Prédication du 6 septembre 2020

de Dominique Hernandez

Culte de l’Assemblée du Désert

Pour suivre le culte de l’Assemblée du Désert

L’Assemblée du Désert du 6 septembre 2020, sur le thème “une bible à la main” a été annulée, en raison des mesures de précautions sanitaires liées au Covid- 19 et c’est une déception pour tous ceux qui avaient prévu de s’y rendre, mais :

  • le culte prévu, présidé par notre pasteure, Dominique Hernandez, a été enregistré samedi 5 septembre, au Musée du désert, à Mialet, sous les châtaigniers et a été diffusé par France Culture le dimanche 6 septembre, de 11h à 12h,
  • il est également disponible sous forme de vidéo sur la chaîne YouTube du site du Musée du désert
  • il est intéressant de signaler que la liturgie, à l’exception de la prière d’intercession, s’inscrit dans la continuité des assemblées commémoratives des cultes du Désert : elle n’a pas changé depuis 1911, date de la première “Assemblée du Désert”, à Mialet.
    Elles se tiennent au Mas Soubeyran dans la commune de Mialet où se trouve la maison natale du chef camisard Rolland devenue le musée du Désert.
  • les conférences prévues l’après-midi ont également été filmées et mises en ligne sur leur chaîne.

Bonne écoute, bonne visualisation !
Soyons ensemble !

Lecture : Actes 8, 26-40

Lecture biblique

Actes 8, 26-40

26 L’ange du Seigneur dit à Philippe : Va vers le sud, sur le chemin qui descend de Jérusalem à Gaza, dans le désert.
27 Il se leva et partit. Or un Ethiopien, un eunuque, haut fonctionnaire de Candace, la reine des Ethiopiens, et responsable de tous ses trésors, était venu à Jérusalem pour adorer,
28 et il s’en retournait, assis sur son char, en lisant à haute voix le Prophète Esaïe.
29 L’Esprit dit à Philippe : Avance et rejoins ce char.
30 Philippe accourut et entendit l’Ethiopien qui lisait le Prophète Esaïe. Il lui dit : Comprends-tu ce que tu lis ?
31 Il répondit : Comment le pourrais-je, si personne ne me guide ? Et il invita Philippe à monter s’asseoir avec lui.
32 Le passage de l’Ecriture qu’il lisait était celui-ci : Il a été mené comme un mouton à l’abattoir ; et, comme un agneau muet devant celui qui le tond, il n’ouvre pas la bouche.

33 Dans son abaissement, son droit a été enlevé ; et sa génération, qui la racontera ? Car sa vie est enlevée de la terre.

34 L’eunuque demanda à Philippe : Je te prie, de qui le prophète dit-il cela ? De lui-même ou de quelqu’un d’autre ?
35 Alors Philippe prit la parole et, commençant par cette Ecriture, il lui annonça la bonne nouvelle de Jésus.
36 Comme ils continuaient leur chemin, ils arrivèrent à un point d’eau. L’eunuque dit : Voici de l’eau ; qu’est-ce qui m’empêche de recevoir le baptême ?
[37] 38 Il ordonna d’arrêter le char ; tous deux descendirent dans l’eau, Philippe ainsi que l’eunuque, et il le baptisa.
39 Quand ils furent remontés de l’eau, l’Esprit du Seigneur enleva Philippe. L’eunuque ne le vit plus : il poursuivait son chemin, tout joyeux.
40 Quant à Philippe, il se retrouva à Azoth ; il annonçait la bonne nouvelle dans toutes les villes où il passait, jusqu’à son arrivée à Césarée.

Prédication

Chers amis, frères et sœurs, nous voici donc embarqués dans un récit de voyage.

Un récit de voyage, dans la Bible comme dans d’autres ouvrages, c’est pour le lecteur, une invitation au trajet de l’interprétation, une invitation à la trajectoire de la quête de sens. Et pour aider ses lecteurs, pour nous aider à bien le comprendre, Luc place la question de l’interprétation au cœur de son récit : Comprends-tu ce que tu lis ? demande Philippe à l’eunuque. Comment prends-tu en toi-même ce que tu lis ?
C’est une question que chacun peut se poser à lui-même lorsqu’il lit une page d’un des livres de cette bibliothèque qui tient dans une main. La lecture d’un texte biblique est comme une invitation à prendre la route, à partir dans une quête d’interprétation.
L’évangéliste Luc affectionne les récits de route, les récits où sur la route il est question de comprendre ce que les Écritures donnent à lire :

la route de Jérusalem à Jéricho dans la parabole du samaritain racontée au scribe par Jésus qui lui avait demandé : dans la Loi qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ?
la route d’Emmaüs au jour de Pâques où le Ressuscité, se faisant compagnon de route de deux disciples déçus leur ouvre les Écritures,
la route de Jérusalem à Gaza pour ce récit que nous lisons aujourd’hui.

Le récit de Luc débute avec l’envoi de Philippe sur cette route par l’ange du Seigneur. C’est à dire une volonté divine, une volonté pour le moins appuyée. Et avec quel déploiement de moyens : un ange et l’Esprit. Faut-il donc que ce soit important ! Qui est donc cet homme que Philippe doit impérativement rejoindre ?
Un homme, un éthiopien, ministre du trésor de la reine d’Éthiopie, eunuque, qui revient de Jérusalem. Un étranger, instruit et puissant dans son pays, riche puisqu’il possède un char pour voyager et au moins un livre, plus précisément au moins un rouleau, celui du livre d’Esaïe.
Mais il est aussi un homme qui ne peut avoir de descendance et dont l’avenir est brisé par cette privation irrémédiable,

un eunuque qui, s’il se sent proche de la foi d’Israël : il est allé à Jérusalem pour adorer et il lit le livre d’Esaïe, se heurte sur son chemin de foi à une limite posée au livre du Deutéronome qui interdit aux eunuques d’entrer dans l’assemblée des fils d’Israël (23,1),
un homme qui ne comprend pas ce qu’il lit et qui n’a personne pour l’aider sur le chemin de la lecture: je n’ai personne pour me guider.

Un homme dont l’avenir, la foi, la lecture sont bloqués, empêchés pour reprendre un mot du texte lorsque l’eunuque dit : qu’est-ce qui m’empêche de recevoir le baptême ? Empêcher, un mot, un verbe qu’il faut aller chercher presqu’au terme de ce passage pour revenir au début, comme une clef de lecture, parce que lire, c’est toujours aussi relire, reprendre la route, interpréter encore, à nouveau.
C’est pour cet homme empêché que Luc fait intervenir l’ange, l’Esprit, Philippe et même Esaïe à travers une citation du livre du prophète. L’évangéliste inscrit ainsi une conviction profonde, une conviction évangélique, celle que devant Dieu cette existence empêchée est précieuse, la conviction que cette vie compte, cette vie unique, autant que celles de tous les samaritains qui ont reçu le baptême après avoir écouté les paroles de Philippe, autant que celle de chacun des apôtres, autant que celle de chacun de nous.
Aucun de ces empêchements ne doit devenir motif de condamnation, de malédiction, d’exclusion, de résignation triste ou coupable, même s’il demeure. Car l’eunuque restera eunuque. Mais il aura compris que la valeur de sa vie ne tient pas à son origine, ni à son impossibilité d’engendrer une descendance, pas plus qu’à sa richesse ou à son pouvoir, mais qu’elle tient à son accueil inconditionnel et singulier dans la grâce, l’amour, l’alliance manifestés en Jésus le Christ crucifié et ressuscité.
L’eunuque restera eunuque, et ministre des trésors de la reine d’Ethiopie, et un homme de foi, mais le point d’accroche de son identité aura basculé sur la grâce, son identité profonde aura été décrochée des déterminismes et des circonstances. Il restera lui-même et en même temps sera transformé, dans une dynamique de reconnaissance et de libération qui le conduit vers lui-même sur la route de Jérusalem à Gaza, une route à reprendre encore et à nouveau au fil des lectures et des interprétations successives des Écritures.
C’est ce chemin que Luc raconte pour ses lecteurs, pour nous, chargés, encombrés, empêchés que nous sommes

par des événements qui surviennent dans nos histoires,
par des interdits que nous subissons,
par des obligations que nous supportons,
par des circonstances que nous ne choisissons pas,
par des cadres, des traditions, des croyances qui nous sont imposés ou que nous nous imposons,
par des choix qui s’avèrent n’être pas ou plus supportables ou bénéfiques.

Ce chemin nous conduit à nous décoller des images taillées, des représentations figées, des identités immuables, cette route est celle de nos devenirs, de nos passages comme autant de Pâques, de nos rencontres comme divinement visitées.

Ce chemin, Luc le raconte comme passant par la lecture du livre d’Esaïe, la lecture de mots anciens, un texte d’une autre époque, d’une autre culture, étranges et étrangères. La route commence par un détour.

Il a été mené comme un agneau à l’abattoir ;
comme un agneau muet devant celui qui le tond, il n’ouvre pas la bouche.
Dans son abaissement son droit a été enlevé ;
et sa génération qui la racontera ?
car sa vie est enlevée de la terre.

L’eunuque lit à haute voix : telle était la pratique de lecture dans l’Antiquité. C’est une expérience que chacun de nous peut faire, une expérience spirituelle parce qu’elle requiert l’être entier dont la vie n’est pas vie sans corps, et parce qu’elle donne au texte une ampleur autre que celle du rouleau ou de la page. Chacun peut éprouver quel engagement du corps, souffle et voix, requiert la lecture à haute voix, comment le souffle peut manquer sur un mot ou et la voix flancher sur une expression. Chacun peut éprouver la nécessité d’incorporer le texte et de lui donner de l’espace en soi, et comment une douleur peut survenir par une réminiscence obscure ou l’esprit se bloquer sur un souvenir à peine émergent. Lire à haute voix c’est permettre au texte de devenir présent non seulement pour le plaisir des mots mais aussi pour la sensation d’une résonance entre ce que porte le texte et ce que chacun porte en soi.
Seulement cette sensation ne suffit pas. Comprends-tu ce que tu lis ?
L’eunuque ne comprend pas, empêché par l’étrangeté des paroles d’Esaïe, empêché par sa solitude. Comment le pourrais-je ? Combien de fois n’avons-nous pas pensé ou entendu comme une évidence résignée ou agacée ce « je ne comprends rien », ce « je ne suis pas capable ».
Il manque à l’eunuque quelqu’un qui éclaire un début de trace, de piste d’interprétation. C’est à cette situation que répond l’envoi de Philippe, œuvre de l’Esprit, l’énergie qui pousse et entraîne au-delà du connu, du familier, de l’habituel, du traditionnel. C’est une incitation à entrer en relation avec celui, celles, ceux qui voyagent, passent, circulent sur la route, une incitation à se parler, à partager ce qui peut l’être, une incitation à engager la conversation l’un avec l’autre, y compris avec celles et ceux avec lesquels nous n’imaginons pas parler. Ce n’est pas la bible qui parle, la bible ne dit rien. Mais en l’ouvrant, en la lisant, c’est nous qui pouvons nous parler, de ce que nous découvrons de nous-mêmes et des uns et des autres, de ce que nous vivons, de ce que nous comprenons ou pas, de ce que nous croyons. Cette possibilité de rencontres est source de joie, joie du partage et de l’échange, joie de l’élargissement de l’être qui se déplie, qui se découvre, joie du service rendu et reçu, joie de la présence de l’autre. Cette joie est soufflée par l’Esprit, par la divine et vivifiante puissance de relation qu’est l’Esprit.

Cette rencontre imprévue, improbable survient sur la route c’est-à-dire en-dehors de l’Église. Pierre, ou un autre apôtre, ne viendra pas approuver ni imposer les mains ; l’eunuque poursuivra sa route pour rentrer chez lui sans s’insérer dans une communauté déjà constituée. Il poursuivra sa route, joyeux, et cela suffit. Cela suffit pour lui, pour Philippe, pour nous. Et cela suffit pour Dieu, fait comprendre Luc. Cette communauté éphémère de lecture, de partage, d’écoute représente quelque chose de cette Église invisible dont l’Église visible n’est qu’une partie, et qui ne doit pas l’oublier ; l’Église visible qui trouve là une raison de se réjouir de l’infini de la grâce et de l’amour de Dieu, et de n’être pas comptable mais témoin du Royaume ouvert à tous. La rencontre sur la route, c’est une marque de la liberté de Dieu dont ni la Parole, ni le Christ ni l’Esprit ne sont contraints par les convictions et les organisations humaines, ce qui délivre ces dernières de l’ambition de devoir rendre compte de la totalité des paroles au sujet de Dieu.
Cela est déroutant, et des copistes ont ajouté un verset au texte de Luc. A l’eunuque qui veut être baptisé, Philippe dit : « Si tu crois de tout ton cœur, cela est possible. Et l’eunuque répondit : Je crois que Jésus-Christ est le fils de Dieu. » Volonté de cadrage, de mise à la norme ecclésiale avec une confession de foi connue et reconnue mais que Luc avait délibérément évité ; car il ne s’agit pas d’Église mais d’une personne, d’une vie qui compte. Le livre des Actes n’est pas le livre de la naissance et de la croissance de l’Église, c’est le livre de la Parole qui se répand dans l’humanité, y compris hors contrôle et vérification de l’Église. La route de Jérusalem à Gaza, c’est le lieu d’une échappée belle et bonne de la Parole, de l’Esprit.
C’est essentiel pour les Églises qu’il y ait la route, un lieu extérieur, un lieu commun à ceux des Églises et aux autres, un lieu où l’on ne choisit pas ceux qui y passent, un lieu où l’on ne choisit pas de marcher comme Philippe n’a pas choisi la route de Gaza à Jérusalem. Nous ne choisissons pas non plus le monde où nous vivons, nous y sommes envoyés par le simple fait d’être nés et envoyés à nouveau étant nés d’Esprit et de Parole. La route est un lieu pour rencontrer, lire et interpréter, et se parler gratuitement, sans compter, parce qu’un seul compte, un seul suffit, un qui poursuit sa route joyeusement.

Mais retournons sur le char, là où sont assis l’eunuque et Philippe, avec le livre d’Esaïe. De qui le prophète dit-il cela ? De lui-même ou de quelqu’un d’autre ?
L’eunuque ne comprends pas, mais il questionne. Il questionne parce qu’il ressent en lui une résonance entre les mots du prophète et sa propre expérience d’homme empêché, d’homme affecté par une violence, par un malheur, par une misère à laquelle il ne peut échapper. Cet agneau muet, mené à l’abattoir, cet être abaissé dont le droit et la vie sont enlevés : il y a là quelque chose de lui, de sa chair mutilée, de sa foi entravée, de son impuissance à comprendre. Il y a là quelque chose de ce qu’il éprouve chaque jour, écartelé qu’il est entre son pouvoir et son impuissance, entre sa richesse et ce qui lui manque.
L’eunuque est saisi par la violence faite à celui qu’Esaïe compare à un agneau. C’est là que commence ce que raconte le récit de Luc, avec la citation d’Esaïe placée au cœur du texte, dans la violence subie par celui dont parle Ésaïe, violence qui se répercute dans la vie de l’eunuque. C’est là le commencement de la route quand une phrase, un mot, une image viennent percuter une histoire incarnée. Cet ébranlement est une véritable expérience spirituelle. La route débute avec un choc, une brèche, une fracture voire une effraction du texte dans l’être au lieu de souffrance, au lieu du désir de ne pas se soumettre ou se satisfaire de ce qui est, de ce qui est fait.
D’autres parmi nous, autour de nous, sont saisis par un mot, une histoire, une expression d’amour, de gratitude, de courage, de liberté, ou d’exclusion, de souffrance, de perte. Lire mobilise des émotions et des affects autant que la raison et l’intelligence, et la Bible offre un tel réservoir de mots, d’histoires, de symboles qui font échos aux expériences humaines, que chacun peut ressentir une résonance. Mais ressentir ne suffit pas, il s’agit de comprendre, ce qui est autre chose que savoir.

De qui le prophète parle-t-il ? De lui-même ? D’un autre ? Du peuple d’Israël, d’un reste du peuple d’Israël ? Du Messie ? de Jésus ? Comment se retrouver dans ces diverses interprétations ? Laquelle suivre, laquelle signale la bonne route ? Laquelle est la vérité pourrait demander le lecteur ? Mais la Bible n’est pas un code de vérités et la vérité n’est pas un contenu, un savoir objectif. Les textes bibliques ne s’offrent pas comme des paroles ultimes et définitives, mais comme appel permanent à l’interprétation pour vivre, vivre les uns avec les autres, vivre dans l’âpreté du monde. Car la Parole a été faite chair confesse l’évangéliste Jean, chair et pas Écritures, chair dans laquelle a été interprétée la Parole de création, la Parole de vie, la Parole d’amour, la Parole de liberté.
Philippe annonce la bonne nouvelle qui est Jésus mené à la croix sans se défendre et sans être défendu, Jésus qui n’a cherché ni coupable ni vengeance, car Jésus aimait, lui qui marchait sur les routes, qui ne faisait que du bien, qui accueillait, qui guérissait, qui encourageait.
Jésus dont le nom, Dieu sauve, exprime la volonté de Dieu, Jésus qui est le Christ pour la libération, le relèvement, la bénédiction de tous. Et l’eunuque peut comprendre, et nous pouvons comprendre et croire que le premier et le dernier mot sur chacun de nous n’est pas une parole de malheur mais une parole pour la vie. C’est pour faire entendre cela que les Écritures, qui s’inscrivent dans la réalité et pas dans un idéal, nous conduisent au cœur du scandale de la violence, de la souffrance. Mais elles ne nous laissent pas seuls avec notre souffrance, notre violence, notre misère, et notre humanité réelle. Elles nous les désignent, elles nous y conduisent, elles nous y rencontrent comme témoignages d’humains du passé qui ont affronté souffrance, violence et misère non pour les supprimer, ce qui serait une grave illusion, mais pour explorer comment vivre encore dans l’expérience de la foi. Car Dieu se rend présent là où l’humain est au plus obscur de lui-même, caché à lui-même, et en même temps au plus nu, au plus démuni. Et avec d’autres qui se soucient de nous en ces lieux-là, avec d’autres dont nous nous soucions car ils sont dans ces lieux-là, la route s’ouvre, grâce à quelques traces qui suffisent pour indiquer qu’il y a un chemin, les traces déposées dans la Bible, les traces des témoins du passé et celles des témoins vivants. Et avec l’impulsion qu’est le Christ, avec l’énergie de l’Esprit, la route se trace, pas après pas, non dans la répétition de ce qui est écrit, non dans la reproduction des expériences dont les Écritures témoignent, mais dans leur reprise, chacun dans son existence, corps, esprit, âme et intelligence convoqués dans un élan véritablement vital.

Esaïe annonce une bonne nouvelle, bonne nouvelle de la reconnaissance de celui à qui tout est enlevé, bonne nouvelle d’un choix divin, d’un appel de Dieu qui ne requiert pas de puissance ni de qualités spécifiques de la part de celui qui est appelé : agneau muet, humain démuni. De même, face à la violence et à la souffrance, Philippe parle de Jésus, le Christ, bonne nouvelle d’un accueil inconditionnel, d’une reconnaissance sans préalable, d’une divine confiance sans formalité. Les trois histoires, celle de l’agneau, celle de Jésus, celle de l’eunuque se croisent en un lieu, un point de souffrance que Philippe éclaire, et que chacun peut à son tour dénouer en y insérant sa propre existence, ses propres expériences de limites éprouvées, de désir persistant et de confiance joyeuse.
La Bible recueille et offre ces textes comme une ressource, une dynamique pour affronter l’existence et y discerner la marque d’une bonté originelle que rien ne peut altérer. Ce recueil, cette offre représentent un des signes de la fidélité, de l’insistance de Dieu à travers et malgré la complexité et les ambiguïtés de chaque existence humaine et du monde. En lisant ainsi les Écritures, il nous est donné de découvrir à quelle liberté nous sommes appelés, et de comprendre la dimension relationnelle dans laquelle nos existences chargées de leur bagage singulier s’écrivent chaque jour.
C’est comme si la capacité de lire et la capacité de vivre s’appuyaient l’une sur l’autre, au croisement de l’interprétation des textes et de l’interprétation de l’existence. Il ne s’agit pas de devenir seulement savant en matière biblique car le savoir, les connaissances servent à aiguiser et assouplir la pensée et la réflexion pour comprendre et interpréter. Il ne s’agit pas de devenir efficace dans sa vie, ce qui risque de verser dans la vanité ou l’autojustification. Il s’agit de devenir présent au présent et de se sentir vivant. C’est le désir d’être vivant qui pousse l’eunuque à questionner Philippe au sujet du texte d’Esaïe. Et l’homme a besoin de Philippe pour que ce désir passé par le creuset de l’épreuve soit nouvellement éclairé par la grâce et pour trouver sens à sa vie qui advient. Entre l’eunuque et Philippe, une forme, celle de la rencontre et de la lecture partagée, est donnée à ce besoin de l’autre. Nous avons besoin d’autres, pour que dans la lumière d’un texte biblique lu ensemble se reflètent les pans obscurs de nos vies ; et ce besoin n’est pas un défaut ni un handicap. Au contraire, il est bon et il est réjouissant car il représente un éclat de grâce, un espace pour la Parole vivifiante !
Ce besoin d’autres pour une lecture commune s’inscrit dans l’Alliance qui n’est pas alliance entre Dieu et une personne seule, mais alliance en Christ entre Dieu et une multitude. Cette coopération de lecture partagée ouvre un sens nouveau à ceux qui lisent ; elle indique aussi qu’il y a du sens en excès, pour plus tard, pour d’autres circonstances, pour d’autres lecteurs, pour tous ceux qui cherchent à comprendre et à interpréter leur humanité sur leur route toujours à la fois singulière et partagée, route d’espoir, d’exils, de fuites, de découvertes, de réalisation, de prises de consciences, de désir. Il y a là une postérité pour l’eunuque, une postérité dont nous sommes aujourd’hui, nous qui lisons ce texte. Une postérité, une fécondité heureuse dans ses imprévisibilités, ses improbabilités, ses originalités surprenantes.

Qu’est-ce qui empêche que je sois baptisé ? Est-ce une vraie question ? Ou est-ce l’expression d’une découverte merveilleuse, celle que rien, rien n’empêche l’eunuque d’être pleinement accueilli, tel qu’il est, dans l’ensemble de ceux dont l’existence a trouvé sens et déploiement dans l’appel divin à être et à vivre, qu’ils soient en Église ou pas,

la prise de conscience émerveillée d’un homme qui n’est plus empêché d’être un homme vivant et croyant sur son propre chemin de vie et de foi. Il n’est plus un homme empêché, il est un homme autorisé.  Il n’a pas à prouver quoi que ce soit, il n’a pas à payer pour quoi que ce soit, il n’a pas à se justifier de quoi que ce soit.

C’est cela que raconte Luc dans ces quelques lignes, la possibilité et le don de devenir un homme, une femme, un humain autorisé, grâce à l’autorité des Écritures. Ce n’est pas une autorité de forteresse, une domination qui enferme, encadre, uniformise ; ce n’est pas une autorité qui affirme « c’est écrit » ou « la Bible dit que ».
C’est une autorité qui génère des questions et des partages, une autorité d’ébranlements, de cheminements, d’interpellation : qui dites-vous que je suis ? demandait Jésus-Christ à ses disciples. Donc il y aura une pluralité. Pas une pluralité de papes chacun sa bible à la main selon l’expression ironique de Boileau, mais une pluralité d’interprétations, d’expressions de foi, de récits poursuivis par chacun sur son chemin, écriture d’existence, tant il est vrai que vivre ce n’est pas seulement le fait biologique d’être en vie, mais d’être biographe de sa propre histoire.
L’autorité des Écritures est une autorité de service, au service de chacun pour lui offrir la possibilité, dans la liberté, d’une route, d’une existence renouvelée grâce à la puissance de vie que nous appelons le Christ et dont témoignent les Écritures.
Cela est créateur, cela est porteur de joie, la joie d’une insurrection qui traverse les empêchements à être, la joie d’une restauration de l’être et de l’humanité. Et parce qu’elle naît de l’Esprit qui lie et relie les humains sur les routes, cette joie demeure.

Amen