Prédication du 7 janvier 2024

Baptême d’Octave

de Dominique Hernandez

L’eau qui vivifie

Lecture biblique

Ézéchiel 47, 1-12

1 Il me fit venir vers l’entrée du temple ; or, de l’eau sortait de dessous le seuil de la Maison, vers l’orient, car la façade de la Maison était à l’orient ; et l’eau descendait au bas du côté droit de la Maison, au sud de l’autel.
2 Il me fit sortir par la porte nord ; puis il me fit contourner l’extérieur, jusqu’à la porte extérieure qui est tournée à l’orient, et voici que l’eau coulait du côté droit. 
3 Quand l’homme sortit vers l’orient, le cordeau à la main, il mesura mille coudées ; il me fit traverser l’eau : elle me venait aux chevilles. 
4 Puis il mesura mille coudées et me fit traverser l’eau : elle me venait aux genoux. Puis il mesura mille coudées et me fit traverser l’eau : elle me venait aux reins. 
5 Puis il mesura mille coudées : c’était un torrent que je ne pouvais traverser, car l’eau avait monté, de l’eau pour un nageur, un torrent où l’on n’avait pas pied. 
6 Il me dit : « As-tu vu, fils d’homme ? » Il m’emmena puis me ramena au bord du torrent. 
7 Quand il m’eut ramené, voici que, sur le bord du torrent, il y avait des arbres très nombreux, des deux côtés. 
8 Il me dit : « Cette eau s’en va vers le district oriental et descend dans la Araba : elle pénètre dans la mer ; quand elle s’est jetée dans la mer, les eaux sont assainies. 
9 Et alors tous les êtres vivants qui fourmillent vivront partout où pénétrera le torrent. Ainsi le poisson sera très abondant, car cette eau arrivera là et les eaux de la mer seront assainies : il y aura de la vie partout où pénétrera le torrent. 
10 Alors des pêcheurs se tiendront sur la rive ; et depuis Ein-Guèdi jusqu’à Ein-Eglaïm, ce sera un séchoir à filets. Les espèces de poissons seront aussi nombreuses que celles de la grande mer. 
11 Mais ses lagunes et ses marais ne seront pas assainis ; on les laissera pour avoir du sel. 
12 Au bord du torrent, sur les deux rives, pousseront toutes espèces d’arbres fruitiers ; leur feuillage ne se flétrira pas et leurs fruits ne s’épuiseront pas ; ils donneront chaque mois une nouvelle récolte, parce que l’eau du torrent sort du sanctuaire. Leurs fruits serviront de nourriture et leur feuillage de remède. »

Prédication

On pourrait se contenter du texte, des mots du prophètes, des images de la vision ; parce qu’une vision, c’est un poème en image, une puissance de suggestion, une ouverture dans ce qui est vu pour un voir autrement, un autre point de vue qui transforme l’intelligence.
On pourrait se contenter du texte, laisser les mots et les images rouler en soi, et s’amplifier, comme le torrent dont il est question qui gonfle au fur et à mesure qu’il s’éloigne de sa source ; et le poème de la vision en se déployant dans l’intériorité de l’être y produirait ce dont il parle : nourriture et guérison, fécondité et désaltération, vie foisonnante.
Parce que les mots de la vision/poème, s’ils ne sont que des mots, sont aussi remplis de plus que d’eux-mêmes : ils traduisent une espérance et une confiance dont nous croyons, dans l’Église du Christ, qu’elles reflètent une Bonne Nouvelle, celle qui a conduit ce matin Éléonore et Théo à amener Octave parmi nous.
Alors ce matin nous puiserons dans ce texte quelques mots, quelques gorgées d’espérance et de confiance, peut-être un flot de vie.

La vision finale du livre d’Ézéchiel commence au chapitre 40 ; elle est vision du Temple minutieusement décrit, mesuré, orienté, organisé

depuis la muraille extérieure jusqu’à l’autel et le rituel des sacrifices,
depuis l’emplacement de la porte réservée au prince jusqu’à la réglementation d’accès des différents lieux,
depuis les règles de vie et de service des prêtres jusqu’à la localisation des cuisines pour cuire la viande des sacrifices.

Ézéchiel voit la gloire de l’Éternel venir habiter ce Temple, lui qui avait prophétisé sur la destruction du Temple de Jérusalem abandonné par la gloire de l’Éternel, lui qui a été déporté en Babylonie où il n’est plus possible de rendre un culte selon la Loi de Moïse.
Après la vision des ossements desséchés redevenant peuple vivant sous l’action de l’Esprit (Ez 37), voici celle d’un Temple nouveau. Malgré la destruction du Temple à Jérusalem, malgré la déportation à Babylone, ce n’est pas la fin. Ézéchiel ne verra pas l’édit de Cyrus de Perse, le retour d’exil, le retour à Jérusalem. Mais il annonce que la fin du Temple de Salomon, la fin du royaume, la fin du culte, ce n’est pas la fin. Il y a un au-delà de la catastrophe, un au-delà tenu par la fidélité de l’Éternel. Il y a un à-venir qui n’est pas le futur des humains car il est avenir de Dieu. Ézéchiel est un passeur d’espérance.
La vision du prophète n’est pas limitée au Temple, elle déborde en une source jaillissant de dessous le Temple, une source devenant un torrent qui descend vers l’est dans la Araba pour se mêler aux eaux de la mer. La Araba, c’est la vallée désertique où coule le Jourdain à l’est de Jérusalem, et la mer dont il est question, c’est celle que les Écritures hébraïques désignent sous les noms de Mer de sel ou Mer de la Araba ou Mer de l’est, celle que nous appelons la Mer Morte parce que dans ces eaux à la salinité extrêmement élevée, rien ne vit. Les eaux douces du Jourdain qui s’y jettent n’y changent rien : il n’y a pas de vie dans la Mer Morte. Si quelques oasis sont habitées à proximité de ses rives, comme Eïn Guèdi, aucun pêcheur n’embarque jamais – ce serait en vain – sur ces eaux qui ne recèlent aucune vie. La Mer Morte est un lieu désolé et nul n’y peut rien. Et pourtant la vision donne à voir cette mer morte devenue riche, grouillante de vie, de multiples espèces de poissons, et des pêcheurs installés en nombre sur ses rivages parce que les eaux du torrent issu du Temple ont assaini les eaux trop salées, nous pouvons traduire aussi que les eaux du torrent issu du Temple ont guéri les eaux mortes. L’eau du torrent fait passer de la mort à la vie. L’eau qui sort du Temple dans la vision, c’est la métaphore de ce qui ne vient ni d’aucun Temple construit par les humains, ni d’aucune religion mais de Dieu seul. L’eau qui sort de dessous le Temple parle du Dieu qui donne, pas d’un dieu qui prend, ni d’un dieu qui retient, mais du Dieu donnant la grâce, la joie, la vie, l’Esprit, la Parole, le Christ, et la sagesse pour un monde à venir et pour la vie à venir.

Bien sûr, nous, c’est à dire ses parents, parrain et marraine, familles et ses frères et sœurs de l’Église, feront notre mieux pour transmettre à Octave l’importance et le goût de la lecture et de l’écoute des textes bibliques, le goût de ces poèmes qui élargissent l’espace intérieur de l’être. Nous nous efforcerons aussi de témoigner auprès de lui de la confiance et l’espérance dont Ézéchiel fait part, la confiance et l’espérance dont les disciples du Christ sont appelés à rendre compte : en Dieu, aucune forme de mort n’a le dernier mot, et notre vocation est de vivre en étant vivants.

Ou pour le dire autrement : le monde n’est pas suffisant,
ou encore : nous ne nous satisfaisons pas de la Mer Morte.

Pas celle où se jettent les eaux du Jourdain ! Les descriptions et les précises mesures d’Ézéchiel relèvent d’une topographie toute spirituelle. Nous ne nous satisfaisons pas des lieux morts, des lieux de mort qu’ils soient des lieux de terre ou des lieux intérieurs de l’humain.
Ézéchiel n’est pas le prophète de la facilité mais un homme qui voit et exprime la complexité et l’ambigüité de l’existence et des relations. L’eau en est une bonne illustration : vivifiante de boisson en irrigation ou impropre à la vie par excès de sel ou de pollution, eau destructrice d’inondations en naufrages ou désaltérante, eau de la vie ou eau de la mort. L’eau du baptême est aussi aujourd’hui symbole de la vie gracieusement donnée et du passage de la mort à la vie que l’évangile de Jean appelle nouvelle naissance ou naissance d’en haut, puisqu’il ne suffit pas de naître pour être véritablement vivant.

Où est la Mer Morte ? Quelles sont les eaux mortes ? Le texte du prophète comme la présence d’Octave et des autres enfants exigent de nous la reconnaissance humble mais déterminée de ces lieux sans vie, nous qui pouvons discerner au moins un peu ce qui fait vivre et ce qui ne permet pas la vie des vivants.
L’image de l’eau, prégnante dans la vision et que nous puisons largement dans le poème est associée au mouvement, au dynamisme, et à un foisonnement de vie, non seulement les poissons dans le Mer qui n’est plus morte mais avec l’abondance des récoltes dans les vergers bordant le flot, foisonnement qui est aussi l’expression d’une dynamique. Cela commence avec un filet d’eau qui sourd de dessous le Temple et qui grossit rapidement de l’eau aux chevilles, puis aux genoux, puis aux reins, et enfin il faut nager. Le flot gonfle jusqu’à envelopper complètement l’humain qui n’a plus pied, et ce n’est pas pour l’engloutir parce que cette eau est eau vive pour vivre. Le passage de la mort à la vie mis en scène dans la vision exprime la dynamique de la création, œuvre du Dieu vivant.
Il s’agira de parler à Octave de ce Dieu qui fait vivre de vie vivante, qui fait passer la vie, qui fait passer à la vie. Il est bien des manières d’être appelé dans ce passage et de s’y engager. Le mot vie dans son sens de vie vivante n’est pas défini dans des formes obligées. Cette vie est inépuisable, foisonnante, pas tant en termes d’espèces vivantes qu’en termes de manières d’être vivant là où l’on est et dans les situations où l’on se trouve. Ni le matérialisme ni la morale ne contiennent la vie vivante.
Ce qui est dessiné dans la vision d’Ézéchiel pointe plutôt vers ce que Jésus le Christ appelle dans les évangiles synoptiques le Règne de Dieu et dans l’évangile de Jean la vie éternelle. C’est à dire une plénitude de vie, la présence de Dieu non plus dans le Temple, mais en Christ dont un germe est semé en chacun de nous. Le Règne de Dieu c’est l’être en devenir, un devenir suscité dans les rencontres, dans les circonstances, dans les choix de l’existence : Simon le pêcheur de poisson devient pêcheur d’humains, Lévi le collecteur d’impôts un disciple, la femme Samaritaine une apôtre pour les Samaritains, Saül le pharisien persécuteur des disciples du Christ l’apôtre pour les nations. Autant de figures propres à ne pas bloquer les devenirs possibles ni à les figer dans des modèles pré-définis.
L’eau coule, et coule, et ses rives ne sont pas de béton encadrant le cours d’eau, mais de vergers extrêmement généreux.

Là où la mer est morte, là où l’on se suffit à soi-même, là où l’on rapporte à soi-même ce qui est, c’est là que Dieu fait couler l’eau vive qui guérit l’eau morte en eau pleine de vie, par la Parole qui fait toutes choses nouvelles. Nouvelles parce mort c’est mort et qu’il ne s’agit pas de revenir en arrière. Ça, revenir en arrière, c’est ce que font les humains qui se satisfont d’eux-mêmes et du monde, même s’ils en souffrent jusqu’à ce que la satisfaction échoue en désespoir, en pensant que leurs idées, leurs forces suffisent. Mais le monde ne suffit pas, et nous ne suffisons pas au déploiement de la vie vivante. C’est bien pour cela que nous prions Que ton règne vienne ! Parce que nous aspirons à la guérison de la mer morte, de toutes les mers mortes et cela exige de nous la critique du monde en ce qu’il porte de mortifère et de deshumanisant par rapport à notre vocation de vivants. La Mer morte, ce sont les rapports de force et de domination, la convoitise qui pousse à la consommation des choses et des êtres, la prédominance des traditions sur la dignité de l’humain, les injonctions à s’en sortir tout seul et à être suffisant et méritant. Mais nous ne sommes ni suffisants ni méritants et le monde n’est pas suffisant pour la vie vivante, la vie véritable, la vie en plénitude.
Le baptême d’Octave ce matin le rappelle à tous : nous vivons véritablement d’une Parole dite sur chacun de nous, une Parole de bénédiction qui coule en nous, comme la rosée sur le mont Hermon, comme l’huile sur la barbe d’Aaron. Ce n’est pas pour plus tard, c’est déjà là. De même qu’une autre célèbre vision biblique, celle de la Jérusalem céleste par Jean de Patmos dans le livre de l’Apocalypse – vision toute imbibée de la vision d’Ézéchiel – proclame qu’en dépit des apparences, le Christ règne. Cette vision de l’Apocalypse ne révèle pas le futur mais le présent véritable au travers de l’épreuve de la puissance impériale. L’avenir n’est pas pour demain, il est déjà là.

Et en ce premier dimanche de l’année, en ces jours où s’échangent des vœux pour la nouvelle année, des vœux de santé, de réussite et de bonheur, le poème de la vision d’Ézéchiel et le baptême d’Octave nous rappellent que

Dieu ne donne pas une bonne santé, mais la ressource d’une grâce inconditionnelle dont naît la foi endurante.
Dieu ne donne pas le bonheur des satisfactions mais la joie découverte même dans les épreuves.
Dieu ne donne pas la réussite de nos projets mais l’accomplissement de notre vérité d’être.

Et il y a des signes qui indiquent que la puissance de vie de la Parole est à l’œuvre, des signes qui montrent que l’eau vive coule en abondance, et nous les voyons dans les expériences de fraternité, d’accueil et d’hospitalité, dans les vrais partages qui enrichissent, dans la reconnaissance qui élargit l’espace de nos tentes personnelles et communes. Ce sont des signes de renversement de situations, comme la Mer Morte devenant grouillante de vie, les signes d’un vivre autrement, sous de multiples formes, un vivre autrement où se dessine un avenir hors répétitions, hors la mort.
Il faudra indiquer ces signes à Octave et aux enfants, afin qu’ils puissent reconnaître ce qui leur sera signe quand ils auront grandi, dans le monde où ils vivront. Ainsi ils pourront se tenir dans le monde où ils vivront quel qu’il sera et ils pourront l’interpréter et s’y tenir présents non pas de manière passive mais de manière dynamique.

Un autre monde vient, parce que Dieu vient, survient, advient, et cet autre monde est déjà là, dont Jésus-Christ a proclamé qu’il est fondé sur l’amour, pas le sentiment mais la volonté que l’autre vive et soit vivant. Le baptême d’Octave en est également le signe. Car il s’agit bien de vivre, et vivre c’est pratique fondée sur une confiance et une espérance, mais c’est pratique. A un an et huit jours, Octave commence à peine son apprentissage. Vous ses parents, parrain, marraine, famille, vous êtes là, nous sommes tous là pour l’y encourager, l’y aider, l’y accompagner, et pour ainsi, nous aussi, le bénir.