Prédication du 4 janvier 2026

Culte de l’Épiphanie

de Catherine Axelrad

Remonter la joie jusqu’à sa source

Introduction

Je vous propose 3 lectures, 2 très connues (Esaïe 60 et Mathieu 2) la première un peu moins. C’est le texte le plus ancien, du Prophète Michée (7ème siècle avant Jésus – avant les catastrophes militaires qu’il annonce, la prise de Samarie et invasion des territoires du sud par l’armée assyrienne. Michée est très critique des prêtres et des princes de son époque, il annonce l’arrivée d’un vrai roi, qui aura reçu l’onction divine – un messie, qui aura reçu la machia, comme les premiers rois d’Israël, Saül, David et Salomon. Michée espère un nouveau messie, il prophétise que ce messie naîtra dans la même ville que David, à savoir Bethléem. Donc le premier texte exprime l’attente du messie dans une situation de crise où le pays est déjà très menacé. Alors que le texte du prophète Esaïe, au chapitre 60, fait partie de la troisième partie du livre d’Esaïe, et il a été écrit deux cents ans plus tard, après une autre invasion – cette fois par les Babyloniens – , une nouvelle déportation, mais surtout après la grande libération des déportés et leur retour en Judée. Donc contrairement au premier texte, c’est un moment où le Royaume de Juda retrouve non seulement la paix, mais la joie et même une certaine prospérité. Et surtout, dans l’idée d’Esaïe, la valeur et la foi d’Israël sont reconnues par tous les autres peuples, qui lui apportent des offrandes – pas n’importe lesquelles comme vous l’entendrez. Ce n’est donc pas un hasard si ces deux prophètes – Michée et Esaïe- sont cités par Mathieu quand il parle de la venue des Mages et de leurs offrandes. L’Eternel peut devenir un Dieu pour tous, pas seulement pour le peuple juif – et c’est bien ce qui s’est passé avec la venue de Jésus.

Lectures bibliques

Michée 5, 1-3

1 Maintenant, fille de troupes, rassemble tes troupes! On nous assiège; Avec la verge on frappe sur la joue le juge d’Israël. Et toi, Bethléhem Ephrata, Petite entre les milliers de Juda, De toi sortira pour moi Celui qui dominera sur Israël, Et dont l’origine remonte aux temps anciens, Aux jours de l’éternité.
2 C’est pourquoi il les livrera Jusqu’au temps où enfantera celle qui doit enfanter, Et le reste de ses frères Reviendra auprès des enfants d’Israël.
3 Il se présentera, et il gouvernera avec la force de l’Eternel, Avec la majesté du nom de l’Eternel, son Dieu: Et ils auront une demeure assurée, Car il sera glorifié jusqu’aux extrémités de la terre.

Ésaïe 60, 1-6

1 Lève-toi, brille, car ta lumière arrive, et la gloire de l’Eternel se lève sur toi.
2 Voici, les ténèbres couvrent la terre, et l’obscurité les peuples; mais sur toi l’Eternel se lève, sur toi sa gloire apparaît.
3 Des nations marchent à ta lumière, et des rois à la clarté de tes rayons.
4 Porte tes yeux alentour, et regarde: tous ils s’assemblent, ils viennent vers toi; Tes fils arrivent de loin, Et tes filles sont portées sur les bras.
5 Tu tressailliras alors et tu te réjouiras, Et ton coeur bondira et se dilatera, Quand les richesses de la mer se tourneront vers toi, Quand les trésors des nations viendront à toi.
6 Tu seras couverte d’une foule de chameaux, De dromadaires de Madian et d’Epha; Ils viendront tous de Séba; Ils porteront de l’or et de l’encens, Et publieront les louanges de l’Eternel.

Matthieu 2, 1-12

1 Jésus étant né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages d’Orient arrivèrent à Jérusalem,
2 et dirent: Où est le roi des Juifs qui vient de naître? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l’adorer.
3 Le roi Hérode, ayant appris cela, fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4 Il assembla tous les principaux sacrificateurs et les scribes du peuple, et il s’informa auprès d’eux où devait naître le Christ.
5 Ils lui dirent: « A Bethléhem en Judée; car voici ce qui a été écrit par le prophète:
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, Tu n’es certes pas la moindre entre les principales villes de Juda, Car de toi sortira un chef Qui fera paître Israël, mon peuple.»
7 Alors Hérode fit appeler en secret les mages, et s’enquit soigneusement auprès d’eux depuis combien de temps l’étoile brillait.
8 Puis il les envoya à Bethléem, en disant: « Allez, et prenez des informations exactes sur le petit enfant; quand vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’aille aussi moi-même l’adorer. »
9 Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici, l’étoile qu’ils avaient vue en Orient marchait devant eux, jusqu’à ce qu’étant arrivée au-dessus du lieu où était le petit enfant, elle s’arrêta.
10 En voyant l’étoile, ils furent saisis d’une très grande joie.
11 Ils entrèrent dans la maison, virent le petit enfant avec Marie, sa mère, se prosternèrent et l’adorèrent; ils ouvrirent ensuite leurs trésors, et lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
12
Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

Prédication

Donc aujourd’hui, nous fêtons ce que nous appelons l’Epiphanie – ce mot grec signifie « manifestation » – une épiphanie, c’est un moment où Dieu se manifeste aux humains. Et nous savons bien que dans les évangiles il y a plusieurs épiphanies ; la première c’est celle dont nous avons parlé ou entendu parler à Noël, quand un ange, puis toute une troupe d’anges, vient annoncer la naissance de Jésus aux bergers. Mais cet épisode dit « des rois-mages » qui est tellement ancré dans notre culture,  et que nous aimons tellement, il faut bien reconnaître qu’il a un côté encore plus légendaire que l’histoire des bergers: ces mages énigmatiques, leur étrange dialogue avec Hérode et surtout, bien sûr, l’étoile, cet astre qui non seulement révèle l’existence du Roi des Juifs aux mages vivant en Orient mais prend la peine de les guider jusqu’à la maison où se trouve l’enfant… Et pourtant, de nombreux spécialistes de cette période disent depuis longtemps que c’est au contraire un des épisodes de l’Evangile qui repose – au moins en partie – sur des éléments tout à fait vraisemblables. Hérode le grand était un tyran – paranoïaque comme tous les tyrans, et donc ce n’est pas étonnant qu’il ait eu peur que ce « roi des Juifs » lui vole le pouvoir. Quant aux mages – jusqu’au 6ème siècle, on ne parlait pas de rois, juste de mages – des magiciens, des savants à l’ancienne, ceux qui observent les étoiles et font des présages – on pense qu’ils ont sans doute existé et que c’étaient des astrologues venus de Babylone, donc pas des juifs du tout. Alors voilà un premier élément qui peut nous faire réfléchir ; les bergers étaient des juifs qui vivaient dans l’attente du Messie, fils de David, et c’est ce qui leur a été annoncé. Les Mages viennent de l’Orient, de l’Est, ce sont des savants perses qui étudient les étoiles, et l’évangile précise que c’est par une étoile qu’ils vont découvrir celui qu’ils appellent le Roi des Juifs. Les bergers et les Mages ont des espérances très différentes, et chacun découvre le Christ dans son propre système de pensée, dans son propre système religieux ou personnel. Ils n’ont pas la même espérance, et pourtant le Christ vient remplir l’espérance de chacun. Ce premier élément nous montre que dès la venue de Jésus dans notre monde, par sa présence en Jésus, Dieu s’adresse à chacune et à chacun dans sa propre culture, dans son propre mode de vie et de pensée, et je crois que c’est encore valable pour nous aujourd’hui. Parce que si ces personnages – les bergers et les mages – s’ils sont différents dans leurs croyances et leur histoire, ils ont quelque chose en commun, quelque chose qui leur permet de recevoir la manifestation de Dieu en Christ. Ils sont en attente, en recherche, ils sont prêts à s’ouvrir à une réalité différente – les bergers ont accepté l’annonce des anges alors qu’elle ne correspondait pas du tout à ce qu’ils attendaient ; les mages, qui viennent de Perse et qui sont donc d’une autre religion, acceptent de dialoguer avec les prêtres de Jérusalem et finissent même par citer les écritures juives. L’important c’est qu’ils sont tous en attente de quelque chose, en recherche d’un événement qui les dépasse et qui donne un sens à leur vie ;  une recherche tellement forte que non seulement ils sont capables de se mettre en route, mais ils sont capables d’accepter que la réponse de Dieu ne corresponde pas exactement à ce qu’ils croyaient, à ce qu’ils attendaient. L’Epiphanie – cette manifestation de Dieu en Christ – leur est donnée parce qu’ils sont ouverts, attentifs, capable d’accueillir une réalité nouvelle et inattendue.

L’important pour eux comme pour nous, c’est de rester disponible – même si les choses ne se passent pas exactement comme on s’y attendait. C’est important pour nous aussi aujourd’hui si nous cherchons comment le Christ se manifeste à nous dans nos vies. Ce n’est pas parce qu’il contient des éléments historiques que cet épisode nous touche, ni même à cause de cette étoile si poétique que nous avons nous aussi envie de la suivre. L’important c’est surtout d’être en attente, disponible, ouvert, capables de nous mettre en marche et aussi capables d’être déplacés dans nos certitudes et nos préjugés. Capables de suivre l’étoile même si nous devons découvrir qu’elle nous conduit à une maison très ordinaire :  En voyant l’étoile, ils  éprouvèrent une très grande joie. En grec mot à mot: ils se réjouirent d’une très grande joie, ils furent joyeux d’une très grande joie. La joie est si forte que d’un seul coup, tout ce qui précède – le long voyage de ces savants, la recherche, la peur qu’ils ont sans doute éprouvée chez Hérode – tout cela est justifié et oublié. Et quand la rencontre se produit, elle les éblouit au point que ces savants respectés tombent à terre pour adorer un enfant – ces savants respectés se prosternent devant un enfant pauvre et sa mère sans qualité particulière, vivant dans une maison ordinaire. Ici aussi, le texte grec peut nous aider à mieux comprendre le sens de ce double mouvement : le texte dit mot à mot : tombant, ils se prosternèrent devant lui.

Pour nous éclairer sur le sens de cette scène je fais un détour par un petit film déjà ancien, un film du réalisateur catalan Alberto Serra qui parle des rois mages, mais de manière un peu particulière. Ce sont de gros bonshommes un peu patauds, qui cheminent dans un paysage hors du temps, en parlant très peu, en se chamaillant, en se bousculant pour dormir… Ce ne sont pas des rois du tout, pas tellement des magiciens non plus. Mais quand ils arrivent devant la misérable cabane de berger, ils tombent allongés devant la mère et l’enfant. la scène dure plus de 5 mns, 8 exactement car c’est la durée du morceau joué pendant ce temps-là par le violoncelliste Pablo Casals. C’est un morceau intitulé en catalan El Cant dels ocels, le Chant des Oiseaux, c’est un chant de Noël catalan et c’est aussi le titre de ce film qui nous aide à réfléchir et à cheminer pour nous-mêmes nous déplacer.

En effet, depuis quelque temps, un certain nombre de théologiens réfléchissent à ce qu’on appelle une théologie du déplacement. Ça veut dire tout simplement que la foi nous déplace, elle nous déplace psychologiquement dans nos habitudes, dans nos préjugés, nos certitudes… C’était déjà le cas des bergers qui attendaient un messie puissant et qui sont allés adorer un nouveau-né dans un environnement misérable. Mais avec les mages nous avons un déplacement complet. L’annonce est venue rejoindre ces astrologues au cœur même de leur vie, comme elle rejoint chacun de nous aujourd’hui, au cœur de nos vies. En Christ Dieu accueille toutes les attentes, tous les modes de vie, toutes les espérances ; en Christ chacun peut trouver l’accomplissement de son attente et de son espérance, et chacun peut découvrir une espérance nouvelle. Les mages se sont laissés guider, ils connaissaient déjà la joie, et maintenant ils sont arrivés à l’origine de cette joie. Tombant, ils se prosternèrent devant lui. Ils tombent, ils se laissent aller – aujourd’hui on dirait « lâcher prise ». Et ce double mouvement, nous le connaissons; c’est ce mouvement que nous appelons la foi.

Lorsque les mages se sont mis en route ils avaient déjà la foi – une foi vive : vive car nouvelle mais déjà agissante puisqu’elle a suscité leur recherche et les a aidés à tenir bon sur le chemin – cette foi les a déplacé physiquement, mais nous voyons aussi qu’elle a aussi modifié leur relation au pouvoir, puisqu’après avoir vu Jésus ils ne se laisseront plus abuser par les discours hypocrites d’Hérode. Au contraire, cette foi vivante va les inciter à protéger l’enfant en ne retournant pas voir Hérode. Une foi vivante, et aussi une foi généreuse puisqu’ils ouvrent leurs trésors pour offrir des cadeaux à l’enfant-Dieu – alors vous avez remarqué que par rapport aux offrandes citées par Esaïe, l’or pour le roi, l’encens pour le prêtre ou le prophète, Mathieu en a ajouté une, la myrrhe – la myrrhe, cette plante aromatique avec laquelle on embaumait les cadavres, ici la myrrhe annonce déjà la Croix. Avec ce cadeau, ces savants étrangers sont les premiers qui annoncent sa mort à Jésus. Pour eux, ils l’ont dit à Hérode, Jésus est « le roi des Juifs qui vient de naître » – mais d’une certaine manière, ces savants étrangers ont déjà compris que la royauté ne lui épargnera pas la souffrance et la mort – en fait, ils savent déjà que son royaume n’est pas de ce monde.

L’Epiphanie est un moment très important pour nous parce que nous avons besoin des mages. Dans notre vie, dans notre recherche de sens à la fois vive et fragile, nous avons besoin des mages pour nous mettre en route, et pour nous aider à reconnaître à notre tour que Dieu ne se manifeste pas forcément comme on s’y attendait. Nous avons besoin des mages comme eux avaient besoin de l’étoile, pour nous déplacer : pour nous indiquer le chemin quand nous cherchons le Christ, et pour nous montrer comment l’aimer quand nous avons le bonheur de le trouver. Je vais laisser le dernier mot à Jean Chrysostome : c’est un théologien du 4ème siècle, un de ceux qu’on appelle les Pères de l’Eglise. Bien sûr au 4ème siècle il ne remet pas en cause le caractère historique de l’épisode, il le commente – mais son commentaire peut nous aider dans notre interprétation deu texte, car il parle de la joie des mages, et peut-être bien de la nôtre. « A la vue de l’étoile, dit-il, à cette vue sans doute les mages sentirent grandir leur foi. Ils se réjouirent d’avoir trouvé enfin celui qu’ils avaient cherché, d’avoir été les prédicateurs de la vérité et de n’avoir pas entrepris inutilement un si long voyage – et cette joie naissait de l’amour dont ils brûlaient en Jésus-Christ ».