Prédication du 8 février 2026

de Georges Letellier

Le procès de Caïn

Lectures bibliques

Genèse 4, 1-16

1 L’homme connut Eve sa femme. Elle devint enceinte, enfanta Caïn et dit : « J’ai procréé un homme, avec le Seigneur. » 
2 Elle enfanta encore son frère Abel.
Abel faisait paître les moutons, Caïn cultivait le sol. 
3 A la fin de la saison, Caïn apporta au Seigneur une offrande de fruits de la terre ; 
4 Abel apporta lui aussi des prémices de ses bêtes et leur graisse. Le Seigneur tourna son regard vers Abel et son offrande, 
5 mais il détourna son regard de Caïn et de son offrande.
Caïn en fut très irrité et son visage fut abattu. 
6 Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ? 
7 Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le. »

8 Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère Abel et le tua. 
9 Le Seigneur dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? » – « Je ne sais, répondit-il. Suis-je le gardien de mon frère ? » – 
10 « Qu’as-tu fait ? reprit-il. La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi. 
11 Tu es maintenant maudit du sol qui a ouvert la bouche pour recueillir de ta main le sang de ton frère. 
12 Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa force. Tu seras errant et vagabond sur la terre. »

13 Caïn dit au Seigneur : « Ma faute est trop lourde à porter. 
14 Si tu me chasses aujourd’hui de l’étendue de ce sol, je serai caché à ta face, je serai errant et vagabond sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera. » 
15 Le Seigneur lui dit : « Eh bien ! Si l’on tue Caïn, il sera vengé sept fois. » Le Seigneur mit un signe sur Caïn pour que personne en le rencontrant ne le frappe. 
16 Caïn s’éloigna de la présence du Seigneur et habita dans le pays de Nod à l’orient d’Eden.

Matthieu 5, 21-22

21 « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre ; celui qui commettra un meurtre en répondra au tribunal. 
22 Et moi, je vous le dis : quiconque se met en colère contre son frère en répondra au tribunal ; celui qui dira à son frère : “Imbécile” sera justiciable du Sanhédrin ; celui qui dira : “Fou” sera passible de la géhenne de feu.

Matthieu 11, 28-30

28 « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous donnerai le repos. 
29 Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. 
30 Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. »

Prédication

Accusé, levez-vous ! et veuillez confirmer votre identité :

Vous êtes Monsieur Caïn,

Vous comparaissez ici, devant le tribunal de l’humanité parce que vous êtes accusé du meurtre de votre frère.

La loi est pourtant claire, elle dit « tu ne commettras de meurtre ».

Nous allons donc entrer en procès avec vous pour tenter de rétablir ce qui peut l’être.

Vous êtes le fils d’Adam et Eve, vous êtes né … près du jardin d’Eden le… vous ne savez pas.

Caïn, ce n’est pas un nom très commun ! ça veut dire « j’ai acquis ».
Savez-vous pourquoi votre mère vous a appelé comme ça ? non, et votre père, vous ne lui avez jamais demandé ? Vous avez déclaré qu’il a pratiquement toujours été absent et que vous avez toujours entendu votre mère dire que c’est avec Dieu qu’elle vous a donné la vie !

Ah évidement, ce n’a pas dû être facile pour vous de comprendre ça !
Surtout auprès des autres enfants qui avaient 2 parents.

Pourtant le témoin (et dans cette affaire, il n’y en a qu’un seul : c’est l’auteur du récit biblique), ce témoin donc, précise que votre père a connu votre mère, ils se sont donc aimés et puis, leur relation s’est dégradée. Vous ne savez pas pourquoi… non.

Ce témoin, laisse entendre que votre mère avait tendance à vous considérer comme sa propriété, son acquisition. Elle projetait beaucoup de choses sur vous, elle imaginait un grand avenir.

Son amour n’était-il pas un peu trop étouffant parfois ?

Avez-vous le souvenir d’avoir été heureux, Monsieur Caïn ? (…)

Oui, jusqu’à l’arrivée de votre frère et ensuite, c’est devenu plus difficile.

Le témoin auteur de la bible relève que votre mère n’a presque rien dit de cette 2e naissance. Elle a appelé votre frère d’un prénom tout aussi étonnant que le vôtre : pfft ! quelque chose comme ça, comme une vapeur, ou encore une buée. Traduction de Abel.

Savez-vous pourquoi elle a choisi ce nom ? … pas du tout.

Est-ce qu’elle n’avait pas tendance à vous nommer selon ce qu’elle projetait sur chacun de vous ?

Vous avez déclaré qu’avec votre frère, elle était très différente de ce qu’elle était avec vous, il avait moins la pression, il était carrément livré à lui-même, il s’est débrouillé, il était finalement assez libre, puisqu’on n’attendait pas grand-chose de lui.

Alors que vous, vous deviez constamment être le meilleur, le premier, l’homme de la maison. C’est bien ça ?

Vous ne savez pas vraiment… ce n’est pas clair pour vous.

Vous pensez que je vais un peu trop loin dans ce raisonnement … (je l’entends !)

Comment étaient vos relations, avec votre frère ? inexistante.

Chacun grandissait de son côté. Il est devenu gardien… de troupeau et vous êtes devenu cultivateur. Oui !

C’était les métiers de vos 2 parents, le rapport de l’enquête précise qu’ils ont été gardien et cultivateur dans le grand jardin d’Eden… jusqu’à ce qu’ils soient renvoyés pour faute grave…

Ah ! vous n’étiez pas au courant ? Je suis désolé ! Ça explique peut-être pourquoi ils n’arrivaient plus à s’aimer.

Venons-en au fait qui vous amène ici devant ce tribunal.

Le rapport d’enquête indique que vous vous êtes présentés tous les 2 avec une offrande. Votre offrande a été refusée alors que celle de votre frère a été acceptée.

Que s’est-il passé ensuite ? qu’avez-vous ressenti ?

Une grande jalousie, la moutarde vous est montée au nez, vous étiez en colère. Ça s’est vu ? non, vous avez tout rentré en vous.

Est-ce qu’on vous a donné une explication concernant ce rejet ? non, aucune. Vous avez déclaré avoir ressenti une profonde injustice vis-à-vis de votre frère Abel.

Vous avez dit que vos fruits étaient parfaits et qu’il n’y avait aucune raison qu’ils soient rejetés.

Vous avez déclaré avoir constaté une grande amitié entre votre frère et le Seigneur. Votre frère semblait serein.

Et vous, vous étiez tendu, vous vouliez que votre offrande soit la préférée, la plus performante, je reprends vos propos : Vous étiez « au taquet ».

Connaissiez-vous les critères du Seigneur pour juger les offrandes ?

Vous pensiez que c’était la qualité des produits et justement, vous pensiez maîtriser parfaitement la situation parce que vous avez une bonne terre et vous êtes un excellent cultivateur.

Mais en fait, non ! Ce n’était pas la qualité des produits, ni votre expertise qui étaient jugée, mais plutôt la qualité de la relation, l’équilibre personnel de la personne, sa façon d’être avec l’autre.

Vous n’étiez pas au courant de cela ? … non.

Vous avez toujours voulu être le meilleur, le premier, le plus fort.

Et là, c’est votre petit frère qui vous a dépassé.

Le témoin indique que le Seigneur vous a recommandé de ne pas vous irriter et de ne pas laisser votre visage abattu.

Il vous a dit « si tu rends heureux, ne relèveras-tu pas ton visage ? ».

Vous contestez, ce n’est pas ce que vous avez entendu. Selon vous, le Seigneur a dit « si tu n’agis pas bien ». C’est probablement une question subtile de traduction et d’interprétation.

En tout cas, vous n’avez pas compris qu’il s’agissait de rendre heureux votre mère, votre frère, vos proches ? Non !

Vous avez compris qu’il s’agissait de produire des fruits encore plus parfaits, alors que vous estimiez que les vôtres l’étaient déjà.

En tous cas, c’est la première fois que vous entendiez parler du péché.

Vous n’avez pas compris de quoi il s’agissait, vous ne ressentiez que de la colère. Ensuite que s’est-il passé ?

Vous avez demandé à votre frère de vous suivre au champ.

Quelle raison avez-vous invoqué ? … vous ne savez plus.

Le témoin biblique ne dit rien non plus.

Comment l’avez-vous tué ? … Vous ne répondez rien…

Oui, je vous écoute, parlez un peu plus fort !

Vous n’étiez plus vous-même, vous étiez dominé par la colère.

Et maintenant avez-vous compris de quoi il s’agissait quand le Seigneur vous parlait de péché tapi à votre porte, qu’il vous faut dominer ?

Oui ! vous avez compris. Vous reconnaissez avoir pris la vie de votre frère Abel, votre mère ne veut plus vous voir. Et votre père, non plus.

Le péché a détruit toutes vos relations.

Vous êtes seul maintenant, et vous avez peur.

Le péché, vous dites que c’est … parlez plus fort qu’on vous entende bien : la rupture des relations et la peur des autres.

Vous avez déclaré avoir peur qu’on vous tue, c’est bien vrai ? oui.

Monsieur Caïn veuillez-vous asseoir, nous allons maintenant écouter la plaidoirie de la défense. Maître c’est à vous :

[…]

Monsieur le président, mesdames et messieurs les jurés
« Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens :
Tu ne commettras pas de meurtre ; celui qui commettra un meurtre en répondra au tribunal.
Et moi, je vous le dis : quiconque se met en colère contre son frère en répondra au tribunal ; celui qui dira à son frère : “Imbécile” sera justiciable du Sanhédrin ; celui qui dira : “Fou” sera passible de la géhenne de feu. »

A la décharge de Monsieur Caïn, et même si cela n’enlève rien à la gravité des faits qui lui sont reprochés, il est très difficile de ne jamais penser du mal de son frère.
Il faut bien reconnaître que la violence est généralisée dans ce monde, nous en héritons tous et toutes.
Ainsi le péché est tapi devant chacune de nos portes et je suis à peu près certain que personne ici ne le domine vraiment.
Voilà pourquoi je considère que cette cour est incompétente pour juger Monsieur Caïn.
En effet, qui de nous peut juger ?
Qui d’entre nous n’a jamais dit ou seulement pensé d’un autre que nous, d’un frère, d’une sœur que c’est un ou une imbécile ?
Selon le code de l’enseignement du Sermon sur la montagne, c’est passible de la géhenne de feu.

Par conséquent, en raison de l’incapacité de ce tribunal auquel vous participez tous plus ou moins consciemment, vous les humains, je demande le dépaysement de cette affaire et je demande à ce qu’elle soit jugée directement par le Seigneur de qui provient toute vie et toute justice.
Je vous remercie.

[…]

Maître, nous recevons votre requête, mais je tiens à vous avertir que le délai risque d’être long car la justice de Dieu n’est pas celle des hommes et Dieu est incroyablement patient.
D’autant plus que compte tenu de l’enseignement que vous citez, il y a beaucoup d’autres prévenus à faire comparaître.
Bref ! pour tout vous dire, nous sommes un peu perdus et nous nous en remettons à Dieu …

Avant de clôturer cette audience, Monsieur Caïn avez-vous quelque chose à déclarer ? oui ! Nous vous écoutons.

[…]

Ma faute est trop lourde à porter, je ne peux plus travailler.
Je suis faible, car à cause du sang de mon frère, le sol ne me donne plus sa force. Je suis devenu errant et vagabond sur la terre.
En permanence, j’ai peur pour ma vie.
Je regrette d’avoir tué mon frère, de ne pas avoir veillé sur lui.
Je regrette d’avoir tant attristé ma mère et mon père.
J’espère qu’il n’est pas trop tard pour qu’ils aient un autre enfant.
En attendant votre décision, je demande à m’éloigner pour vivre et habiter dans le pays de Nod, à l’orient de l’ancien jardin où se sont connus et aimés mes parents.
Vers l’orient, de là où le soleil se relève sans cesse, de là où toutes choses nouvelles sont possibles.

On me dit que là-bas, une parole circule, la parole du Messie de Dieu, une parole qui dit qu’il est possible d’avoir du repos, que le fardeau peut devenir léger parce qu’un autre vient porter le joug à côté de vous.
Je porterai toujours le poids de mon acte, rien n’effacera les conséquences de ce que j’ai fait mais peut-être pourrai-je être pardonné, allégé ?
En tout cas, croyez bien monsieur le président, que je ne serai plus jamais le même homme. […]

Monsieur Caïn, nous vous avons entendu.
Les forces de l’ordre vont vous mettre un signe pour que personne ne vous frappe en vous rencontrant. La séance est levée.
Qu’on accompagne le prévenu, qu’il se prépare à partir à en Orient, là où toute choses nouvelles sont possibles.

[…]

Je suis en direct du palais de justice où l’audience vient à l’instant de se terminer.
Je dois dire que l’issue de ce procès a surpris tout le monde ici.
Aucune peine immédiate n’a été prononcée.
Compte tenu de la gravité des faits, on pouvait s’attendre à une peine très lourde, voire même à la peine de mort.
Or, Monsieur Caïn sort libre de ce tribunal.
Toutefois, il est important de dire qu’il n’a pas été innocenté.
Mais il ne sera pas jugé par cette cour du tribunal de l’humanité, l’affaire est renvoyée devant la justice divine.
Il faut dire que c’est une affaire beaucoup plus complexe qu’il n’y parait et l’avocat, maître Jésus a bien mis en évidence tous les liens et les conséquences entre ce drame et les drames précédents.
Monsieur Caïn avait des circonstances atténuantes qu’il ne fallait pas négliger.
Le péché qui a été dénoncé a une origine antérieure à son existence, Caïn en a hérité.
Certes, il a reconnu sa culpabilité, mais cette affaire révèle que beaucoup de violents dans le monde doivent aussi être mis en examen.
Si le passage à l’acte violent est individuel, les conséquences sont universelles : vengeances, ruptures, désagrégation des familles, des communautés, isolement, malédiction du sol qui ne nourrit plus.
Ce procès est emblématique de ce qui se passe dans toute vie, en permanence.
Ce n’est pas un simple fait divers qui s’est déroulé dans le passé.
L’histoire de Caïn éclaire la déformation des relations entre les vivants, elle révèle le potentiel de violence qui existe en chacun.
Il faut souhaiter l’émergence d’une justice restaurative de la cohabitation des vivants de la création.

Et à ce propos, beaucoup ici, sont touchés par cette invitation du Messie de Dieu à venir à lui, à se mettre à son école pour recevoir du repos.
A l’heure où je vous parle, il semble bien que soit la bonne nouvelle de ce jour.
Amen.