Prédication du 3 décembre 2023

de Stéphane Lavignotte

Lectures bibliques

Esaïe 8, 23-9, 3

23 Mais les ténèbres ne régneront pas toujours sur la terre où il y a maintenant des angoisses. Si le passé a réduit à peu de chose le pays de Zabulon et le pays de Nephtali, l’avenir donnera de la gloire à la route de la mer, à l’autre côté du Jourdain, au territoire des nations.

1 Le peuple qui marche dans les ténèbres a vu une grande lumière ; sur ceux qui habitent le pays de l’ombre de mort une lumière a brillé.
2 Tu as rendu la nation nombreuse, tu l’as comblée de joie. Ils se réjouissent devant toi de la joie des moissons, de l’allégresse qui règne au partage du butin.
3 Car le joug qui pesait sur elle, la trique qui frappait son dos, le bâton de son oppresseur, tu les as brisés comme au jour de Madiân.

1 Thessaloniciens 5, 1-6

1 Pour ce qui concerne les temps et les moments, vous n’avez pas besoin, frères, qu’on vous écrive. 
2 En effet, vous savez vous-mêmes parfaitement que le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit. 
3 Quand ils diront : « Paix et sécurité ! », alors la destruction arrivera sur eux à l’improviste, comme les douleurs de l’accouchement sur la femme enceinte, et ils n’échapperont en aucun cas. 
4 Mais vous, frères, vous n’êtes pas dans les ténèbres, pour que ce jour, tel un voleur, vous surprenne ; 
5 car vous êtes tous fils de la lumière et fils du jour. Nous n’appartenons pas à la nuit ni aux ténèbres. 
6 Ainsi donc, ne dormons pas comme les autres, mais veillons et soyons sobres.

Luc 21, 34-36

34 Prenez garde à vous-mêmes, de peur que votre cœur ne s’alourdisse dans les excès, les ivresses et les inquiétudes de la vie, et que ce jour n’arrive sur vous à l’improviste, 
35 comme un filet, car il viendra sur tous ceux qui habitent la surface de toute la terre. 
36 Restez donc éveillés et priez en tout temps, afin que vous ayez la force d’échapper à tout ce qui va arriver et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme.

Prédication

Comme ça serait simple  !
Le monde serait divisé en deux  : d’un côté les enfants de la lumière, de l’autre ceux des ténèbres. D’un côté ceux qui sont du côté du jour, de l’autre ceux qui sont dans la nuit.
Il y aurait ceux qui savent «  la vérité  » – Christ est venu et il reviendra – et les autres qui sont dans l’erreur.
Les bons connaîtraient la vraie espérance d’une vie après la mort, emmené par le Christ lui-même  ; les autres sombreraient dans les ruines d’un monde amené à disparaître…
Et bien sûr, vous et moi, nous serions du bon côté  : de la lumière, du jour et de la vérité, de l’espérance, de la vie éternelle…
Voilà un monde simple  !

N’est-ce pas un peu l’impression qu’on a en lisant le texte  ? Après tout, ça peut se comprendre. Les membres de la communauté de Thessalonique sont une petite minorité qui a pris des risques. Ils ont quitté la foi de leurs voisins, de leur famille, de leurs amis, pour la foi en Christ. Ils ont abandonné une belle collection de Dieux – douze Dieux de l’Olympe de Zeus à Pan, Dieu de la fécondité – qu’on voit partout dans leur ville sous formes de statues impressionnantes. Ils ont échangé un riche panthéon pour…. un seul Dieu unique, tout seul, qu’en plus, on ne voit pas et ne représente pas. Et son messie, Jésus, qui est mort sur la croix, loin des exploits de super-héros des Dieux grecs. «  Folie pour les grecs  », reconnaît l’apôtre Paul en 1 Corinthien 23, dans une lettre à une autre communauté grecque, celle de Corinthe.
En plus, leur foi repose non seulement sur quelque chose d’aussi fou que la crucifixion, mais quelque chose de guère plus croyable  : la résurrection. Et moins croyable encore, surtout pour des grecs, le fait que ce Christ qui a rejoint Dieu va revenir. Or, cela fait bien 15 ans qu’il est parti et il ne revient toujours pas…
Bref, dans ces conditions, pour tenir dans la foi, il faut se remonter le moral, se serrer les coudes… Il vaut mieux croire dur comme fer qu’on a raison  ! Que les autres ont tort  ! Qu’on est du bon côté  !

Après tout, ce phénomène, on le connaît bien. Dans nos sociétés, il y a en permanence des constructions de «  eux  » et «  nous  ». «  Eux  », l’erreur.  «  Nous  », la vérité.
Souvenez-vous de la crise du covid, comment cela a divisé jusque dans nos communautés. Les pro-vax et les anti-vax. Derrière, il y avait une vraie peur  : la mort de soi, des proches. Et de vraies interrogations  : les vérités évoluaient en permanence  ! Et donc, pour se rassurer, autant être bien dans son camps  !
Aujourd’hui, face à la crise climatique, de la même manière, des «  camps  » ne sont-ils pas en train de se former  ? Ceux qui seraient éveillés, conscients de la crise climatique et qui fustigent ceux qui ne le sont pas, ne changent rien et ne voudraient rien changer. A l’autre extrême, ceux qui dénoncent cette dictature montante d’une écologie punitive qui nous empêcherait de manger de la viande et nous priverait de la liberté de circuler en voiture. « Vous ne voyez pas que ce monde est en ruine  ! Qu’un nouveau monde est en train d’accoucher  !  » leurs disent les premiers. «  Qu’ils nous fichent la paix  ! Laissez-nous tranquille  !  » répondent les seconds … Ah, tiens, ce sont exactement les mots de la lettre de Paul aux thessaloniciens…

Mais en fait, si on est honnêtes avec nous-mêmes, n’est-on pas à la fois les uns et les autres  ? Cette division elle passe en chacun de nous, non ?

Certes, nous sommes conscients qu’il faut rester éveillé et sobres, ne pas nous endormir dans la foi et aimer son prochain. Ne pas être enivrés des biens du monde mais passionnés de l’amour de Dieu et de nos sœurs et frères.
Mais rester éveillés et sobres, c’est fatigant, être tout le temps des héros de la foi, ça use. Nous sommes aussi complètement de ce monde et nous avons besoin de paix et de tranquillité. De repos.
Nous croyons tout de même à des choses pas simples  : mort, ressuscité, monté à la droite de Dieu et il reviendra. Et nous attendons qu’il revienne depuis 2023 ans, bientôt 2024 ans. Pas facile. Encore moins facile dans nos sociétés modernes où la science domine avec l’idée que le vrai est ce qui se démontre, peut se prouver par des expériences qu’il faut reproduire  ! Allez donc reproduire «  mort, ressuscité, monté à la droite de Dieu et il reviendra  »  !

Mais de l’autre, si nous sommes des humains aspirant à la tranquillité, à la paix, au confort, nous avons conscience que les modes de vie qui dominent ce monde ne nous épanouissent pas complètement. Heureux celui qui a un travail qu’il a choisit  ! Heureux celui qui a choisi son travail et l’exerce dans des bonnes conditions  ! Mais combien sont satisfaits de leur travail  ? Mais travailler et consommer, est-ce suffisant  ? Quand en plus, on n’arrive pas à boucler les fins de mois, est-on heureux  ? Bref, le côté ténébreux, nuit, ne nous guette-t’il pas, que l’on soit dans le ronron de la vie quotidienne ou l’inquiétude des fins de mois difficile  ? On a alors besoin de cette interpellation  : changez de vie  ! Choisissez la lumière  ! Vivez au grand jour  ! Enfantez une nouvelle vie, un nouveau monde  !

Il y a sans doute aussi un dernier cas de figure où nous sommes divisés nous-mêmes et nous avons besoin de nos deux faces.
Quand on est sûr, vous et moi, d’être du bon côté, comme Paul quand il s’adresse à la communauté de Thessalonique en disant «  nous  » : «  nous  » de la lumière, «  nous  » du jour et de la vérité… Quand on est persuadé d’être du bon côté, celui de la vérité, n’y a-t-il pas là aussi un risque de s’endormir  sur cette vérité ? De s’endormir dans la bonne conscience d’avoir raison  ? Il faudrait veiller à ne pas s’endormir dans la conviction qu’on est dans la lumière  ! Il faudrait veiller à ne pas s’endormir dans l’idée qu’on est éveillé une bonne fois pour toute  !

Par exemple, que l’on soit persuadé à juste titre qu’il faut tout bouleverser pour sauver la planète du risque climatique. Ou persuadé au contraire qu’on ne doit pas sacrifier l’emploi, l’économie pour la transition écologique. On croit qu’on est éveillé et on endort son esprit critique, son empathie pour d’autres, sa prise en compte de la complexité des choses, sa prise en compte des arguments des autres…

Et c’est pareil pour la foi. «  Mort, ressuscité, monté à la droite de Dieu et il reviendra  »… «  Oui, c’est bon j’y crois  !  ». Ne serions-nous pas endormis  ? Sentons-nous, réalisons-nous encore la dimension incroyable, bousculante, inimaginable de ce «  mort, ressuscité, monté à la droite de Dieu et il reviendra  ». Pour paraphraser Paul, pour bien le saisir, est-ce qu’on ne devrait pas à nouveau trouver ça scandaleux comme le pensaient les juifs  ? De nouveau réaliser combien c’est complètement fou, comme le pensaient les grecs  ?
Ne devrions-nous pas trouver des nouvelles manières de le comprendre, de le faire comprendre, de le rendre compréhensible pour aujourd’hui  ?

Et d’ailleurs, c’est sans doute dans ce cas là, si elles gardent leur caractère fou, scandaleux, que ces réalités de l’autre monde sont réellement complémentaires de celles de ce monde-ci. Quelles peuvent jouer un rôle d’éveil.
Face aux épidémies, à la crise climatique, à nos sociétés qui se divisent face à l’immigration, à la crise de nos démocraties, il va y avoir besoin de plus que de petits espoirs. Le petit espoir de «  la technique nous sauvera de la crise climatique  » ne nous endort-il pas face aux changements à mener  ? Le petit espoir de «  il suffit de fermer les frontières  » ne nous endort-il pas face aux défis de l’accueil des étrangers qui fuient aujourd’hui guerre, dictature et misère et demain de plus en plus la crise climatique  ?
Nous avons besoin de plus que de petits espoirs pour ne pas se réfugier dans le sommeil qui nous fait éviter le gigantisme des problèmes.
Nous avons besoin de cette grande espérance qui sonne en permanence comme un réveil  : il est mort puis ressuscité  ! Il est monté à la droite de Dieu et il reviendra  !
Nous avons besoin de cette grande espérance  : la vie est plus forte que la mort, la fin de l’histoire n’est pas dite, tout est encore possible.