Prédication du 5 avril 2026
Culte de Pâques
de Catherine Axelrad
Ne perds pas l’espérance
Lecture : Luc 24, 13-35
Prédication
Dimanche matin, Cléopas et moi, quand on a décidé de partir de Jérusalem, on était d’accord et pourtant on n’en avait même pas parlé ensemble avant. Il faut dire qu’après ce qui s’était passé le vendredi, l’atmosphère était épouvantable – encore pire que d’habitude. Les patrouilles des Romains, depuis le temps, on s’y était un peu habitués ; mais depuis les hurlements de la foule le vendredi, on sentait que ça n’allait vraiment pas bien. Le samedi, les gens s’étaient tenus à peu près tranquilles, ils fêtaient la Pâque en famille – mais c’était surtout une manière de se cacher, pour être tranquilles et ne pas avoir d’histoire ; et nous non plus on n’avait pas bougé ; il faut dire qu’après l’affaire du Nazaréen, on n’avait vraiment pas envie de faire la fête après.
Cléopas – Cléopas c’est mon mari, Cléo pour les intimes, il le connaissait un peu, le Nazaréen, il l’avait croisé une fois ou deux ; moi je l’avais jamais rencontré, mais tout le monde en parlait. C’était un type qui était arrivé quelques semaines avant, pour la fête des tentes ; il n’avait pas l’air très bien dans sa tête, les gens racontaient qu’il était entré dans la ville assis sur un âne et déguisé en roi, comme pour recevoir l’onction d’huile. Peut-être qu’il se prenait pour le roi David, ou pour le prophète Elie qui doit revenir. La voisine était allée voir, ça l’avait fait bien rire ; elle m’avait raconté qu’il se promenait avec toute une troupe de gueux qui criait hosanna, sauve-nous, comme on criait au roi dans l’ancien temps. La voisine. Cléo ne l’aime pas beaucoup et ça l’avait agacé qu’elle se moque du Nazaréen, mais lui-même il se posait des questions. Qui c’était en réalité ? Qu’est-ce qu’il voulait, qu’est-ce qu’il était venu faire à Jérusalem ? On disait qu’il avait le don, qu’il guérissait les lépreux et les femmes qui perdent leur sang rien qu’en leur parlant et en les touchant. On racontait aussi qu’il faisait marcher les paralysés et même qu’il avait réveillé quelqu’un qu’on croyait mort. Ce genre d’histoire c’est bon pour les enfants ou les fous. Cléo m’avait dit de ne pas m’en mêler et jusqu’à vendredi je me tenais à l’écart.
En plus on racontait que juste après son arrivée, le Nazaréen s’était mis dans un mauvais cas ; il était allé faire du scandale au temple ; avec une grande corde roulée dans sa main, il avait tout fait tomber sur les étals, il les avait renversés à coup de pieds ; il avait chassé les marchands en hurlant des bêtises, il avait fait partir les changeurs en les traitant de brigands – la police n’était pas intervenue, les chefs du temple ne l’avaient pas fait arrêter tout de suite, mais depuis ce jour-là il était surveillé, le Nazaréen, tout le monde le savait ; c’était pas le moment de se montrer avec lui, il allait sûrement lui arriver quelque chose. Et justement, vendredi matin, avant midi, la voisine a débarqué chez nous, sous prétexte d’emprunter quelques herbes pour faire cuire son agneau pour la Pâque. Avec ce qui se passe en ce moment, qu’elle a dit, j’aime mieux pas trop retourner en ville. Cléo lui a demandé pourquoi, qu’est-ce qui se passe en ville, et c’est là qu’on a appris que le Nazaréen avait été arrêté dans la nuit, et que le grand-prêtre avait réussi à le faire juger par les Romains. « Ils l’ont amené chez Pilate, j’y étais, elle a dit, vous auriez vu le monde sur la place ! Encore un qu’ils vont mettre en croix, c’est sûr, et pourtant on a bien vu que Pilate n’y tenait pas. Il a fait le méchant, il l’a fait fouetter pour leur faire plaisir mais il a essayé de le sauver, il a même proposé de le relâcher – tu parles, ils ont tous hurlé : « crucifie ! », « crucifie ! » Ils veulent sa peau et ils vont l’avoir, c’est sûr ! » Elle était toute excitée la voisine, Cléo et moi on savait très bien pourquoi. L’an dernier, quand on s’est mariés, notre maison on l’a eue pour pas cher parce qu’elle se trouve sur le chemin des exécutions, et des exécutions, Dieu sait qu’il y en a. Les poteaux restent en place sur la hauteur, les condamnés se traînent en portant la grosse poutre pour les bras, elle a déjà servi et souvent elle est encore couverte de sang séché. Chaque fois le cortège passe devant chez nous, les condamnés avec plein de monde derrière ; moi j’essaie de ne pas regarder mais la voisine on dirait que ça lui fait plaisir et là ça n’a pas raté, peu de temps après elle est revenue et elle m’a quasiment tirée à la fenêtre : Viens Léa, les voilà, viens voir, les cavaliers arrivent ! Et juste après les cavaliers il y avait des gardes, avec les condamnés qui portaient chacun leur poutre. Ils étaient trois : deux bandits qui traînaient en prison depuis des semaines et lui, le Nazaréen, qui saignait de partout et qui est tombé juste devant chez nous. Cléo s’est précipité pour l’aider, mais un garde l’a menacé et il s’est dépêché de rentrer. Le Nazaréen était par terre, il avait du mal à se relever, et c’est à ce moment-là que tout a changé pour moi ; ça s’est passé en deux secondes, pendant qu’il levait la tête en s’appuyant sur ses mains. Je regardais de la fenêtre, j’essayais de le voir en repoussant comme je pouvais la voisine qui se collait à moi, et lui aussi il m’a regardée. Oh, pas longtemps, bien sûr, deux secondes, trois secondes, le temps de respirer. Il m’a regardée. Il ne disait rien, il bavait un peu, mais c’est ses yeux que j’ai vus, ses yeux pas de chez nous ; je n’entendais plus les cris de la foule, tout ce que je voyais c’était ses yeux ; il ne disait rien et pourtant je l’ai très bien entendu ; il m’appelait par mon nom, il me parlait : « ne m’oublie pas, Léa, femme de Cléopas, ne perds pas l’espérance ».
Après je ne me rappelle pas bien. J’étais assise par terre et je pleurais; l’orage avait enfin éclaté, dehors il pleuvait, et Cléo me caressait le visage avec un linge mouillé. Le cortège était passé et la voisine l’avait suivi pour ne rien manquer du spectacle. Elle est revenue avant le soir, elle voulait absolument nous raconter la mort du Nazaréen, comment il avait crié vers Dieu, ce qu’il avait dit à sa mère, comment ses amis avaient réussi à lui trouver un tombeau…. Cléo a réussi à la faire partir en lui rappelant qu’elle avait son repas de Pâque à préparer. Le mien était prêt depuis longtemps mais on n’avait pas envie d’y toucher, ni l’un ni l’autre. On s’est enfermés dans la maison, et Cléo m’a demandé en chuchotant : « Tu l’as entendu, toi aussi ? » J’ai compris que le Nazaréen lui avait parlé, à lui aussi; on s’est assis dans un coin de la chambre, et on est restés serrés l’un contre l’autre, sans pouvoir rien dire.
Je ne me rappelle même pas ce qui s’est passé le lendemain, pendant le sabbat ; on était tellement malheureux qu’on n’osait pas se regarder. J’avais peur de me remettre à pleurer, et surtout je crois qu’on avait honte, lui et moi, honte de tous ces gens et de ce qu’ils avaient fait, honte de ne pas les en avoir empêchés. Et puis ce qui s’était passé quand il nous avait regardés, ces mots qu’il n’avait pas prononcés mais qu’on avait quand même entendus ça nous avait bouleversés, on ne savait plus bien où on en était. Il fallait faire quelque chose, autrement on se disait qu’on allait devenir fous. Alors le dimanche, on s’est levés tôt, et on est sortis de Jérusalem dès qu’ils ont ouvert les portes. Je suivais Cléo sans savoir où il voulait aller, ça m’était bien égal. Au début il marchait au hasard, et puis je me suis rendu compte qu’il avait pris le chemin du village où on était allés la première fois qu’on était sortis ensemble. Jusqu’à quatre heures de l’après-midi on a marché en silence – on avait besoin de parler, mais on avait en nous tellement de tristesse et d’amertume qu’on n’y arrivait pas ; j’avais du mal à respirer et ma gorge se serrait dès que j’essayais de prononcer un mot. Il n’y avait pas grand monde sur le chemin, au moins on était tranquilles ; mais à un moment un étranger nous a rejoints, sans qu’on sache très bien par où il était arrivé ; il nous a abordés comme si on se connaissait depuis longtemps : « Je peux marcher avec vous ? De quoi parliez-vous en chemin ? » Je ne sais pas comment ça s’est fait, mais dès qu’il nous a parlé, le poids qui m’écrasait la poitrine a disparu ; ça allait mieux, je respirais plus librement, et j’ai bien vu que Cléo aussi – il lui a répondu de manière un peu brutale, au début il s’est même moqué de lui « T’es pas au courant ? T’es bien le seul ! » mais après ça lui a permis de tout dire, de tout évacuer, tout ce qui s’était passé à Jérusalem depuis trois jours. « C’est à cause de ça qu’on est partis, tu comprends ? » Et il parlait, et il parlait, et au bout d’un moment l’étranger lui a répondu, il parlait en citant les psaumes et le prophète Esaïe, et moi aussi, de temps en temps, je disais les paroles d’un psaume qui me revenait en mémoire. Et à un moment, tout en marchant, je me suis rendu compte qu’on allait mieux – plus que ça : on était heureux. C’était incroyable, pourquoi est-ce qu’on était si heureux, d’un seul coup ? Rien n’avait changé et pourtant tout était différent. Cet étranger, on se sentait tellement bien avec lui qu’en arrivant à l’auberge, quand il nous a dit au revoir, Cléo l’a carrément tiré par la manche de sa robe en le suppliant de rester dîner avec nous. Il est tard, le jour est sur son déclin – reste avec nous. Il n’y avait personne dans la salle, on s’est installés à une table et le patron nous a apporté de l’eau et du pain.
Voilà, c’est arrivé comme ça, au début du repas, quand l’étranger a pris le pain. Il a pris le pain, il nous a regardés, et juste au moment où il le partageait je l’ai reconnu, et j’ai compris pourquoi on était si heureux ; je l’ai reconnu à ses yeux, c’était le Nazaréen ; celui qui était passé devant notre maison, celui qui était tombé sur le chemin du supplice – oui, lui, le crucifié, l’homme qu’on disait mort, celui qui m’avait regardée. Celui dont j’avais entendu la voix dans ma tête : « Ne m’oublie pas, Léa, femme de Cléopas, ne perds pas l’espérance » Depuis j’ai appris son nom, et beaucoup d’autres choses, mais à ce moment-là j’ai juste revu ses yeux et entendu sa voix. L’instant d’après, il n’était plus là, mais tout était changé. Le Nazaréen avait fait la route avec nous pour nous redonner l’espérance, et même si nos yeux ne le voyaient plus, nous savions qu’il était avec nous pour toujours.
Lecture biblique
Luc 24, 13-35
13 Or, ce même jour, deux d’entre eux se rendaient à un village du nom d’Emmaüs, à soixante stades de Jérusalem,
14 et ils s’entretenaient de tout ce qui s’était passé.
15 Pendant qu’ils s’entretenaient et débattaient, Jésus lui-même s’approcha et fit route avec eux.
16 Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
17 Il leur dit : « Quels sont ces propos que vous échangiez en marchant ? » Ils s’arrêtèrent, l’air sombre.
18 L’un d’eux, nommé Cléopas, lui répondit : « Es-tu le seul qui, tout en séjournant à Jérusalem, ne sache pas ce qui s’y est produit ces jours-ci ?
19 – Quoi ? leur dit-il. Ils lui répondirent : Ce qui concerne Jésus le Nazaréen, qui était un prophète puissant en œuvre et en parole devant Dieu et devant tout le peuple,
20 comment nos grands prêtres et nos chefs l’ont livré pour qu’il soit condamné à mort et l’ont crucifié.
21 Nous espérions que ce serait lui qui apporterait la rédemption à Israël, mais avec tout cela, c’est aujourd’hui le troisième jour depuis que ces événements se sont produits.
22 Il est vrai que quelques femmes d’entre nous nous ont stupéfiés ; elles se sont rendues de bon matin au tombeau et,
23 n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu’elles avaient eu une vision d’anges qui le disaient vivant.
24 Quelques-uns de ceux qui étaient avec nous sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses tout comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu ».
25 Alors il leur dit : « Que vous êtes stupides ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce qu’ont dit les prophètes !
26 Le Christ ne devait-il pas souffrir de la sorte pour entrer dans sa gloire ? »
27 Et, commençant par Moïse et par tous les Prophètes, il leur fit l’interprétation de ce qui, dans toutes les Ecritures, le concernait.
28 Lorsqu’ils approchèrent du village où ils allaient, il parut vouloir aller plus loin.
29 Mais ils le pressèrent, en disant : « Reste avec nous, car le soir approche, le jour est déjà sur son déclin ». Il entra, pour demeurer avec eux.
30 Une fois installé à table avec eux, il prit le pain et prononça la bénédiction ; puis il le rompit et le leur donna.
31 Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent ; mais il disparut de devant eux.
32 Et ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur ne brûlait-il pas en nous, lorsqu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait le sens des Ecritures ? »
33 Ils se levèrent à ce moment même, retournèrent à Jérusalem et trouvèrent assemblés les Onze et ceux qui étaient avec eux,
34 qui leur dirent : « Le Seigneur s’est réellement réveillé, et il est apparu à Simon ! »
35 Ils racontèrent ce qui leur était arrivé en chemin, et comment il s’était fait reconnaître d’eux en rompant le pain.
