse sur l’étrange citation de cette toponymie sortie de nulle part, nous y reviendrons.

Béthanie, c’est probablement la maison de la grâce, un lieu où Jésus se repose, c’est de là qu’il fera plusieurs aller-retours dans les jours qui viennent, un lieu où une femme, qui viendra l’oindre de parfum, le reconnaîtra pour celui qu’il est, un lieu où il apprivoisera la perspective de sa propre mort.

Le Mont des Oliviers, enfin, c’est le lieu de l’ultime enseignement – “Veillez”… à des disciples qui presque aussitôt ne résisteront pas au sommeil – et de l’ultime attente, celle de l’arrestation.

Par ces différentes localités, Jésus arrive à Jérusalem depuis l’Est, précision qui n’est pas sans résonner avec l’antique prophétie d’Ezéchiel, selon laquelle “Voici la gloire du Dieu d’Israël, venant par le chemin de l’Est” (Ez. 43,2). Par cette trajectoire, sèchement posée là, dans le texte, l’évangéliste n’affirme rien de moins que la messianité de Jésus, en posant les jalons de ce qui va bientôt advenir…

Rien n’est laissé au hasard dans la façon dont Jésus va pénétrer dans la cité. Son arrivée est parfaitement préparée, scénarisée. Il envoie deux de ses disciples au village voisin. Quels disciples ? Et quel village ? Béthanie ? Bethphagé ? Cela ne semble pas avoir d’importance particulière. La raison de cette “mission” est en revanche significative : y trouver, à un endroit bien précis, et y “emprunter” un ânon… Un ânon comme monture…

Beaucoup d’entre nous (et j’en fais partie) ont déjà vu des péplums au cinéma, à la télévision, ou peut-être au Ciné-club du Foyer de l’Ame. Sans doute serions-nous tentés d’imaginer l’entrée du Messie à cheval, comme les officiers romains, mais ce serait un contresens historique. Le Livre des Rois nous rappelle que l’arrivée solennelle des rois d’Israël se faisait à dos d’âne, un animal qui symbolise ici le service auquel s’engageait le roi à l’égard de l’Eternel et de son peuple.

L’entrée que prépare Jésus est donc royale, à ceci près que l’âne adulte fait place à un ânon, en réponse à la prophétie de Zacharie : “Sois transportée d’allégresse, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici, ton roi vient à toi ; Il est juste et victorieux, Il est humble et monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse” (Za 9,9). D’ordinaire, l’humilité n’est une vertu évidente, en matière de royauté. Mais ce Messie-là, c’est sur un ânon qu’il s’apprête à entrer dans Jérusalem, un ânon qui n’a encore jamais été monté. Une créature, fragile, sans doute un peu “pataude” et indocile, dans toute l’immaturité de son innocence, qui portera pourtant l’incarnation de la Parole jusqu’à son accomplissement…

La suite de la prophétie de Zacharie nous donne une autre indication, souvent omise, et pourtant essentielle : “Je détruirai les chars d’Ephraïm, et les chevaux de Jérusalem ; et les arcs de guerre seront anéantis. Il annoncera la paix aux nations”. Celui qui s’apprête à entrer dans Jérusalem monté sur un ânon ne sera pas un guerrier conquérant, venu soulever le peuple juif contre l’occupant romain, il sera d’abord et surtout un messager de paix pour tous les peuples.

Un dernier détail concernant l’ânon… Dans la Genèse (49,10-11), Jacob, bénissant Juda, évoque un ânon attaché au cep d’une vigne par celui qui soumettra les peuples à son obéissance. Ici, Jésus fait détacher l’ânon, retenu par sa longe, seul, à l’écart, “au contour du chemin”. Il le remet en mouvement, et faisant de lui sa monture, son compagnon de route, il lui offre un agir nouveau, dégagé de la contrainte et de l’immobilité. Et parce que “le Seigneur en a besoin”, cet “emprunt”, qui n’est pas un accaparement, devient une évidente disponibilité de relation au Christ.

Chevauchant l’ânon, que ses deux disciples ont couvert de leurs manteaux, en signe de déférence, Jésus vient à présent à la rencontre des habitants de la Ville. Marc ne les détermine guère, il les dit juste “nombreux”, là où Matthieu et Jean parlent ouvertement de “foule”. Luc, lui, évoque plus précisément “la foule des disciples”, ce qui est sensiblement différent. Quoi qu’il en soit,  avec une spontanéité déconcertante, on déroule le tapis rouge à Jésus : des manteaux sont étendus au-devant de ses pas, comme lors de la proclamation d’un roi d’Israël (2R, 9,13), et des branches coupées dans les champs forment une jonchée sur la chaussée. Ça y est, nous y sommes, ils l’ont reconnu ! A moins que… À moins qu’il ne s’agisse plutôt du début d’un terrible malentendu…

Ecoutons ces chants qu’entonnent maintenant “ceux qui précèdent et qui suivent Jésus” : “Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !”… nous retrouvons le psaume 118… Mais avec ce qui suit, “Béni soit le règne qui vient, le règne de David, notre père !”… qui célèbrent-ils ? Un libérateur, un souverain dont on attend une parole et une action politiquement fortes, doublées d’un pouvoir miraculeux. Ce Jésus, qui a exorcisé et guéri tant de gens, et même relevé des morts, il lui suffira de quelques mots pour que, par quelque prodige, soit enfin levé le joug d’Israël. Erreur de destinataire… Jésus n’est pas le roi séculier qu’ils attendent. Ce n’est pas vers un trône royal qu’il s’avance mais vers la croix. Ceux qui l’acclament en ce jour ne le savent pas encore. Ils ne discernent ni l’humilité ni l’infinie portée du message de paix et d’amour qu’il leur adresse, sans arme et sans armée, sans revendication ni démonstration d’autorité percutante ou miraculeuse…

Tout au long de son trajet, Jésus ne prononce pas une parole. Il observe, sans doute, mais il se tait.

Lorsqu’il entre dans le Temple, ce lieu où pourrait pourtant se jouer sa destinée et la libération du peuple juif, Jésus se contente pour l’instant de “tout considérer”, dans un regard circulaire, comme en repérage, avant d’en ressortir, toujours en silence, un silence qui annonce peut-être celui de son procès.

La réaction de la foule est surprenante, pour ne pas dire invraisemblable : il n’y en a pas. Outre l’absence de toute implication des dignitaires du Temple ou des autorités romaine – qui met fortement en doute la crédibilité historique de l’épisode -, les habitants de Jérusalem, comme collectivement obnubilés, semblent incapables de s’extraire d’une perspective que Jésus ne leur offre pourtant pas. Tout ça pour ça ?  Nul ne proteste, ne récrimine, n’accuse… La foule a le réveil lent… il sera violent et vindicatif… Quelques jours plus tard, ce sont les mêmes, ceux qui bénissaient Jésus qui, convaincus d’avoir été fourvoyés, le conspueront et réclameront sa mort…
“L’entrée triomphale de Jésus dans Jérusalem”, joyau d’antiphrase, prend incontestablement des allures de rendez-vous manqué… peut-être même de mauvaise récolte… Souvenez-vous… Bethphagé, la maison des figues… Et le lendemain matin, de retour à Jérusalem, la malédiction du figuier stérile… Les branchages jetés devant Jésus par la foule ne portaient pas de fruit, eux-non plus ; ils deviendront bientôt couronne d’épines… À défaut d’onction royale à Jérusalem, c’est une onction annonciatrice de son propre embaumement que recevra Jésus à Béthanie quelques jours plus tard, par le geste impromptu d’une femme anonyme, fervente et sincère.

Il est facile, me direz-vous, de nous consterner a posteriori en relisant ce récit. Au-delà du seul constat d’un échec, assez réducteur, le texte de Marc questionne, aujourd’hui encore, notre capacité d’accueillir le Christ, lorsqu’il entre dans notre vie.

Face à la constante tentation de l’autojustification, en tant que croyants, sommes-nous toujours les disciples du Christ tel qu’il vient vraiment à nous, dans l’humilité, la vulnérabilité et la paix ? Ou sommes-nous les disciples d’un Christ dont nous façonnons nous-même l’image qui nous arrange ? Un Christ que nous voudrions “sur mesure”, capable de régler instantanément nos problèmes, de prendre parti pour nous, contre nos adversaires, selon nos propres critères de réussite ?

A l’heure des indicateurs de performance, des contrats d’objectifs et de moyens, dans une société où visibilité et supériorité affichée deviennent des facteurs de normalisation, dans cette société, quelle place accordons-nous encore à un Messie qui déjoue nos attentes ?

Sommes-nous prêts à accepter d’être l’ânon plutôt qu’une foule qui réclame obstinément ? Sommes-nous prêts à accepter d’engager notre foi personnelle en Christ dans un agir durable, quoique vulnérable et souvent hésitant, plutôt que dans un enthousiasme collectif aussi fugace qu’opacifiant ?

Alors que nous nous apprêtons, dans une semaine, à célébrer tout particulièrement la résurrection du Christ, qui est relation vivante, toutes ces questions doivent plus que jamais résonner en nous.

Aujourd’hui comme autrefois, Celui qui s’avance est bien Roi, mais sa royauté se révèle dans le service, et non dans la domination, dans le don, et non dans la conquête, dans la grâce et non par la force… Celui qui s’avance est bien Roi mais il ne règne que si nous lui ouvrons nos Jérusalem intérieures, pour en faire un espace où sa paix pourra demeurer, un espace où sa royauté de service prendra chair, un espace où – de Béthanie à Bethphagé – la grâce donnera du fruit.

L’ultime question qui se pose n’est donc pas de savoir s’Il viendra et qui Il est, mais plutôt, en réflexivité : lorsqu’Il vient – car Il vient ! – nous-mêmes, qui sommes-nous ?

Confession de foi

Version revisitée du « Symbole des Apôtres »

Nous croyons en Dieu, créateur de toute chose,
Dont la puissance s’accomplit dans la fragilité,
En Jésus-Christ, notre Seigneur,
Né de Marie, engendré homme,
En qui la Parole s’est incarnée.
Arrêté, jugé et condamné sous Ponce Pilate,
Il est mort sur la croix et a été enseveli.
Au matin du troisième jour, son tombeau était vide.
Comme celui de Dieu, son jugement n’est pas dernier
Mais bel et bien premier, car il nous offre son amour
Et nous accorde le pardon, sans condition.
Nous croyons en l’Esprit Saint dont le souffle
Vivifie et fait fleurir nos existences souvent arides.
Nous croyons en l’Eglise chrétienne universelle
En la richesse du dialogue, en partage et en fraternité,
Dans le respect des croyances ou non croyances de chacun.
Nous croyons que notre être au monde,
Que Paul appelait la chair, revit chaque jour, par et en Christ,
Et que la vie éternelle, c’est d’abord ici et maintenant
Qu’elle commence, sur des chemins tracés pour nous
Dans la grâce, en tout et pour tous !