Méditation du 2 avril 2026
Culte du Jeudi Saint
de Robert Philipoussi
Lecture : Luc 22, 14- 20
Lecture biblique
Luc 22, 14- 20
14 L’heure venue, il se mit à table, et les apôtres avec lui.
15 Il leur dit : J’ai vivement désiré manger cette Pâque avec vous, avant de souffrir,
16 car, je vous le dis, je ne la mangerai plus jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu.
17 Il prit une coupe, rendit grâce et dit : Prenez ceci et partagez-le entre vous ;
18 car, je vous le dis, je ne boirai plus désormais du produit de la vigne jusqu’à ce que vienne le règne de Dieu.
19 Puis il prit du pain ; après avoir rendu grâce, il le rompit et le leur donna en disant : C’est mon corps, qui est donné pour vous ; faites ceci en mémoire de moi.
20 Il fit de même avec la coupe, après le dîner, en disant : Cette coupe est l’alliance nouvelle en mon sang, qui est répandu pour vous.
Méditation
Nous marchons dans notre existence et nous n’avons pas conscience de notre courte vue. Heureusement que notre imagination est grande pour inventer la possibilité d’un pas supplémentaire qui suivra le pas du moment. Notre imagination est grande, elle s’élabore comme une certitude stratifiée et hautaine quant à la possibilité du pas suivant, du jour suivant, du battement de cœur suivant, de l’inspiration suivante. Notre puissante imagination, fabriquée avec les moments du passé, nous rassure dans notre marche en avant. Nous n’y voyons rien et c’est normal puisque rien n’existe au-delà du pas dont nous nous apprêtons à poser l’empreinte sur le chemin de notre existence. Rien n’existe mais tout est déjà clair, puisqu’imaginé avec les restes d’un passé recomposé. Rien n’existe encore mais nous sommes là pour transformer ce rien en notre prochain moment de vie, et c’est comme ça tous les jours que Dieu fait pour nous. Nous marchons dans la nuit noire et nous inventons le jour suivant.
Mais ce soir ce n’est pas le cas. Ce soir, nous le savons. Ce soir, le mur habituellement traversé par notre imagination et notre anticipation créative, ce mur est devenu noir et s’élève très haut dans le ciel. Il est impossible de le contourner, impossible d’imaginer le franchir par dessus ou par dessous.
Ce dernier repas serait non seulement le dernier repas du soir de Jésus, mais aussi sa dernière Pâque et c’est clairement affirmé chez Luc : Allez nous préparer la Pâque, pour que nous la mangions mais il pourrait aussi ne pas être un repas de Pâques selon l’évangile de Jean, mais il resterait son dernier souper.
Pour ce qui nous préoccupe – la question de savoir comment nous arrivons à marcher sans rien savoir du lendemain sinon au travers de notre imagination probabiliste?- pour ce qui nous préoccupe cela n’a pas d’importance que ce repas , ce dernier repas du soir – The last supper – ait eu lieu strictement à Pâques ou non.
Nous, ce qui nous préoccupe c’est comment arriver à vivre un moment quand nous savons que c’est le dernier.
Ici, c’est le dernier moment de convivialité de Jésus avec ses amis, ses compagnons au sens strict, mais aussi ses élèves- mais sont-ils encore des élèves, le disciple n’est-il pas arrivé en effet au stade de se considérer à hauteur de son maître?
Au point que l’un d’entre eux aurait souhaité appliquer une loi plus importante pour lui que celle que proposait son maître. Judas et sa passionnelle trahison.
Dans un verset qui suit l’évangile qui a été lu on entend « 21 Pourtant, celui qui me livre est à cette table, avec moi » .
Judas, envahi par un démon que certains iront qualifier de politique.
Judas néanmoins un compagnon de celui qui sait que c’est aussi son dernier repas et que dès lors il n’a plus à imaginer un lendemain car il sait comment celui-ci sera fait.
Il n’y a plus de probabilité, plus d’imagination, il n’y a plus que ce moment, qui est le dernier et qui malgré cette trahison annoncée est un moment de joie profonde et sans doute festive même si les évangiles ne le décrivent pas comme tel, à cause de la dimension sacrée avec laquelle ce repas a fini par être entourée.
C’est un moment festif, et cette coupe qui est levée n’est peut-être pas qu’un geste rituel mais pourquoi pas, puisque cette coupe est mentionnée deux fois dans notre texte et c’est une spécificité de Luc – ce qui a beaucoup fait réfléchir les exégètes. Mais dans cette méditation libre, je retiens que la coupe a été sans doute levée une nouvelle fois après le souper, une seconde fois que je verrais moi comme une façon de prolonger tant que c’est encore possible la joie de ce dernier moment.
Beaucoup ont dit et redisent dans des velléités de philosophie basique que nous devrions vivre chaque instant de notre vie comme si c’était le dernier, mais nous savons que c’est impossible puisque notre capacité d’anticipation probabiliste est plus forte que nous , et que nous les humains à l’instar sans doute de tous nos frères terrestres et vivants, la seule chose que nous savons faire c’est nous projeter.
Même si cette proposition est stimulante – vivre chaque instant comme s’il était le dernier – elle est impossible à pratiquer, sauf dans des moments fulgurants.
En revanche, nous pouvons méditer le dernier repas de Jésus avec ses compagnons comme un objet de recherche personnelle et intime pour savoir ce qu’est intimement un dernier moment dont on est sûr qu’il sera le dernier.
Il n’y aura plus de repas peut-être, mais ce qui est affirmé en filigrane ici, c’est qu’il n’y aura plus de dernier repas.
Puisque contre toute attente et toute probabilité, contre toute trahison, contre toute cette désespérance qui s’est élevée avec une croix, et contre toute logique à l’aube d’un petit matin prochain, il y aura d’autre repas, dont celui-ci ce soir au foyer de l’âme à Paris en 2026. Un repas qui n’est pas le premier ni le dernier puisque désormais ce qui est profondément affirmé ce soir c’est la persistance de l’amour de Dieu pour les compagnons que nous sommes; et si pour nous ce repas garde cette dimension du dernier repas, c’est uniquement pour nous faire sentir son importance, et l’importance que nous maintenions ce lien entre nous, le seul témoignage pertinent que nous sommes tous capables de faire, au-delà de nos systèmes de pensées, notre niveau social, notre confession de foi ou qu’importe. Ce repas nous révèle paisiblement que nous sommes embarqués avec notre gré dans la convivialité éternelle Dieu et dès lors nous pouvons élever cette coupe pendant ce souper mais encore après, une seconde fois puisque cette histoire, bien que qu’elle soit déjà accomplie en Christ, n’est pas finie pour nous.
