Prédication du 22 mars2026
Culte raccourci pour l’Assemblée générale
de Catherine Axelrad
Mais où sommes-nous, dans cette histoire ?
Lectures : Psaume 118, 20-24 et Marc 12, 1-12
Introduction
En ce dimanche de temps de Carême, mais aussi d’élections municipales et d’assemblée générale de notre paroisse, je vous propose de réfléchir ensemble à une parabole très connue, celle qu’on appelle la parabole des vignerons homicides. Cette parabole se termine par une citation d’un psaume que nous entendrons en première lecture, et qui fait lui-même référence à une phrase du prophète Esaïe.
L’Evangile nous parle d’une vigne et de vignerons. Dans le premier Testament le thème de la vigne est très important. Elle commence par symboliser la richesse du pays de Canaan (rappelez vous la grappe de raisin rapportée par Josué et Caleb quand Moïse l’a envoyé en éclaireur) puis il s’agit carrément du peuple d’Israël lui-même, Dieu étant toujours le propriétaire de la vigne. Selon les périodes la vigne pousse bien ou mal, elle n’est pas toujours bien entretenue par les vignerons, qui sont les serviteurs du propriétaire et ne font pas bien leur travail. A la fin du 8ème siècle avant Jésus, le premier Esaïe dit au chapitre 5 : La vigne du Seigneur, le tout puissant, c’est la maison d’Israël, et les gens de Juda sont les plantations qu’il chérissait. Il en attendait le droit, et c’est l’injustice. Il en attendait la justice, et il ne trouve que les cris des malheureux. Et plus tard le même Esaïe nous dit que Dieu est une pierre angulaire solide, la pierre qui fait tenir ensemble la vie sociale et religieuse. Dans le psaume 118, cette pierre a d’abord été rejetée par les bâtisseurs, mais ensuite elle a été intégrée à la construction, et en réalité c’est cette pierre qui soutient tout l’édifice. Et ce n’est pas n’importe quel édifice : le psaume 118 était un psaume liturgique, il était chanté pendant les cultes, probablement au moment de l’entrée en procession dans le temple. Et qui sait, peut-être même qu’avant de devenir symbolique, cette histoire de pierre était une histoire vraie – peut-être que les maçons ont récupéré une pierre dont personne ne voulait et qu’elle a servi à la construction du temple.
Nous entendrons ensuite la parabole racontée par Jésus, avec sa fin tragique et justement la citation du psaume. Cette parabole est tellement importante qu’on la retrouve dans presque tous les évangiles, ceux de la Bible et même dans ceux qui n’ont pas été conservés dans le canon, qu’on appelle les évangiles apocryphes.
Lectures bibliques
Psaume 118, 20-24
20 Voici la porte du Seigneur :
c’est par elle qu’entrent les justes.
21 Je te célébrerai, parce que tu m’as répondu,
parce que tu es pour moi le salut.
22 La pierre que les bâtisseurs ont rejetée
est devenue la principale, celle de l’angle.
23 C’est du Seigneur que cela est venu :
c’est une chose étonnante à nos yeux.
24 Voici le jour que le Seigneur a fait :
qu’il soit notre allégresse et notre joie !
Marc 12, 1-12
1 Il se mit à leur parler en paraboles : Un homme planta une vigne. Il l’entoura d’une haie, creusa un pressoir et construisit une tour ; puis il la loua à des vignerons et partit en voyage.
2 Le moment venu, il envoya un esclave chez les vignerons pour recevoir de leur part des fruits de la vigne.
3 Ils le prirent, le battirent et le renvoyèrent les mains vides.
4 Il leur envoya encore un autre esclave ; ils le frappèrent à la tête et le déshonorèrent.
5 Il en envoya un autre, qu’ils tuèrent ; puis beaucoup d’autres qu’ils battirent ou tuèrent.
6 Seul son fils bien-aimé lui restait ; il le leur envoya le dernier, en disant : « Ils respecteront mon fils ! »
7 Mais ces vignerons se dirent : « C’est l’héritier ! Venez, tuons-le, et l’héritage sera à nous. »
8 Ils le prirent, le tuèrent et le jetèrent hors de la vigne.
9 Que fera donc le maître de la vigne ? Il viendra, il fera disparaître les vignerons et il donnera la vigne à d’autres.
10 N’avez-vous pas lu cette Ecriture :
C’est la pierre que les constructeurs ont rejetée qui est devenue la principale, celle de l’angle ;
11 cela est venu du Seigneur, c’est une chose étonnante à nos yeux.
12 Ils cherchaient à le faire arrêter, mais ils eurent peur de la foule. Ils avaient compris que c’était pour eux qu’il avait dit cette parabole. Ils le laissèrent et s’en allèrent.
Prédication
Avant de parler des serviteurs et du drame annoncé par Jésus, je vous propose de parler un peu de la vigne, et des principaux personnages. Un des moyens de bien lire une parabole, c’est de chercher où est Dieu, et où nous sommes nous. Ici ce n’est pas très difficile, Dieu est le maître et nous sommes les vignerons. Du coup, la première chose qu’on apprend, c’est que Dieu a besoin de nous, comme le maître a besoin d’ouvriers. Nous pouvons, et même nous devons, travailler pour lui, faire des choses pour l’aider. Ce qu’il attend de nous, c’est que nous travaillons à manifester sa présence au monde, pour plus de fraternité et de justice. Ce que nous pouvons attendre de lui, ce n’est pas qu’il fasse les choses à notre place, c’est qu’il nous encourage à les faire. La deuxième chose qu’on a entendue, c’est que, comme cela arrive souvent, le maître confie le travail à ses serviteurs, et puis il s’en va. Oui mais là, les serviteurs, c’est nous, et nous avons souvent l’impression qu’en effet Dieu est absent, qu’il ne veille pas sur sa vigne ni même sur nous. Et pourtant la parabole nous dit (comme beaucoup d’autres paraboles) que Dieu a confiance en nous, puisqu’il nous confie sa vigne. Alors qu’est-ce que c’est que cette vigne ? Dans le premier testament la vigne c’était le peuple, la foi du peuple d’Israël. Dans les évangiles la vigne c’est maintenant toute l’humanité, tous les peuples qui sont appelés à reconnaître Jésus comme le Christ. Et la vigne qui leur est confiée elle nous est confiée à nous aussi, c’est tout simplement un moyen de servir et de produire du fruit. Produire du fruit, le donner, c’est-à-dire d’une manière ou d’une autre communiquer la foi, en aidant les autres à trouver en Jésus un sens à leur vie. Aujourd’hui on pourrait dire que la vigne, c’est tout simplement notre vie, et dans notre vie nous sommes invités à faire pousser du raisin pour produire du vin. Dans la Bible, le vin (consommé avec modération bien sûr :) c’est le symbole de la joie et de la fête. Peut-être qu’en fait ce que Dieu attend de nous, c’est que nous soyons des signes de sa joie ; que nous apportions dans ce monde qui en a tant besoin des grappes de joie qui aident les humains à se rapprocher de lui. Pas une joie béate et naïve mais une joie profonde, comme celle dont parle l’apôtre Paul (Lettre aux Galates 5), ce qu’il appelle les fruits de l’esprit, ce que nous sommes appelés à donner : l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la fidélité, la douceur et la maîtrise de soi. Voilà notre vigne – bien sûr elle est impossible à entretenir seuls, et donc nous avons besoin de l’aide de Dieu pour essayer de la cultiver comme il le demande.
Maintenant si nous regardons la suite de la parabole, dans un premier temps elle n’est pas très encourageante puisque tous les serviteurs que le maître envoie pour demander des comptes à ses vignerons (peut-être que ces serviteurs représentent les prophètes des siècles passés) tous ces serviteurs se font frapper, violenter, et finalement tuer. Marc écrit cette histoire pour des personnes qui savent comment Jésus est mort, nous aussi nous le savons, et donc nous aussi, comme les auditeurs de l’évangile de Marc dans les années 70, nous comprenons tout de suite que quand le texte parle du fils envoyé par le maître, c’est de Jésus qu’il parle. Et dans cette parabole, la mort de Jésus n’est pas voulue par Dieu. Dieu ne se dit pas « j’envoie mon fils bien aimé pour qu’ils le tuent »; au contraire, il se dit « Ils savent que c’est mon fils bien aimé, donc ils le respecteront et ils l’écouteront ». La parabole nous dit donc que la mort de Jésus n’est pas voulue par Dieu, qu’il est assassiné par de mauvais vignerons – et qui sont ces vignerons ? Ce sont des personnes qui s’occupent de la vigne, donc des personnes qui s’occupent des affaires de la foi. Les pharisiens et les scribes ont bien raison quand ils comprennent que c’est pour eux que parle Jésus. Et non seulement Jésus annonce qu’il va être mis à mort par ces mauvais vignerons, mais il explique pourquoi. « C’est l’héritier ! Venez, tuons-le, et l’héritage sera à nous ». Voilà l’explication : si les vignerons tuent le fils bien aimé, c’est parce qu’ils veulent garder la vigne pour eux. Ici, la vigne c’est la foi, ou plutôt la pratique religieuse de la religion juive. Et dans la parabole, que Jésus l’ait vraiment dite de cette manière ou qu’elle ait été réécrite ultérieurement, les vignerons sont particulièrement pervers : puisqu’ils disent que le fils est l’héritier, c’est qu’ils savent bien, en leur for intérieur, que Jésus est le Christ. Mais ils veulent garder l’héritage pour eux, ils veulent conserver le pouvoir sur la vigne et donc sur la foi. On a souvent lu dans cette parabole un argument contre le peuple juif, les chrétiens qui ont persécuté les Juifs s’en sont beaucoup servi. Mais l’évangile ne condamne pas l’ensemble du peuple juif – Jésus ne dit pas qu’il va être mis à mort par le peuple juif dans son ensemble – les vignerons qui tuent l’héritier, ce sont les mauvais serviteurs du Père, c’est-à-dire les responsables religieux – pharisiens, prêtre, grand-prêtre – tous ceux que nous entendrons prochainement demander la mort de Jésus à Pilate. Par avidité dans la parabole, sous prétexte de respect des dogmes dans la réalité historique, le pouvoir religieux veut garder l’héritage. C’est un risque que courent tous les vignerons, et auquel nous devons tous prendre garde. Et bien sûr, ce que Marc veut dire c’est que du coup les premiers vignerons vont disparaître – Dieu sera maintenant avec ceux qui acceptent de reconnaître Jésus comme Christ et Seigneur.
Alors si nous essayons de savoir où nous sommes dans cette histoire, et aujourd’hui est un très bon jour pour le faire, ça devient un peu plus compliqué. Nous sommes les serviteurs de Dieu, donc d’une certaine manière les vignerons, mais nous essayons de ne pas être les assassins de Christ, que nous aimons. Nous sommes à la fois les héritiers des prophètes et les descendants des premiers chrétiens persécutés par les vignerons, et nous essayons de ne tuer personne mais au contraire d’être signes de paix – ce qui semble souvent difficile, et particulièrement en cette période de déchaînement de violence mondiale. Et même à notre petite échelle, aujourd’hui non plus, les gens sont comme les scribes et les pharisiens et n’aiment pas beaucoup qu’on leur fasse la leçon. Par exemple, si nous intervenons pour essayer de séparer deux personnes qui commencent à se battre, nous savons très bien que nous prenons des risques et que leur colère peut très bien se retourner contre nous. Mais quand nous trouvons le courage et que ce n’est pas trop dangereux nous le faisons quand même, parce que nous savons que nous devons être des instruments de paix, que c’est cela que Dieu attend de nous. Nous prenons des risques pour Dieu, mais ce sont des risques calculés. Mais Jésus était l’héritier du Père, alors il n’a a pris des risques calculés, il n’a pas parlé seulement quand ce n’était pas dangereux de le faire ; il a pris tous les risques, et il a été mis à mort. C’est bien sûr sa mise à mort qui est annoncée dans cette parabole, et ce qui est extraordinaire c’est qu’en citant le psaume, et tout en ayant rappelé qu’elle n’est pas voulue par Dieu, l’évangile annonce déjà la mort de Jésus de manière positive. La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle – cette phrase fait référence au psaume 118, qui faisait lui-même référence à ce texte du prophète Esaïe que j’ai déjà cité : « J’ai mis pour fondement en Sion une pierre angulaire solidement fondée… J’ai placé l’équité comme règle, et la justice comme niveau ». Ce premier texte mettait Dieu et sa loi de justice au centre de la vie sociale et religieuse. Dans le psaume, nous apprenions que dans un premier temps cette pierre avait été rejetée par les bâtisseurs, avant de devenir malgré tout le soutien du temple lui-même. Et voilà qu’en citant le psaume juste après la parabole, par la voix de Jésus, Marc transforme l’annonce de la mise à mort de Jésus ; l’annonce d’un assassinat devient une heureuse annonce – une bonne nouvelle. Car dans cette dernière partie de la parabole, la pierre rejetée, c’est Jésus, bien sûr. Mais n’oublions pas qu’au moment où le premier évangile est écrit, et les trois autres ensuite, la nouvelle construction est déjà bien en route – les communautés des judéens chrétiens et de chrétiens d’autres origines se multiplient un peu partout, à commencer par celle de Marc (il s’agit peut-être du même personnage qui est appelé Jean-Marc dans le Livre des Actes des Apôtres), et déjà en 70, le rédacteur qui prend le nom de Marc a parfaitement conscience qu’ils sont en train de construire l’Eglise universelle ; il sait qu’en écrivant son évangile, avec cette parabole de Jésus et la citation du psaume, lui aussi participe à cette construction qui s’appuie sur Jésus, le fils bien aimé assassiné par les hommes et relevé par l’Eternel. Le fils bien aimé est désormais la pierre angulaire d’une communauté nouvelle, un édifice spirituel à vocation universelle. Dieu a transformé le geste de rejet et de mort des humains en un geste bâtisseur – geste étonnant, merveille devant nos yeux comme disait le psaume – merveille pour ceux qui entendaient cette parabole pour la première fois, et merveille pour nous qui sommes, encore et toujours, invités à entrer dans cet édifice spirituel et à le faire vivre.
