Prédication du 22 février 2026

Baptême d’Héloïse

de Catherine Axelrad

« Une si grande nuée de témoins »

Introduction

Puisque Jessica et Nicolas ont fait pour leurs enfants le choix du baptême, c’est l’occasion pour nous tous de méditer ensemble sur une question que certains d’entre nous se posent souvent – être chrétien, qu’est-ce que ça veut dire ? c’est une question tellement importante et tellement vaste qu’il est bien difficile d’y répondre – en tous cas il est impossible de donner une seule réponse, impossible de dire « être chrétien, c’est ça et rien d’autre ». C’est une question qui s’adresse à chacune et chacun de nous, personnellement et de manière communautaire, et donc nos réponses sont à la fois personnelles et communautaires – comme par exemple avec la confession de foi que nous avons dite ensemble. Il y a tellement de manières de répondre à cette question que peut-être le plus important ce n’est pas d’y apporter une ou même plusieurs réponses toute faites, mais plutôt de creuser la question de différentes manières. Je vous propose donc ce matin d’explorer quelques chemins autour de cette question de l’être chrétien à partir de l’expérience de l’église des premiers temps, – les premières communautés – et à partir des paroles de Jésus telles qu’elles ont été transcrites dans les évangiles pour ces communautés.

Lectures bibliques

Luc 18, 15-17

15 Des gens lui apportaient même les nouveau-nés pour qu’il les touche de la main. Les disciples, en voyant cela, les rabrouaient. 
16 Mais Jésus ordonna qu’on les lui apporte et dit : Laissez les enfants venir à moi ; ne les en empêchez pas, car le royaume de Dieu est pour ceux qui sont comme eux. 
17 Amen, je vous le dis, quiconque n’accueillera pas le royaume de Dieu comme un enfant n’y entrera jamais.

Actes 11, 19-26

19 Ceux qui avaient été dispersés à cause de la détresse survenue au sujet d’Etienne passèrent donc en Phénicie, à Chypre et à Antioche ; ils ne disaient la Parole à personne d’autre qu’aux Juifs. 
20 Il y eut cependant parmi eux quelques hommes de Chypre et de Cyrène qui, venus à Antioche, parlèrent aussi aux gens de langue grecque et leur annoncèrent la bonne nouvelle du Seigneur Jésus. 
21 La main du Seigneur était avec eux, et un grand nombre de gens devinrent croyants et se tournèrent vers le Seigneur.
22
La nouvelle parvint aux oreilles de l’Eglise de Jérusalem, et on envoya Barnabé, en lui demandant de passer à Antioche. 

23 A son arrivée, lorsqu’il vit la grâce de Dieu, il se réjouit, et il les encouragea tous à rester attachés au Seigneur d’un cœur résolu. 
24 Car c’était un homme bon, plein d’Esprit saint et de foi. Et une foule importante se joignit au Seigneur.
25
Il partit ensuite chercher Saul à Tarse. 

26 Après l’avoir trouvé, il le conduisit à Antioche. Pendant une année entière, ils participèrent aux rassemblements de l’Eglise et instruisirent une foule importante. Ce fut à Antioche que, pour la première fois, les disciples furent appelés chrétiens.

Prédication

« Laissez les enfants venir à moi, ne les en empêchez pas » – cette formule est tellement connue que le sens est devenu moins fort, presque un peu mièvre. Et pourtant nous le savons bien, il y a beaucoup de manières, beaucoup de risques d’empêcher un enfant de rencontrer le Christ, souvent avec la meilleure volonté du monde. Soit en le lui présentant comme un Dieu tout-puissant qui voit tout, entend tout – un dieu qui fait peur, un dieu le surveille et qui le juge. Un dieu qui nous empêcherait de vivre librement. Soit en le lui présentant comme une sorte de maître, une idole qu’il faudrait apaiser par des prières et des supplications, sans quoi on n’arrive à rien. Soit en lui faisant croire, comme beaucoup des croyants de l’Ancien Testament le croyaient, que ce Dieu a le pouvoir d’empêcher les humains de souffrir, et que s’il leur arrive malheur ce serait de leur faute, parce qu’ils se sont détournés de lui. Et du coup bien sûr, quand le malheur arrive, la personne se détourne de Dieu parce qu’elle a le sentiment d’avoir été trahie par Dieu (si elle croit toujours) ou trompée par ses parents (si elle a complètement perdu la foi). Quelquefois même, parce qu’ils ont de mauvais souvenirs de cette éducation maladroite qu’ils ont eux-mêmes reçue, les parents ne veulent pas aider leur enfant à découvrir cette magnifique tradition chrétienne qu’ils ont eux-mêmes rejetée. Et même parmi ceux qui sont attachés au Christ et au christianisme, beaucoup préfèrent renoncer à donner à leur enfant une éducation « chrétienne » en s’imaginant qu’il ou elle pourra toujours « décider plus tard », ce qui n’est pas toujours facile quand on ne sait pas de quoi il s’agit. C’est pourquoi nous sommes particulièrement heureux quand des parents font preuve de foi, c’est-à-dire de confiance – non pas une foi aveugle ou idolâtre qui consisterait à demander une protection particulière pour son enfant, mais une foi vivante et confiante. Confiance, ce mot est fondamental dans notre foi, et d’ailleurs les deux mots ont la même origine, car avoir confiance en quelqu’un, c’est bien avoir foi en lui. Etre fiancé, c’était avoir donné sa foi à celui ou celle que l’on aimait. Avoir confiance, car Dieu ne nous a pas donné Christ pour nous juger mais pour nous sauver, c’est-à-dire pour donner un sens à notre existence. Avoir confiance, c’est le mot qui nous libère des risques et vient donner à un sens à nos vies. Avoir confiance dans cette nouvelle naissance par le baptême, signe du don de l’esprit, avoir confiance dans cet esprit qui souffle où il veut, confiance en Christ pour accompagner vos enfants dans leurs vies de femmes libres et responsables, leur permettre de se tenir droites devant leurs frères et sœurs comme devant Dieu.

Vous êtes peut-être en train de penser que derrière mes belles paroles il y a une grande part d’illusion, parce qu’en réalité cette confiance est très difficile à vivre vraiment, et vous n’avez pas tort. Nous sommes tous, pour de multiples raisons, des êtres inquiets, angoissés, et la confiance en Dieu c’est un état d’esprit qui fait du bien, mais qu’on n’arrive pas souvent à vivre. C’est difficile, mais la bonne nouvelle, c’est que ça a toujours été difficile, depuis les commencements de l’Eglise, et c’est pourquoi je vous ai proposé en deuxième lecture ce témoignage des Actes des Apôtres. A l’époque dont nous parle ce texte, entre 48 et 50, toutes les personnes dont il est question ici vivent dans la peur. Comme pour beaucoup de chrétiens aujourd’hui dans le monde, l’évangile se vit dans les persécutions et les épreuves. Le texte nous le dit, les croyants ont été dispersés à cause de la détresse survenue au sujet d’Etienne. La détresse, le malheur et le désespoir : Etienne, le premier martyre, Etienne lapidé à Jérusalem dès les débuts de l’Eglise parce qu’il avait proclamé sa foi en Christ. Et bien sûr les persécutions n’ont pas cessé après sa mort, alors la majorité des croyants a quitté la Judée ; ils se sont dispersés, ils sont partis au nord, en Phénicie, à Chypre ou à Antioche. Et puis dans ces premières années de l’église, en 46-48, il y a eu une terrible famine ; les quelques croyants qui étaient restés en Judée malgré les persécutions ont été encore plus fragilisés. Non, la vie des premiers chrétiens n’a été facile nulle part ; frappés, mis à mort ou chassés la plupart du temps, insultés dans le meilleur des cas – et d’ailleurs il faut savoir que ce nom qui leur a été donné pour la première fois à Antioche, ce nom de « chrestos », c’était une insulte. Les Chrestos, ceux qui suivent Christ – ils étaient considérés au mieux comme des fous, au pire comme des blasphémateurs ou même des mangeurs d’enfants – des gens sur qui on raconte les pires horreurs et qu’il faut détruire.

Mais voilà la victoire de la confiance, cette foi en Christ si chèrement payée. Le destin bascule ; le destin bascule car, comme le dit Luc, la main de Dieu était avec eux, c’est-à-dire que dans leur recherche la confiance en Dieu était en eux ; le destin bascule comme il bascule pendant la nuit de Pâques, quand la puissance de vie divine nous relève comme elle a relevé Christ. Le destin bascule comme il a basculé quand Saül, le persécuteur juif, a rencontré Christ sur le chemin de Damas et a demandé le baptême trois jours plus tard. Voilà que les Chrestos regardent leurs peurs en face, avec courage et confiance. A Antioche, les croyants qui avaient quitté Jérusalem à la suite du martyre d’Etienne, ces exilés n’ont pas renoncé, ils transmettent la parole à qui veut l’entendre, et le miracle se produit : on veut entendre cette parole, on veut la suivre ! En Judée, à Jérusalem, malgré les persécutions et la faim, non seulement l’église a survécu mais elle veut rester en contact avec les églises soeurs ; alors de Jérusalem, on envoie Barnabé pour savoir ce qui se passe à Antioche ; il se rend compte que la communauté est en pleine croissance, et il fait 150 kms, sans doute à pieds, en tous cas en grande partie, 150 kms pour aller chercher Saül, parce qu’il connaît son histoire et qu’il a confiance, il sait qu’il saura accompagner les nouveaux convertis. Et il a raison, Barnabé, grâce à lui Saül va devenir l’apôtre Paul et ouvrir l’église aux non-juifs. Pendant une année, ils participèrent aux rassemblements de l’église et instruisirent une foule importante. Oui, à Antioche, les croyants ont bien mérité ce nom de Chrestos – ce nom qui va devenir le nôtre. Ce nom raconte l’histoire des premiers temps de l’Eglise, l’histoire du Seigneur avec nous. Etre chrétien, ou le devenir, c’est peut-être d’abord accepter d’entendre cette annonce proclamée au cœur du martyre – et n’oublions pas qu’en grec, le mot martyr signifie justement témoin. Aujourd’hui comme hier, par Jésus, le Christ, le Dieu lointain se fait humain, au plus proche de chacune et chacun de nous ; il assume notre condition humaine et lui donne un sens en nous appelant à la confiance.

Alors aujourd’hui, pour nous, dans nos histoires à la fois différentes et semblables, qu’est-ce que ça signifie être appelés Chrétiens ? Je suis sûre que beaucoup d’entre nous auraient une expérience personnelle à raconter à ce sujet, mais nous avons aussi nos expériences communes ; certaines sont négatives, soit dans nos relations avec d’autres religions, soit avec des incroyants ; les croyants d’autres religions ont souvent une idée du christianisme qui ne correspond pas à la réalité de notre foi ; on nous reproche souvent les erreurs passées du christianisme, le fanatisme (y compris celui du protestantisme), les croisades du Moyen-Âge et les bûchers de l’inquisition, et bien sûr on a raison même si heureusement, les choses ont quand même changé depuis ces péchés de l’Eglise universelle. Et puis face aux incroyants nous, pauvres Chrestos, nous faisons souvent figure de gentils attardés – gentils, mais attardés. Aujourd’hui comme hier, être chrétien ce n’est pas toujours facile. Mais remarquez que cette expression n’est pas appliquée à une personne seule, elle est utilisée au pluriel. La confiance en Christ touche chacune et chacun individuellement, mais elle nous rassemble pour être vécue de manière communautaire. « C’est à Antioche que, pour la première fois, les disciples furent appelés Chrétiens ». Jessica et Nicolas, vous avez fait le choix pour le baptême de vos enfants de notre Eglise protestante unie, et dans cette Eglise de notre communauté libérale du Foyer de l’Âme, qui accueille toute personne en recherche mais ne lui dira jamais ni ce qu’elle doit croire ni comment elle doit croire, ni bien sûr comment elle doit se comporter. L’Evangile, donné à tous, se vit dans la communauté, dans la richesse de nos diversités – diversités ethniques, diversités de parcours de vie, de genre, de sensibilité théologique… Le nom de chrétien prend tout son sens quand l’évangile est partagé en église, dans la diversité et l’ouverture. En église nous sommes appelés à étudier, à accompagner les plus jeunes ; en église nous sommes appelés à la solidarité et au partage, nous sommes appelés à faire du lien entre les communautés. Comme les premiers chrétiens nous sommes appelés à nous adapter à l’histoire, à répondre aux événements qui se présentent et aux questions qui nous sont posées, et tout particulièrement aujourd’hui dans notre monde tellement déstabilisé. Nous ne sommes pas appelés à dicter leur comportement à nos frères et sœurs humains ; nous sommes appelés à les accueillir comme ils sont – et nous sommes surtout nous-mêmes appelés à nous comporter, dans le monde et en église, comme nous croyons que l’évangile de Jésus-Christ nous demande de le faire. C’est pour cela que j’ai parlé tout à l’heure de « se tenir droit / droites devant nos frères et sœurs humains et devant Dieu » ; je crois en effet que c’est l’attitude que nous devons rechercher et enseigner à nos enfants si nous voulons porter le beau nom de chrétiens comme des humains libres et responsables. C’est difficile, mais sur ce chemin nous avons une grande chance, car le christianisme n’est pas une religion monothéiste come les autres. Notre Dieu ne nous punit pas quand nous commettons des fautes, et encore moins quand nous sommes découragés ; notre Dieu est un Dieu d’amour, et d’amour universel ; en Jésus, le Christ, le Dieu que nous cherchons est venu nous rejoindre, il est proche de chacune et chacun de nous, il nous accompagne et donne un sens à chacune de nos vies. Nous sommes héritiers d’une longue histoire, elle est quelquefois difficile à assumer, même quelquefois celle des protestants, mais elle est belle ; une histoire portée à travers les siècles et les continents par des générations de témoins, d’hommes et de femmes touchés par la force de l’Evangile ; une histoire qui mérite qu’on s’y engage ; car comme il est écrit dans la lettre aux Hébreux , « Nous donc aussi, puisque nous sommes entourés d’une si grande nuée de témoins, rejetons tout fardeau et le péché qui nous enlace, et courons avec persévérance sur le chemin qui nous est proposé, les yeux fixés sur Jésus, qui est le pionnier de la foi et qui la porte à son accomplissement ».