Prédication du 10 septembre 2023

de Dominique Hernandez

L’aveugle et les aveuglés

Lecture : Jean 9, 1-17 et 24-25

Lecture biblique

Jean 9, 1-17 et 24-25

1 En passant, il vit un homme aveugle de naissance. 
2 Ses disciples lui demandèrent : Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? 
3 Jésus répondit : Ce n’est pas que lui ou ses parents aient péché ; c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. 
4 Tant qu’il fait jour, il faut que nous accomplissions les œuvres de celui qui m’a envoyé ; la nuit vient où personne ne peut faire aucune œuvre. 
5 Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.

6 Après avoir dit cela, il cracha par terre et fit de la boue avec sa salive. Puis il appliqua cette boue sur les yeux de l’aveugle 
7 et lui dit : Va te laver au bassin de Siloam — ce qui se traduit « Envoyé ». Il y alla et se lava ; quand il revint, il voyait.

8 Ses voisins et ceux qui auparavant l’avaient vu mendiant disaient : N’est-ce pas là celui qui était assis à mendier ? 
9 Les uns disaient : C’est lui ! D’autres disaient : Non, il lui ressemble ! Lui-même disait : C’est moi ! 
10 Ils lui disaient donc : Comment tes yeux se sont-ils ouverts ? 
11 Il répondit : L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il me l’a appliquée sur les yeux et il m’a dit : Va te laver à Siloam. J’y suis donc allé, je me suis lavé et j’ai retrouvé la vue. 
12 Ils lui dirent : Où est-il, celui-là ? Il répondit : Je ne sais pas.

13 Ils conduisent vers les pharisiens celui qui avait été aveugle. 
14 — Or c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. — 
15 A leur tour, les pharisiens lui demandèrent comment il avait retrouvé la vue. Il leur dit : Il a mis de la boue sur mes yeux, je me suis lavé et je vois. 
16 Aussi quelques-uns des pharisiens disaient : Cet homme n’est pas issu de Dieu, puisqu’il n’observe pas le sabbat. D’autres disaient : Comment un homme pécheur peut-il produire de tels signes ? Et il y avait division parmi eux. 
17 Ils disent encore à l’aveugle : Toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? Il répondit : C’est un prophète.

24 Les pharisiens appelèrent une seconde fois l’homme qui avait été aveugle et lui dirent : Donne gloire à Dieu ; nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. 
25 Il répondit : Si c’est un pécheur, je ne sais pas ; je sais une chose : j’étais aveugle, maintenant je vois.

Prédication

Ce récit est souvent désigné comme celui de la « guérison d’un aveugle de naissance ». C’est effectivement le signe de la guérison d’un aveugle qui le porte. L’évangéliste Jean n’utilise pas le terme de miracle, il choisit celui de signe qui indique particulièrement bien que l’événement extraordinaire désigne autre chose que lui-même : le miracle n’a pas sa finalité en lui-même.
Ce récit pourrait tout aussi bien recevoir comme titre : « L’aveugle et les aveuglés » ou « De multiples aveuglements ». Parce que s’il y a bien un être humain atteint de cécité, il y a beaucoup plus d’êtres humains qui ne voient rien, qui ne voient pas clairement ce qui se passe, ce qui est en jeu, et qui agit. L’évangile de Jean est spécialisé dans le double sens de certains mots, parfois jusqu’au malentendu, et le verbe voir est l’un de ceux-là, comme en français ce verbe ne se réfère pas seulement au sens de la vue mais à la compréhension : vous voyez ce que je veux dire…
Voyons donc ce qui se passe pour l’homme aveugle et ensuite ce qu’il en est des autres aveuglés mis en scène dans le récit.

Non seulement l’homme (en grec : anthropos, un être humain) est aveugle de naissance, mais il est mendiant, c’est-à-dire totalement dépendant d’autrui : ses voisins, et le récit nous apprend qu’il a également des parents. Son existence humaine est limitée, diminuée.
Jésus le voit, en passant. Certainement beaucoup de personnes passent auprès de lui, sans le voir, occupées, affairées, indifférentes, vous voyez. Lorsqu’on passe, c’est généralement sans l’intention de s’arrêter, on se focalise sur le but où le passage mène. Mais Jésus qui passe voit l’homme et ce voir provoque la compassion de Jésus qui n’en reste pas là, qui s’arrête et se met à l’œuvre :

une œuvre de terre et de salive, la terre qui constitue les vivants et la salive qui permet de parler comme humain comme une reprise de Genèse 2,
une œuvre de boue et d’onction, car le verbe appliquer est le même verbe oindre qui évoque les prophètes et les rois, et le Christ puisque le mot Christ signifie celui qui est oint
c’est-à-dire une œuvre de création et d’envoi, où l’homme n’est pas seulement envoyé au bassin de Siloé : il est envoyé à la vue, ce qui est envoi dans une vie nouvelle.

Cette entrée dans sa vie nouvelle est franchement difficile, pleine de questions et d’accusations, de mises en cause et même d’insultes (lire tout le chapitre !!). Il n’a pas vu Jésus, il ne sait pas qui lui a donné de voir. Mais questionné, harcelé, il avance dans la compréhension, il découvre petit à petit qui est celui qui l’a guéri. Je ne sais pas, puis : c’est un prophète, plus loin, un homme issu de Dieu, avant que chassé par les pharisiens et retrouvé par Jésus il puisse dire : Je crois. Une entrée comme un long chemin plein d’obstacles, mais il y est entré avec une parole extraordinaire ; il a dit aux voisins : Je suis. Souvent traduit pas C’est moi. Oui, c’est lui, mais dans l’évangile de Jean, c’est la seule fois où une autre personne que Jésus dit : Je suis.
Jésus lui, le dit plusieurs fois, sept fois : Je suis le pain de vie, Je suis la lumière du monde, Je suis le bon berger, Je suis la porte des brebis, Je suis la résurrection et la vie, Je suis le chemin la vérité la vie, Je suis la vraie vigne. Ces sept Je suis viennent tout droit du livre de l’Exode et de Moïse recevant devant le buisson ardent le nom de Celui qui l’a appelé : Je suis, je serai, je suis qui je serai, je serai qui je serai. Le tétragramme imprononçable, le nom de Dieu qui s’écrit mais ne se prononce pas, à la fois contient et déploie un Je suis. C’est dire que l’homme qui voit, l’homme dans les yeux ont été oints de boue par Jésus, cet homme est ainsi entré dans une dimension d’humanité christique qui est celle à laquelle nous sommes tous destinés. C’est pourquoi ce miracle est signe : pas seulement le recouvrement de la vue mais une destinée nouvelle donnée, une advenue au monde comme un christ. L’humain de terre est humain par une Parole de reconnaissance et d’appel, de bénédiction et d’envoi. Il est rendu capable de dire : C’est moi, Je suis, devenu, par grâce, un humain de parole, de rencontre, de dialogue, de reconnaissance, de confiance.

Après l’aveugle, les aveuglés. Et d’abord les disciples. Suivant le regard de Jésus, ils voient l’homme aveugle mais en lui, ils voient un pécheur ou un enfant de pécheur et un pécheur ou un enfant de pécheur puni. La cécité est de leur point de vue la conséquence en forme de châtiment d’un péché. Comme il est difficile de dire en quoi un nouveau-né peut avoir péché, la faute est reportée sur les parents. Les disciples ne voient pas qui Jésus voit, ce que l’homme aveugle peut devenir, peut être. Ils sont aveuglés par leur logique rétributive qui ne fait voir que des coupables, et qui fait de Dieu la cause ultime de toute situation. Un enchaînement qui enferme ceux qui s’y réfèrent et qui enferme ceux qu’ils regardent. Qui a péché ? Lui ou ses parents ? Qui a péché, qui est coupable, qui est puni ?
Ni lui, ni ses parents ! Pour Jésus, la question des disciples est une mauvaise question, une question aveuglante. Déjà le prophète Jérémie proclamait que les enfants ne paient pas pour les péchés des parents. En la matière la responsabilité est strictement personnelle. Mais surtout, Jésus ne fait pas des malheurs les conséquences des péchés. Il ne considère pas la maladie ou la mort comme salaire du péché. Il n’agit et ne parle jamais comme si le péché faisait de l’humain un coupable permanent, éternel.
D’une part, le péché n’est pas affaire de moralité. Il désigne un écart, un manque, une incapacité de l’humain à déployer par lui-même son humanité à l’image de Dieu, en réponse à Dieu. D’autre part, le malheur et le mal ne sont pas forcément causés par le péché des humains : un tremblement de terre ne doit rien aux humains, un enfant qui naît avec un handicap ne subit pas la conséquence du péché. Même si nous savons aujourd’hui que certains comportements peuvent provoquer des maladies, toutes les maladies ne sont pas ainsi explicables. A se focaliser sur le triptyque péché/culpabilité/rétribution, tous sont enfermés dans les liens de causalités et de conséquences, et alors on ne voit pas ce qui peut être, ce qui est possible. Nous ne sommes pas des coupables condamnés à perpétuité. Parce que la réponse de Dieu au péché, ce n’est pas une condamnation. La réponse de Dieu au péché, c’est la grâce. Que soient manifestées les œuvres de Dieu s’exclame Jésus le Christ, œuvres de création, de bénédiction, de résurrection, toujours. Jésus oriente le regard des disciples vers la vie promise, la vie bénie, la vie sauvée afin qu’ils voient enfin chaque personne non comme forcément coupable mais destinée par grâce à un devenir, un avenir libéré.

Ensuite, les voisins aveuglés. Certains reconnaissent l’homme après sa guérison, et d’autres ne le reconnaissent pas. Ceux-là ne voient pas que le même homme, aveugle et mendiant, a été transformés. Ils ne voient pas : ils ne croient pas que c’est lui. Ceux-là sont aveuglés par la fatalité. Les choses ne peuvent pas être autrement que ce qu’elles sont. Les gens ne peuvent pas être autrement que ce qu’ils sont, une fois pour toutes. La proximité, ce sont des voisins, des hommes et des femmes du quotidien de l’homme aveugle, ne peut leur ouvrir les yeux sur le changement. Le possible, le peut-être ne font pas partie de leur champ de vision, même pas la bonne nouvelle d’un homme qui était aveugle et qui est guéri. L’aveugle mendiant restera aveugle et mendiant : c’est son identité, c’est la case dans laquelle il est rangé ; sinon, c’est que c’est un autre qui lui ressemble. L’aveuglement de certains voisins, c’est celui qui ne voir le monde que tel qu’il a toujours été vu. Dans cette assignation à l’identique, il n’y a pas d’existence, au sens littéral d’aller au-delà de là où l’on est, et cela conduit à un déni de reconnaissance qui est d’une grande violence. Mais face à cet aveuglement, l’homme guéri peut prononcer un Je suis qui est aussi un C’est moi autrement. C’est moi, je suis, être vivant mais d’une existence qui échappe aux préjugés, à l’immobilisme, à la fatalité. Les œuvres de Dieu visent rarement à maintenir un statu quo, les quatre évangiles sont unanimes sur ce point et en plein accord avec l’apôtre Paul. Elles perturbent, elle troublent l’ordre établi avec leur prédilection pour les décalages, les décentrements, les dé-coïncidences, les dépassements, les débordements… Œuvres de grâce, elles sont de l’ordre d’une dynamique, d’une insurrection, une résurrection.

Enfin les pharisiens, certains pharisiens sont eux aussi aveuglés. Ils le sont par leur rapport à la Loi, un rapport littéral qui est forcément un rapport d’obéissance sans distance, sans critique. Les pharisiens ne voient que le commandement du sabbat et sa transgression par Jésus. Même si un des sens du sabbat est de contempler et de s’émerveiller des œuvres de Dieu leur fixation sur la lettre de la Loi les empêchent de s’émerveiller d’une œuvre supplémentaire parce qu’elle contrevient à la lettre du commandement. Finalement, pour eux, même Dieu est soumis au sabbat ! Celui qui fait de la boue un jour de sabbat ne peut pas être envoyé par Dieu.
La mesure de la lettre de la Loi obscurcit le regard, elle rend aveugle et c’est ce qui se produit avec l’intégrisme, avec le dogmatisme lorsqu’il est poussé à l’extrême. La certitude d’être dans le vrai, l’intransigeance de celui ou celle qui est sûr d’avoir raison empêche toute ouverture et toute remise en question. Cela conduira Jésus à la mort, et pas seulement lui. L’aveuglement, c’est une fermeture de l’esprit, de l’intelligence, une étroitesse qui confine le monde dans un modèle unique et tout le reste devient ennemi. Les idées déjà faites et inamovibles participent de cet obscurantisme qui veut plier chacun dans des règles pour qu’il n’y ait pas de différent, pas d’ouverture. Or Jésus le Christ manifeste que l’esprit de la Loi, c’est le pardon, l’amour, la grâce, la vie. La Loi relève d’une promesse et d’un don de vie par lequel l’être humain devient libre et responsable.

Le 10 mars 1748, un navire anglais transportant des esclaves est pris dans une violente tempête qui le laisse dériver un mois durant sur l’océan Atlantique, jusqu’à ce qu’il arrive sur la côte irlandaise. Un des rescapés, John Newton est profondément transformé par cette expérience effrayante. L’homme, jusque-là peu aimable et ne craignant pas Dieu selon l’expression des Écritures, est bouleversé car pour lui, Dieu a sauvé de la mort le mécréant qu’il était. Cette prise de conscience le conduit sur un chemin complètement nouveau et en 1764 il devient pasteur, engagé contre l’esclavagisme aux côtés de William Wilberforce grâce à qui l’esclavage sera interdit en 1807.
C’est en 1772 que John William compose pour accompagner son sermon dominical un hymne intitulé Amazing grâce, La mélodie mondialement connue a été associée à ces paroles seulement en 1835.
Amazing grâce fait part de l’expérience d’une personne aveugle, aveuglée, que la grâce a sauvée d’une cécité relationnelle, spirituelle, existentielle : J’étais aveugle et maintenant je vois.
La foi de Jésus le Christ et la foi à laquelle il appelle, ce n’est pas camper sur des positions coûte que coûte. Car la grâce est une mise au large, élargissement de la pensée, de l’intelligence, du regard, pour voir et comprendre au-delà de ce que connaissons et comprenons déjà, et même au-delà de ce que nous croyons déjà.