La cantate Du Friedefürst, Herr Jesu Christ (Toi Jésus-Christ, Prince de la Paix) fut donnée pour la première fois à Leipzig le 26 novembre 1724. Elle surprend l’auditeur par son humeur en montages russes, le ton alternant sans cesse entre sérénité et angoisse.

L’expression Prince de la paix apparaît dans l’Ancien Testament chez le prophète Isaïe (Is 9-5,6) pour désigner le messie à venir. L’évangile de ce 25ème dimanche après la Trinité médite sur la désolation qui règnera à l’heure du Jugement dernier et ce Prince de la paix qu’invoque la cantate peut être vu comme la face miséricordieuse d’un Dieu qui peut aussi être celui de la colère. La musique et le texte oscillent donc, littéralement, entre confiance et frayeur.

Comme toutes les cantates de cette période -les premières années d’installation de Bach à Leipzig- celle-ci s’appuie sur un choral vieux d’un siècle, poésie chantée destinée à soutenir la foi. Les première et dernière strophes sont conservées et le reste du texte paraphrasé.

Sûrement est-ce le caractère implorant du texte qui a incité Bach à limiter l’effervescence du premier chœur -qui dans d’autres cantates peut être d’une virtuosité éblouissante. Pour preuve, la mélodie originale du choral est très audible au début du chant, portée par les sopranos. Et après une partie centrale où les chanteurs empruntent la musique exposée d’abord par les instruments, la dernière phrase du texte est à nouveau mise très en évidence.

A ce chœur très allant et lumineux, porteur d’une confiance collective, succède un air dépouillé et chargé de soupirs. La voix d’alto prend le rôle que lui confie Bach très souvent, celui de l’âme humaine pétrie de doutes, accompagnée de son double, le hautbois d’amour (et d’une certaine manière de son ombre, la basse continue). Musique entrecoupée, entortillée sur elle-même et secouée de tressaillements. Désarroi devant la menace du jugement. Au point qu’on en perdrait la foi… surprenante rhétorique d’adolescent !

Le court récit qui suit fait entendre quelques notes à la basse continue, une mélodie tronquée. C’est celle du choral -que les paroissiens de l’époque connaissaient comme on connait une chanson aujourd’hui. Comme la trompette de la cavalerie salvatrice dans les combats qu’on croyait perdu contre les indiens, comme le refrain de Popeye après ingurgitation des épinards, elle est le signal de l’espoir : Dieu est aussi celui de la miséricorde, pourvu qu’on dirige vers lui sa foi.

Se déploie alors un magnifique trio réunissant soprano, ténor et basse. Ce traitement est rare dans les cantates. On peut imaginer que Bach a voulu en faire le pendant apaisé du précédent “trio” -angoissé, celui-là- que constitue en quelque sorte l’air d’alto/1 avec hautbois/2 et basse instrumentale/3.

La paix ne sera pas revenue pour autant.

Regain subit de tension avec le retour de la voix d’alto : un dernier récitatif, aux cordes tendues qui véhiculent de complexes harmonies mais aussi symbolisent la main puissante de Dieu qui s’étend et couvre le pays. Ce dernier récit semble évoquer si concrètement un temps de misère que les musicologues ont d’abord cru que cette cantate datait de 1744, en pleine guerre de Silésie opposant la Saxe de Bach à l’Autriche… on pensera plutôt à une dernière référence à Isaïe  “…sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi. (…) Car le bâton qui meurtrissait leurs épaules, le fouet du chef de corvée, tu les as brisés (…) Ainsi le pouvoir s’étendra, la paix sera sans fin…”

La cantate se conclut dans l’apaisement par la dernière strophe du choral simplement harmonisé. Mais le caractère d’imploration demeure : la cantate reste curieusement en suspens.

Christian Leblé

La présentation complète de chaque cantate jouée dans ce cycle au temple du Foyer de l’Âme est accessible sur le site Les Cantates.