Prédication du 24 mai 2026
Culte de la Pentecôte
de Catherine Axelrad
Dans le souffle saint naît l’Eglise universelle
Lectures : Esaïe 2, 1-5 et Actes 2, 1-13
Introduction
Il y a dix jours, avec les disciples, nous regardions le ciel en écoutant Hélène nous parler de l’ascension du Christ. Le Christ venait de disparaître dans une nuée, ou plus précisément les disciples ne le voyaient plus et avaient du mal à arrêter de le chercher. Heureusement, les deux hommes vêtus de blanc que nous connaissons bien sont venus se moquer d’eux et les ramener sur terre. Les disciples ont dû ensuite apprendre à vivre avec l’absence, et vivre avec l’absence de Christ, nous savons bien que c’est aussi difficile aujourd’hui pour nous que pour eux il y a deux mille ans. Mais peut-être que ce signe de son absence matérielle, pour les disciples hier comme pour nous aujourd’hui, c’est un moment qui permet de s’ouvrir à la présence du ressuscité en eux et parmi eux, en nous et parmi nous. Aujourd’hui, en célébrant la venue de l’Esprit à la Pentecôte, nous pourrons découvrir et redécouvrir comment cette présence se manifeste et agit, hier parmi les disciples et en eux, aujourd’hui parmi nous et en nous. Nous allons entendre ce matin deux lectures, deux textes en apparence très différents. Le premier a été choisi par les parents de Mathilde, c’est un extrait du prophète Esaïe, le premier Esaïe, celui qui s’exprime au 8ème siècle avant Jésus, quand le royaume de Judée déjà séparé en deux redoute l’invasion assyrienne. Le second est écrit par l’évangéliste Luc, c’est un extrait des Actes des apôtres, ce livre passionnant qui raconte la naissance et la vie des premières communautés chrétiennes, il y a presque 2000 ans. Et ce deuxième texte, nous le connaissons bien, il nous raconte justement cet événement un peu étrange qui s’est passé à Jérusalem pendant la fête de Pentecôte. On pourrait penser qu’il n’y a aucun rapport entre ces deux textes, et je parlerai surtout du deuxième, mais je crois au contraire qu’ils se complètent par leur vocation universaliste.
Lectures bibliques
Esaïe 2, 1-5
1 Paroles d’Esaïe, fils d’Amots, ce qu’il a vu au sujet de Juda et de Jérusalem.
2 Dans la suite des temps, la montagne de la maison du Seigneur sera établie au sommet des montagnes ; elle s’élèvera au-dessus des collines, et toutes les nations y afflueront.
3 Une multitude de peuples s’y rendra ; ils diront : Venez, montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob !
Il nous enseignera ses voies et nous suivrons ses sentiers. Car de Sion sortira la loi, de Jérusalem la parole du Seigneur.
4 Il sera juge entre les nations,il sera l’arbitre d’une multitude de peuples. De leurs épées ils forgeront des socs de charrue, de leurs lances des serpes : une nation ne lèvera plus l’épée contre une autre, et on n’apprendra plus la guerre.
5 Maison de Jacob, venez, marchons à la lumière du Seigneur !
Actes 2, 1-13
1 Lorsqu’arriva le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble en un même lieu.
2 Tout à coup, il vint du ciel un bruit comme celui d’un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis.
3 Des langues leur apparurent, qui semblaient de feu et qui se séparaient les unes des autres ; il s’en posa sur chacun d’eux.
4 Ils furent tous remplis d’Esprit saint et se mirent à parler en d’autres langues, selon ce que l’Esprit leur donnait d’énoncer.
5 Or des Juifs pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel habitaient Jérusalem.
6 Au bruit qui se produisit, la multitude accourut et fut bouleversée, parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue.
7 Etonnés, stupéfaits, ils disaient : Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ?
8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ?
9 Parthes, Mèdes, Elamites, habitants de Mésopotamie, de Judée, de Cappadoce, du Pont, d’Asie,
10 de Phrygie, de Pamphylie, d’Egypte, de Libye cyrénaïque, citoyens romains,
11 Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons dire dans notre langue les œuvres grandioses de Dieu !
12 Tous étaient stupéfaits et perplexes ; ils se disaient les uns aux autres : Qu’est-ce que cela veut dire ?
13 Mais d’autres se moquaient en disant : Ils sont pleins de vin doux.
Prédication
Pour situer l’événement Pentecôte dans son contexte, je voudrais commencer quelques brèves précisions historiques.
La fête de Pentecôte, Pentecosté en grec, cinquante jours, est une fête très ancienne du peuple juif, qui vient encore de la fêter avant-hier et hier. A l’origine fête cananéenne au moment des récoltes, elle est devenue fête de la moisson puis fête des semaines – Shavouot, fêtée 50 jours après Pâques. Et le sens de cette fête a progressivement évolué, pour devenir dans les derniers siècles avant Jésus la fête des serments (Shevouot), c’est-à-dire la fête du renouvellement de l’alliance. Le moment où l’on renouvelle ses promesses de fidélité à Dieu, et où Dieu redonne sa loi et renouvelle sa promesse d’alliance avec son peuple. Au 2ème siècle après Jésus, un traité juif l’explique clairement « la Pentecôte est le jour où la loi fut donnée ».
C’est donc à l’occasion de cette fête, 50 jours après la Pâque, que les apôtres sont réunis à Jérusalem, sans doute avec beaucoup d’autres personnes – des femmes, peut-être des disciples d’avant la crucifixion, et quelques nouveaux croyants. Nous allons l’entendre, la ville est pleine de juifs de multiples origines, réunis pour fêter le don de la loi. Et comme les apôtres et ceux qui ont commencé à les suivre sont déjà un peu marginaux, plutôt mal vus, ils se font discrets, ou en tous cas ils essaient. Ils sont en souffrance ces gens ; dehors la fête juive bat son plein, tout le monde est joyeux, même les soldats romains se font oublier. Mais eux, tout le monde les regarde de travers, ils veulent rester ensemble mais ils sont obligés de se cacher, et surtout ils ne savent pas comment continuer, ils n’ont plus de boussole. Ils ont perdu Jésus, et ils l’ont même perdu deux fois, juste quand ils croyaient l’avoir retrouvé.
Dans notre monde humain, la situation est simple : soit les gens sont là, soit ils ne sont pas là; une personne qu’on connaît, même quelqu’un qu’on aime d’amitié ou d’amour, soit elle est avec nous, soit elle est absente – pas forcément morte, mais loin. Pas forcément très loin, mais pas avec nous. Et dans ce cas-là, même si on pense très fort à cette personne, même si on en rêve, même si certains êtres humains ont des visions, des hallucinations où ils croient voir l’être aimé – Même dans ces cas-là, en réalité, quand la personne est absente, on peut y penser aussi fort qu’on veut, on peut avoir son souvenir présent à l’esprit, on sait bien qu’en réalité, cette personne n’est pas là. Avec Jésus c’est très différent : pour ceux qui croient en Lui, la fête de la Pentecôte (qui reprend une fête juive beaucoup plus ancienne dont je parlerai tout à l’heure) signifie qu’il est à la fois, en même temps, absent et présent. C’est peut-être cela d’abord, être chrétien : savoir que Christ, tout en étant en apparence absent de ce monde, tout en étant avec Dieu et en Dieu, est présent parmi nous, avec nous et en nous, par l’Esprit saint. Et cette présence nous aide à vivre, elle nous défend contre la tentation de l’égoïsme, de la paresse, de l’indifférence aux autres. Dans l’évangile de Jean, Jésus annonce que quand l’Esprit viendra ce sera « un autre défenseur » – c’est intéressant ce mot de défenseur, si l’on se rappelle qu’une des appellations du diable dans le premier testament c’était l’Accusateur… et pourquoi un « autre « défenseur ? Tout simplement parce que notre premier défenseur c’est Jésus lui-même ; un autre lui-même en quelque sorte, avec nous et en nous. Et c’est ce défenseur qui permet aussi à ceux qui lui ouvrent leur cœur de répondre aux exigences de la nouvelle alliance, la nouvelle loi donnée par Christ, la loi d’amour dont parlera Paul : Que l’amour soit sans hypocrisie. Ayez le mal en horreur ; attachez-vous au bien. Bénissez ceux qui vous persécutent, ne rendez à personne le mal pour le mal, soyez en paix avec tous… Cette ligne de conduite peut sembler impossible à tenir, et elle l’est si nous comptons sur nos propres forces au lieu de laisser Dieu agir en nous. Mais quand nous nous ouvrons à la dynamique de l’Esprit, quand nous le laissons agir en nous, nous découvrons quelquefois qu’il nous transforme. Il ne fait pas de nous des saints, mais il peut nous accompagner et nous aider à nous tenir droits – l’esprit nous aide à nous tenir droit, devant les humains et devant Dieu. C’est d’ailleurs le moment de préciser que les croyants n’ont pas toujours perçu cette dynamique comme émanant de ce qu’on appelle depuis presque 2000 ans l’Esprit saint de Dieu. J’ai déjà eu l’occasion d’en parler, dans la bible le mot hébreu pour évoquer le souffle créateur de Dieu planant sur les eaux est un mot féminin. ROUA – c’était peut-être même une onomatopée, qui sait ? ROUOU…A… C’est la roua de dieu qui planait sur les eaux, mais dans les derniers siècles avant Jésus, au moment de la traduction de la bible hébraïque en grec, ce texte qu’on appelle aussi la Septante, la roua féminine est devenu le pneuma grec. Pneuma, souffle, vent, en grec le souffle n’est ni masculin ni féminin, c’est un nom neutre ; sans doute un peu trop neutre pour les rédacteurs du Nouveau Testament, qui lui ont rapidement ajouté l’adjectif aguios, saint. Pneuma aguios, le vent, le souffle saint, c’était une belle expression ; elle aurait pu être conservée et fidèlement traduite en latin, mais au 4ème siècle Jérôme (peut-être pas tout seul) en a décidé autrement ; en traduisant souffle par esprit, pneuma aguios par spiritus sanctus, esprit saint, il en a profondément modifié le sens : il a fait disparaître l’origine matérielle du souffle divin, désormais totalement désincarné, spiritualisé (c’est le cas de le dire), et par la même occasion il lui a définitivement attribué une autorité masculine. Heureusement, la dynamique divine ne se laisse pas enfermer dans nos mots humains, et comme l’a dit Jésus, le vent souffle où il veut ; nous ne savons ni d’où il vient ni où il va, mais nous entendons sa voix qui nous appelle et nous encourage.
Mais justement, cette dynamique donnée par l’Esprit, à notre petite échelle humaine, elle n’est pas toujours facile à vivre, surtout dans une période de crise comme celle que traversent les disciples. Luc n’a pas assisté à l’événement, il raconte ce qu’on lui a raconté, et je suis sûre que d’une manière ou d’une autre, à un moment ou un autre, nous nous sommes tous demandé ce qui s’était vraiment passé à la Pentecôte – on peut proposer plusieurs explications de ce phénomène audio-visuel, en allant de la plus négative à la plus réceptive. On peut y voir un groupe en transes, dans un moment d’hystérie collective, non-violent mais quand même un peu inquiétant. On peut y voir, de manière déjà plus positive, une expérience d’extase collective. Une joie débordante, qui s’exprime alors par des sons inarticulés, ou par des paroles qui n’appartiennent à aucune langue. C’est un phénomène assez courant dans l’Eglise des premiers temps, un phénomène que Paul appelle « parler en langues » et que nous appelons la glossolalie. Et on peut aussi y entendre des prières spontanées, faites de répétitions, de cris, de supplications ou de cris de joie. Et peut-être un peu de tout cela à la fois, car je le répète, la dynamique donnée par le souffle divin, à notre petite échelle humaine, elle n’est pas toujours facile à vivre. Le vent violent, le feu, l’extase en langues inconnues, tout cela nous montre bien le très fort bouleversement des apôtres quand ils sont saisis par l’Esprit saint. Ils sont bouleversés, hors d’eux-mêmes au point d’en avoir l’air ivres, et cela nous concerne, car nous le savons nous aussi : l’esprit qui souffle où il veut, et quand il veut, quand il nous saisit cela produit en nous de la souffrance, ou de la joie, ou même les deux à la fois. C’est d’ailleurs pour cela que la question se pose, s’est posée à toutes les églises depuis la Pentecôte : comment accueillir l’Esprit saint ? et je fais une parenthèse pour dire que c’est pour cela que notre Eglise réformée, aujourd’hui Eglise protestante unie, notre Eglise cherche, comme elle l’a toujours fait, et en particulier ici, à accueillir l’Esprit dans la simplicité du cœur et de la liturgie. Nous ne sommes ni propriétaires de l’Esprit saint, ni même un interlocuteur privilégié, et encore moins un intermédiaire obligé; et si nous prions, si nous pensons à Dieu ou si nous lui parlons, nous le faisons librement et avec joie, mais sans non plus nous permettre d’invoquer l’Esprit dans des pratiques où il est difficile de distinguer ce qui vient de Dieu et ce qui est surtout humain.
Mais il me semble que la question la plus importante, c’est « pourquoi ce jour-là » ; pourquoi est-ce justement pendant la fête de Pentecôte que l’Esprit, qui souffle où il veut et quand il veut, est venu traverser les disciples de son souffle dynamique ? Après tout, l’événement aurait pu avoir lieu à un autre moment, et ailleurs – et on peut être sûr que des événements du même genre se sont produits aussi ailleurs, à bien d’autres moments – à commencer par la conversion du centenier Corneille quelques chapitres plus loin – mais s’il est situé le jour de la fête de Pentecôte, Shavouot, la fête des récoltes devenue la fête de l’alliance, ce bouleversement prend un sens encore plus fort. Ce sens, le théologien du 13ème siècle Thomas d’Aquin l’a expliqué en une phrase : « A la fête de la Pentecôte, où fut donnée la loi ancienne, succède la fête de Pentecôte, où fut donnée la loi de l’Esprit de Vie » ; la loi de l’Esprit de vie – spontanée et inattendue, à l’opposé d’un ordre codifié par des interdits et des rituels ; c’est rassurant les rituels, on en a besoin, mais ils peuvent devenir écrasants – un renouvellement qu’on peut voir et entendre, un renouvellement qui s’exprime et se vit dans la liberté. Nous assistons au véritable renouvellement de l’alliance, et ce que nous dit le texte, c’est que ce renouvellement libre et spontané est à la fois individuel et communautaire : chacun des participants reçoit sa langue de feu, donc chacun vit cette irruption du souffle saint de manière individuelle, mais c’est une expérience qu’ils vivent ensemble ; ce souffle les unit, par ce souffle ils deviennent ensemble témoins, communauté de témoins de la nouvelle alliance. Dans cette expérience spirituelle communautaire, quelle que soit sa réalité historique, ce que les croyants regroupés autour des disciples sont en train de vivre est un événement fondateur. L’Eglise universelle, notre Eglise se crée ici et maintenant, au moment où l’Esprit, le souffle saint qui s’est saisi de chacun et de tous, leur permet non seulement de s’exprimer mais de se comprendre. Parce que s’il y a un élément miraculeux à la Pentecôte, il est là : des Galiléens en extase délirent, probablement dans leur propre langue, en araméen, et tous les étrangers ont l’impression de les comprendre, beaucoup partagent même leur extase. Cette magnifique énumération que nous avons entendue, Luc ne l’a pas écrite par hasard ; au moment où les premières communautés peinent encore à s’ouvrir aux non-juifs, ce très grand écrivain pose ici un élément théologique fondamental. Le souffle saint révèle, libère et unit – ce même souffle qui s’était posé sur Jésus au baptême vient susciter la naissance de l’Eglise, universelle dès l’origine, pour permettre à tous, comme le dit le texte, de s’ouvrir aux œuvres grandioses de Dieu.
En fait, ce qui est étonnant à la Pentecôte, ce n’est pas qu’un certain nombre des spectateurs de cette scène étonnante pensent que les apôtres ont trop bu; ce qui est étonnant et magnifique, c’est que parmi ces spectateurs, beaucoup comprennent ce qui se passe. On ne sait pas ce que les apôtres disent vraiment, on ne sait pas ce que les spectateurs entendent et comprennent, « chacun dans sa propre langue » – ils viennent de partout ces gens, ils parlent d’autres langues; certains d’eux n’ont jamais entendu parler de Christ, et pourtant dans quelques minutes, quand Pierre va leur parler de sa mort et de sa résurrection, ils auront « le coeur transpercé » (c’est un peu plus loin, au verset 37) et environ trois mille personnes recevront le baptême. C’est la naissance de l’Eglise universelle dans le souffle saint que nous célébrons aujourd’hui, avec bonheur et reconnaissance. Pour les trois mille d’alors comme pour tout croyant aujourd’hui, recevoir le baptême c’est dire oui ; c’est reconnaître que la grâce de Dieu, l’Esprit de vérité, est offert en Christ à tous les humains; qu’il demeure auprès de nous, qu’il est en nous et qu’il nous aide à nous tenir droits. Aujourd’hui comme hier, par le baptême et par l’Esprit, nous pouvons vivre l’absence de Jésus comme une véritable présence – par le baptême et par l’Esprit nous restons unis à Dieu, nous savons que nous sommes unis à Lui en Christ, chemin de vérité et de vie pour tous les humains.
