Prédication du 20 juin 2021

de Béatrice Cléro-Mazire

Après Babel ou l’art de traduire

Lecture

Genèse 11, 1-9

1 Et c’est toute la terre : une seule lèvre, d’uniques paroles.
2 Et c’est à leur départ du levant, ils trouvent une faille en terre de Shinear et y habitent.
3 Ils disent, l’homme à son compagnon : « offrons, briquetons des briques ! Flambons-les à la flambée ! »

La brique est pour eux pierre, le bitume est pour eux argile.
4 Ils disent : « offrons, bâtissons-nous une ville et une tour, sa tête aux ciels, faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur les faces de la terre. »

5 Yahvé descend pour voir la ville et la tour qu’avaient bâties les fils du glébeux.
6 Yahvé dit : « Voici un seul peuple, une seule lèvre pour tous ! Cela, ils commencent à le faire. Maintenant rien n’empêchera pour eux tout ce qu’ils préméditeront de faire !
7 Offrons, descendons et mêlons là leur lèvre afin que l’homme n’entende plus la lèvre de son compagnon. »

8 Yahvé les disperse de là sur les faces de toute la terre ; ils cessent de bâtir la ville.
9 Sur quoi il crie son nom : « Babel, oui, là, Yahvé a mêlé la lèvre de toute la terre et de là Yahvé les a dispersés sur les faces de toute la terre. »

Prédication

Problème de communication ?
En effet, le mythe de la tour de Babel pose la question de la communication entre les hommes et celle de la multiplicité des langues.
Ce texte qui nous parle de la compréhension du langage, est lui-même construit sur une ambiguïté qui affecte certains termes employés. Babel, en akkadien, veut dire : porte vers Dieu. Comme d’ailleurs, Bab, en arabe veut dire porte, et El en hébreu veut dire Dieu.
Mais Babel semble avoir été transcrit en hébreu avec une racine qui veut dire : brouillage, confusion. Ainsi, ces « fils du glébeux », en d’autres termes, ces fils d’Adam, semblent vouloir construire une tour qui leur ouvre le ciel, mais en même temps, Dieu va qualifier la ville et la tour qu’ils ont construites de : Babel, confusion.
Un malentendu donc, entre ces hommes qui, comme le souligne la traduction d’André Chouraki, offrent une ville et une tour afin de se faire un nom et de ne pas être dispersés sur la surface de la terre et Dieu qui, lui aussi, fait à sa façon une offre, mais qui offre le mélange des langues différentes et leur dispersion sur toute la terre.
Les hommes veulent se faire un nom, et de son côté, Dieu crie un nom : « BABEL , confusion. »
Le terme shem qui veut dire nom peut aussi être compris dans le sens de monument. La monumentalité de la tour évoque une image figée, quelque chose qui ne peut pas bouger, qui dure dans le temps. Alors que le shem , le nom, qui a donné le schéma, la forme, permet le changement au sein même de la forme.
Chacun de vous ici, a un nom, nom de baptême, nom de famille, avec lequel il peut évoluer, changer, au sein même de cette identité symbolique : nul n’est figé à tout jamais dans un monument qu’il faudrait conserver. Et quand les hommes veulent se faire un nom, ils veulent le même nom pour tout, niant ainsi l’identité de chacun, sa singularité, la particularité, sa liberté. 

Dans la tradition chrétienne, cette action mythique de Dieu de brouiller les langues, a été très souvent interprétée comme une sanction à l’égard d’un peuple d’humains qui étaient eux-mêmes orgueilleux et voulaient accéder au ciel et à ses secrets, mettant en péril la toute puissance de Dieu. La multiplicité des langues humaines serait donc une malédiction pour empêcher les hommes de s’unir et de devenir ainsi comme des dieux. On a là le même schéma interprétatif que dans le mythe du jardin d’Eden.
J’ai d’ailleurs cru cela d’abord.
Certains Pères de l’Église ont vu dans la multiplicité des langues une image du péché. La langue unique étant, dans leur lecture, l’harmonie dont les hommes seraient incapables.
Mais l’interprétation de ces mythes d’origine, consiste souvent en moralisations après coup de récits qui, sans doute, n’ont pas eu comme but de dire la faute des hommes, mais plutôt de dire que tout ce qui est a été voulu par Dieu dans un projet d’édification de l’humanité. La multiplicité des langue qui nous empêche de nous comprendre immédiatement, loin d’être une malédiction est une chance, celle d’humaniser nos rapports avec l’autre.
Dans le mythe de Babel, la multiplicité des langues est comprise du point de vue des humains comme un handicap ; en effet, imaginons un monde où tous les humains parleraient la même langue, ne serait-ce pas le paradis ? Le mythe de Babel anéantit cette illusion. Si les hommes avaient tous la même langue, ils finiraient par faire tout ce qu’ils préméditeraient de faire et ce serait encore plus tragique que leur condition d’humains car ils ne connaîtraient plus de limite.
Or cette limite, dont nous parle le mythe de Babel, c’est l’autre, celui qui est mon prochain, celui qui me civilise, qui m’oblige à la remise en question. Celui qui fait qu’il y a toujours un doute sur ma conviction d’avoir raison à moi seul,  et même un doute sur la compréhension de ce que nous nous disons les uns aux autres.
Babel n’est pas seulement une tour, mais aussi, et on l’oublie parfois, une ville. Babel est un lieu d’échange, un lieu où l’on doit être urbain, c’est à dire : polis, courtois. La ville, bâtie, oblige l’homme à vivre avec les autres, sous leur regard, constamment en interaction, en devenir.  Dans une ville, je ne fais pas ce que je veux, mais ce que les autres m’autorisent à faire. Cette limite pourrait être vue comme une contrainte insupportable qui porte atteinte à la liberté de chacun. Pourtant, si chacun faisait ce qu’il voulait sans se soucier des autres, la vie serait insupportable de violence, et c’est ce qui arrive quand vos voisins s’adonnent au tapage nocturne, ou quand un autre fait hurler sa musique dans un train sans prendre en compte votre tranquillité. Il est alors qualifié de grossier personnage, et son comportement passe pour un incivisme.
Une difficulté demeure dans cette histoire, Dieu ne laisse pas les hommes dans une même ville avec des langues différentes, il les dispersent sur la surface de la terre. Ils sont donc éloignés, habitants du monde entier. L’autre devient l’étranger, celui qui ne parle pas la même langue. 

Le récit, voire le poème, de Babel montre deux points de vue opposés sur l’humanité. Quand les hommes vont offrir une construction gigantesque qu’ils ont construite eux-mêmes tous semblables et tous engagés dans le même projet, Dieu, lui, offre des hommes tous différents, habitants la terre et ayant comme échelle de lieu de vie la terre toute entière.
D’un côté, comment ne pas penser à la pensée unique, la dictature ou le totalitarisme ? Comment ne pas penser à l’arrogance de ces rois qui faisaient mourir les esclaves sur des chantiers pharaoniques ? Comment ne pas se mettre à la place de ceux parmi les Hébreux exilés qui voient la fameuse ziggourat, cette tour carré immense, et qui fut la risée des esprits libres du temps parce qu’aucun roi ne parvint jamais à l’achever, et qu’une dynastie babylonienne entière n’y a pas suffi ?
De l’autre côté, comment ne pas penser au Dieu qui sépare pour abolir la confusion et faire advenir la compréhension ? Comment ne pas penser à cette Parole qui, en coupant, en séparant, comme dans le poème de création, fait surgir de la signification ? Dieu met de l’intelligence entre les hommes en rendant leur langue inintelligible. En les poussant à un art de l’autre, à une gymnastique de l’esprit, à une éthique de la rencontre, il leur apprend leur condition de traducteurs.
Dans sa conférence sur Le paradigme de la traduction (P. Ricoeur, Sur la traduction, éd. les Belles Lettres. 2018, p. 22), le philosophe parle de ces mythes fondateurs tous construits selon le schéma d’un Dieu qui sépare pour rendre compréhensible, pour sortir du chaos. Et il propose de ne pas se contenter de voir dans le problème de la multiplicité des langues, l’alternative traduisible/ intraduisible, mais plutôt d’y transposer l’alternative : fidélité / trahison. Cette façon de poser le problème donne à la question du passage d’une langue à une autre, une dimension éthique.
Avec la langue de l’autre, je rencontre le monde de l’autre. Et le problème n’est plus d’arriver ou non à traduire ses mots, mais bien à être fidèle à ce qu’il est, à son monde, à ses références. La traduction ne répond plus alors à la question qu’est-ce que je sais ?, mais plutôt, comment je m’adonne à l’art de traduire ? comment j’entre dans le monde l’autre et comment je l’accueille dans mon monde ?
Paul Ricoeur parle d’ailleurs d’hospitalité langagière.
Accueillir l’autre, avec sa part d’inconnu, et ne pas chercher à l’enfermer dans mon propos, mais rester fidèle à cette rencontre où il y a de l’inconnu, de l’insu, de l’altérité, de l’incompréhension, laquelle n’est plus une punition ou une valeur négative mais une condition de véritable compréhension. 

Alors, Babel, problème de communication ?
Je dirais plutôt : problème d’humanité.
Aujourd’hui, la question de savoir de quelle façon les hommes doivent communiquer se pose dans tous les secteurs. Avec, parfois une tyrannie de la communication, comme si c’était elle qui nous déterminait, comme si en cessant de communiquer, nous allions cesser d’exister. Messagerie électronique, téléphone, nous avons maintenant à notre disposition des outils qui nous permettent de communiquer rapidement, et surtout de communiquer avec d’autres que nous ne connaissons pas et que nous ne tenons pas pour des destinataires de nos messages et informations. Nous postons des messages sur la toile virtuelle de réseaux appelés sociaux, mais qui font société à notre insu. Sans doute, cela existait-il avec d’autres moyens par le passé. Le graffiti, l’affiche, le pamphlet, les libelles existent depuis longtemps ; ce qui a peut-être changé, c’est cette manière de communiquer avec soi-même par le biais d’outils techniques. La création d’un selfie posté sur un réseau social est souvent adressée d’abord à soi-même, comme pour chercher qui est ce moi que je contemple comme un autre.
Toutes les nouvelles technologies sont excellentes pour rapprocher des gens dispersés sur la surface de la terre et ces inventions apportent beaucoup de belles possibilités de rapprochements humains. Ce n’est pas l’utilisation des moyens que nous avons à notre disposition qui peut poser problème, mais plutôt l’uniformisation que ces moyens techniques peuvent engendrer, si l’on ne s’en émancipe pas. Si nous communiquons tous de la même manière pour coller à un modèle sans être inventifs, alors nous parlons une seule langue, celle du schéma selon lequel les réseaux sociaux ont été pensés par leurs créateurs.
Le mythe de Babel remet en perspective notre façon de communiquer et nous invite à accepter de laisser du jeu entre nos mondes, pour pouvoir voir advenir de nouvelles relations, de nouvelles rencontres, de nouveaux accueils de l’autre dans notre vie. Ne pas tout maîtriser est une bénédiction.
Le mythe de Babel nous présente un Dieu qui provoque une Pentecôte azimutée au-delà des remparts de Jérusalem, sur toute la terre, confiant qu’il est de notre capacité à accueillir et à traduire la langue de l’autre. Il crée l’espace nécessaire à une vraie rencontre humaine entre nous, peut-être est-elle là, la Babel offerte par Dieu, la véritable porte vers Dieu : elle est de cette hospitalité langagière qui nous humanise.