Prédication du 11 juillet 2021

de Dominique Hernandez

La résurrection de Marthe

Lecture : Jean 11, 1-44

Lecture biblique

Jean 11, 1-44

1 Il y avait un malade, Lazare, de Béthanie, le village de Marie et de Marthe, sa sœur. 
2 — C’est Marie qui répandit du parfum sur le Seigneur et qui lui essuya les pieds avec ses cheveux, et c’est son frère, Lazare, qui était malade. — 
3 Les sœurs envoyèrent quelqu’un lui dire : Seigneur, ton ami est malade. 
4 Quand il entendit cela, Jésus dit : Cette maladie ne mène pas à la mort ; elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié. 
5 Or Jésus aimait Marthe, sa sœur et Lazare.

6 Quand donc il eut entendu dire que celui-ci était malade, il demeura encore deux jours au lieu où il était, 
7 puis il dit aux disciples : Retournons en Judée. 
8 Les disciples lui disent : Rabbi, tout récemment les Juifs cherchaient à te lapider, et tu y retournes ! 
9 Jésus répondit : N’y a-t-il pas douze heures dans le jour ? Si quelqu’un marche de jour, il ne trébuche pas, parce qu’il voit la lumière de ce monde ; 
10 mais si quelqu’un marche de nuit, il trébuche, parce que la lumière n’est pas en lui.

11 Après avoir dit cela, il ajoute : Lazare, notre ami, s’est endormi, mais je vais le réveiller de son sommeil. 
12 Les disciples lui dirent : Seigneur, s’il s’est endormi, il est sauvé ! 
13 Jésus avait parlé de sa mort, mais eux pensèrent qu’il parlait d’un simple sommeil. 
14 Alors Jésus leur dit ouvertement : Lazare est mort. 
15 Et, pour vous, je me réjouis de n’avoir pas été là, afin que vous croyiez. Mais allons vers lui. 
16 Thomas, celui qu’on appelle le Jumeau, dit alors aux autres disciples : Allons-y, nous aussi, pour que nous mourions avec lui !

17 A son arrivée, Jésus constata que Lazare était déjà dans le tombeau depuis quatre jours. 
18 Or Béthanie était proche de Jérusalem, à quinze stades environ. 
19 Beaucoup de Juifs étaient venus trouver Marthe et Marie pour les réconforter au sujet de leur frère.

20 Lorsque Marthe eut entendu dire que Jésus arrivait, elle vint au-devant de lui, tandis que Marie restait assise à la maison. 
21 Marthe dit à Jésus : Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ! 
22 Mais maintenant même, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera. 
23 Jésus lui dit : Ton frère se relèvera. 
24 Je sais, lui répondit Marthe, qu’il se relèvera à la résurrection, au dernier jour. 
25 Jésus lui dit : C’est moi qui suis la résurrection et la vie. Celui qui met sa foi en moi, même s’il meurt, vivra ; 
26 et quiconque vit et met sa foi en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? 
27 Elle lui dit : Oui, Seigneur, moi, je suis convaincue que c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde.

28 Après avoir dit cela, elle s’en alla. Puis elle appela Marie, sa sœur, et lui dit en secret : Le maître est arrivé, il t’appelle. 
29 Dès qu’elle entendit cela, celle-ci se leva vite pour venir à lui ; 
30 car Jésus n’était pas encore entré dans le village ; il était encore au lieu où Marthe était venue au-devant de lui. 
31 Les Juifs qui étaient dans la maison avec Marie pour la réconforter la virent se lever vite et sortir ; ils la suivirent, pensant qu’elle allait pleurer au tombeau.

32 Lorsque Marie fut arrivée là où était Jésus et qu’elle le vit, elle tomba à ses pieds et lui dit : Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ! 
33 Quand Jésus la vit pleurer, et qu’il vit pleurer aussi les Juifs qui étaient venus avec elle, son esprit s’emporta et il se troubla. 
34 Il dit : Où l’avez-vous mis ? — Seigneur, lui répondirent-ils, viens voir ! 
35 Jésus fondit en larmes. 
36 Les Juifs disaient donc : C’était vraiment son ami ! 
37 Mais quelques-uns d’entre eux dirent : Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas aussi faire en sorte que cet homme ne meure pas ?

38 Jésus, s’emportant de nouveau, vint au tombeau. C’était une grotte, et une pierre était placée devant. 
39 Jésus dit : Enlevez la pierre. Marthe, la sœur du mort, lui dit : Seigneur, il sent déjà : c’est le quatrième jour ! 
40 Jésus lui dit : Ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? 
41 Ils enlevèrent donc la pierre. Jésus leva les yeux et dit : Père, je te rends grâce de ce que tu m’as entendu. 
42 Quant à moi, je savais que tu m’entends toujours, mais j’ai parlé à cause de la foule qui se tient ici, pour qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé. 
43 Après avoir dit cela, il cria : Lazare, sors ! 
44 Et le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes, et le visage enveloppé d’un linge. Jésus leur dit : Déliez-le, et laissez-le aller.

Prédication

Ce récit de l’évangile de Jean est long, très long, sans qu’il y ait de discours de Jésus à l’intérieur, comme lors de la rencontre avec Nicodème. Il est aussi très animé avec des déplacements, des petites scènes successives, un grand nombre d’intervenants outre Jésus : Marthe, Marie et Lazare, les disciples dont Thomas, les Juifs qui sont venus à Béthanie.
C’est un récit avec des dialogues : ils parlent, tous se parlent. Les disciples et Jésus, Marthe et Jésus, Marthe à Marie, Marie et Jésus, les juifs à Jésus.
C’est aussi un récit qui met en scène de nombreuses émotions : 

le chagrin de Marthe et Marie,
la compassion des juifs venus les réconforter,
leur compassion aussi devant la peine de Jésus
ou alors leur reproche d’avoir laissé mourir Lazare,
le malaise de Marthe lorsque Jésus fait ouvrir le tombeau,
l’amour de Jésus pour Marthe, Marie et Lazare,
le trouble de Jésus exprimé par deux verbes différents,
et les larmes de Jésus, la seule fois où Jésus pleure dans les évangiles.

En un mot, c’est un récit extrêmement vivant.

Et pourtant tout commence avec la maladie puis la mort de Lazare. Mais rien n’est feutré, tout est public, sauf lorsque Marthe dit à Marie que le Seigneur l’appelle : elle le lui dit en secret, pourtant Jésus n’a rien dit de tel, il n’a pas dit à Marthe de faire venir Marie.
Et ce n’est pas la seule bizarrerie du récit : pourquoi Jésus prend-il son temps, deux jours, avant d’aller voir son ami malade ? D’ailleurs Marthe et Marie ne se privent pas de le lui faire remarquer : si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mot pour mot, les deux sœurs disent la même chose. Est-ce un reproche ? Repris par des juifs qui voyant Jésus pleurer se disent que cela aurait pu être évité : guérir un malade, c’est comme guérir un aveugle, ce que Jésus a déjà fait.
Et puis comment interpréter ce que dit Jésus en apprenant la maladie de Lazare : cette maladie ne mène pas à la mort : elle est pour la gloire de Dieu afin que le fils de Dieu soit glorifié. Mais Lazare est pourtant mort. Faut-il imaginer que Jésus savait qu’il allait ressusciter Lazare ? Et que ce n’était donc pas la peine de se presser, le miracle n’en serait que plus grand, quatre jours après la mort…
En un mot c’est un récit de questions. Nous ne les examinerons pas toutes ce matin.

Un autre mot : Jean ne parle jamais de miracle ; il utilise le terme de signe. C’est sa manière de nous faire comprendre qu’un miracle n’est pas une fin en soi mais qu’il désigne, comme signe, autre chose que lui-même et qui est bien plus important que lui-même. Jean ne cherche pas à nous persuader que Jésus faisait revenir à la vie ceux qui étaient morts et enterrés. D’ailleurs selon quel critère le ferait-il ? Ses amis comme Lazare ? Parce qu’on le lui demande comme pour le fils du centurion romain ? Ou parce qu’il croise un convoi funèbre, comme dans l’évangile de Luc, le cortège qui porte au tombeau le fils d’une veuve dans la ville de Naïn ? Ou alors parce qu’il arrive trop tard pour guérir, Lazare à Béthanie ou la fille de Jaïrus ?
Jamais un évangéliste, Matthieu, Marc, Luc ou Jean ne demande de croire en ce qu’ils écrivent. Ce n’est pas dans un texte, fut-il évangile, qu’il s’agit de mettre sa foi, mais en celui dont le texte témoigne. Et les évangiles, celui de Jean comme les autres, ne se contentent pas d’énumérer les miracles de Jésus. Ils sont des récits à lire et à interpréter dans le fil du texte.
Il s’en passe des choses avant que Lazare sorte du tombeau et c’est l’ensemble du récit qui fait signe et permet de comprendre ce que le signe signifie, ce qu’il désigne.
C’est pour la gloire de Dieu dit Jésus lorsqu’il apprend la maladie de Lazare. Bien sûr ce n’est pas Dieu qui rend malade ni fait mourir. Dieu n’est pas du côté de la maladie, pas du côté de la mort ; Dieu est du côté de la vie, obstinément. Et Jésus, au chapitre précédent a insisté en affirmant qu’il est le bon berger venu pour que les brebis ait la vie en abondance. Alors donc faire sortir Lazare du tombeau et le ramener à la vie ?
C’est avec ce mot : vie, que nous relirons ce récit ce matin.

Nous sommes désavantagés lorsque nous lisons nos traductions de la Bible en français. Car la langue française est pour certains termes bien moins précise que la langue grecque dans laquelle est écrite les livres du Nouveau Testament. Nous n’avons qu’un seul mot en français pour dire « vie ». En grec, il y en a deux.
Il en est de même pour le mot « amour » : en français nous aimons avec le même mot le chocolat, nos amis, notre conjoint et Dieu. Le grec biblique a trois mots pour parler d’amour.

Et donc, deux mots pour dire la vie.
Le premier, c’est le mot bios, qui désigne la vie biologique et ce qui la permet et l’entretien. Le fait d’être en vie, respirer, se nourrir, le cœur battant.
Le second, c’est le mot zoè, qui désigne la vie autrement que biologique. Zoè, c’est en quelque sorte la vie de bios, la vie de la vie biologique. Être vivant biologiquement ne suffit pas pour être vivant. C’est à la vie/zoè que s’intéresse Jésus, c’est d’elle dont il est question au chapitre précédent avec le bon berger venu pour que les brebis aient la vie en abondance : il ne s’agit pas de la vie/bios mais de la vie/zoè.
Zoè, c’est la vie qui est vivante, la vie qui a du sens, qui est orientée dans la vie de la Parole, de Dieu, ainsi que le chante le prologue de l’évangile : 

Au commencement était la Parole ;
la Parole était auprès de Dieu ;
la Parole était Dieu.
Elle était au commencement auprès de Dieu.
Tout est venu à l’existence par elle,
et rien n’est venu à l’existence sans elle.
Ce qui est venu à l’existence en elle était vie,
et la vie était la lumière des humains.

Zoè, c’est la vie qui veut vivre, la vie qui tient sa vie de la source de la vie même, c’est la vie malgré la mort. Zoè, c’est la vie qui est éternelle ainsi que Jésus l’annonce à Nicodème : Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle.
C’est de zoè dont Dieu est la source, pas de la vie/bios, mais de la vie/zoè.
Lorsque Jésus dit à Marthe qu’il est la résurrection et la vie, ce n’est pas la vie/bios, c’est la vie/zoè.
La vie/zoè, c’est la vie accordée, raccordée à la source de vie/zoè qui est en Dieu, qui est Dieu. C’est pourquoi celui qui vivra de cette vie, vivra même s’il meurt dit Jésus à Marthe.
Crois-tu cela ?

Marthe, comme Marie, se sent perdue en raison de la mort de son frère. Le chagrin, la souffrance dominent en elle, et l’arrivée de Jésus ne change rien. Tout tourne pour elle autour de la mort de Lazare, que Jésus aurait pu empêcher croit-elle : si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. C’est le reproche de ceux qui attendent de Dieu la suppression de la maladie, de la souffrance, et de la mort. Mais l’œuvre de Jésus, qui est l’œuvre de Dieu, ce n’est pas d’empêcher qui que ce soit de mourir ou d’être malade. Ce n’est pas de repousser ou d’empêcher que le terme de la vie biologique, bios, survienne.
Peut-être aussi Marthe croit-elle justement que Jésus peut rendre à Lazare sa vie/bios : tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donneras… 
Quelque chose en Marthe proteste contre la mort, qu’elle accroche à sa foi en Jésus, allant à sa rencontre, insistant, une manière de dire : Viens à mon secours. Lorsque Jésus lui parle de résurrection, elle sait que ce sera pour plus tard, au dernier jour, mais ce savoir ne l’aide pas dans sa douleur présente. Au pire, le savoir sur Dieu sert à lui dire ce qu’il devrait faire et à dire aux autres ce qu’ils devraient faire.
A sa manière un peu maladroite, Marthe s’accroche à Jésus, à la fois reproche, à la fois espoir. Et Jésus ne la laisse pas tomber dans la résignation, dans la soumission à la fatalité. Jésus accompagne Marthe, il l’aide dans le dialogue à cheminer, pas à pas, 

à passer d’un savoir à un croire,
d’un savoir au sujet de la résurrection du dernier jour au croire qu’il est la résurrection et la vie, pour elle, dans son présent à elle. 

Parce que son œuvre, c’est de lutter contre ce qui nous tue, bien avant le jour de notre mort. Jésus est cette force qui met debout, qui relève les vivants dans la vie/zoè : nous, nous qui tombons, qui sommes entravés, abattus, nous qui parfois succombons à la peur, à l’absurdité, à la culpabilité, à la solitude, à la souffrance. Nous qui sommes parfois empêchés de nous sentir vivants.
Ce passage du savoir au croire, c’est la Pâques de Marthe, c’est la résurrection de Marthe dans la vie/zoè que Jésus est venu donner.

La résurrection, ce n’est pas le retour à la vie biologique, et ce n’est pas pour après la mort. La résurrection ne concerne pas la vie/bios.
La résurrection c’est lorsqu’un vivant de bios devient vivant de zoè. C’est lorsque que la vie/zoè, la vie qui vient de Dieu est suscitée dans la vie/bios. 

Marthe ressuscite, sa vie/bios est raccordée à la source de vie/zoè.
Alors Marthe vivante va trouver Marie : Le maître est arrivé, il t’appelle. Jésus le Christ appelle tous ceux qui manquent de vie/zoè : il est venu pour eux, il est vivant pour eux. Et nous-mêmes sommes appelés à servir de relai d’appel envers ceux qui sont enfermés dans leur malheur, ceux qui sont coincés dans une existence rétrécie sans espace, sans avenir, ceux dont la vie est amputée. La confiance de Marthe aide Marie à se lever, à se mettre en route, à s’approcher de Jésus. Un peu de confiance suffit. Le désir de vivre malgré tout, il suffit qu’un autre en témoigne, pas seulement par des mots, pour qu’il s’anime en celui ou celle qui restait prostré, reclus dans sa souffrance, son angoisse, ses peurs, sa colère, sa culpabilité, sa honte.
En Marthe ressuscitée, Marthe vivant de zoè, il y a une lumière, ainsi que Jésus le disait dans la petite parabole du début du texte : si quelqu’un marche de jour, il voit la lumière de ce monde ; mais si quelqu’un marche de nuit, il trébuche parce que la lumière n’est pas en lui. La lumière est en Marthe, lumière de la zoè, lumière qui est la zoè, et Marthe voit d’où vient la lumière en elle, elle voit que Marie a besoin de cette lumière, elle voit que Jésus le Christ est celui est celui qui peut la faire briller en Marie comme il l’a fait pour elle. Il t’appelle, il t’appelle à la zoè, à la vie abondante, à la vie débordant la mort, à la vie de la vie. C’est à cela que nous sommes destinés.

Le récit nous invite à cheminer un peu plus avec le déplacement au tombeau de Lazare, le tombeau qui est littéralement un lieu de mémoire. Mémoire du défunt ? Où mémoire de chacun, là où sont enfouis blessures, déceptions, hontes, remords, échecs, des formes de mort qui nous ont frappés et qui pourrissent nos existences.
C’est là que Jésus se tient, et qu’il prie, pour rappeler que le secours vient de Dieu seulement, comme le chantent plusieurs psaumes. D’ailleurs nous pouvons aussi nous souvenir que le nom Lazare signifie justement secours de Dieu, ou Dieu secourt.
Et Lazare répondant à l’appel de celui par qui Dieu donne la vie sort du tombeau enveloppé de bandelettes et le linge sur le visage. Il a encore besoin d’aide : Déliez-le et laissez-le aller. Ressusciter, cela peut prendre du temps. Pour cette dynamique sont associés Dieu, le Christ, les proches qui roulent la pierre, délient et libèrent Lazare, afin qu’il puisse aller dans le monde.

C’est cela la gloire de Dieu que nous pouvons reconnaître : qu’il est le secours vital des humains.
C’est cela la gloire de Dieu que nous pouvons voir : des femmes, des hommes, dont la vie/bios est habitée, animée de vie/zoè, de sorte que leur existence s’éveille, se lève, se déploie, abondamment, et déborde autour d’elle, autour d’eux.
Nous sommes appelés à être de ceux-là.