Prédication du 12 avril 2026
de Sandrine Maurot
Le coup de foudre de Matthieu
Lecture : Matthieu 28, 1-10
Lecture biblique
Matthieu 28, 1-10
1 Après le sabbat, alors que le premier jour de la semaine allait commencer, Marie-Madeleine et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre.
2 Soudain, il y eut un grand tremblement de terre ; car l’ange du Seigneur, descendu du ciel, vint rouler la pierre et s’asseoir dessus.
3 Son aspect était comme l’éclair et son vêtement blanc comme la neige.
4 Les gardes tremblèrent de peur et devinrent comme morts.
5 Mais l’ange dit aux femmes : Vous, n’ayez pas peur, car je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié.
6 Il n’est pas ici ; en effet, il s’est réveillé, comme il l’avait dit. Venez, regardez le lieu où il gisait,
7 et allez vite dire à ses disciples qu’il s’est réveillé d’entre les morts. Il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez. Voilà, je vous l’ai dit.
8 Elles s’éloignèrent vite du tombeau, avec crainte et avec une grande joie, et elles coururent porter la nouvelle aux disciples.
9 Mais Jésus vint au-devant d’elles et leur dit : Bonjour ! Elles s’approchèrent et lui saisirent les pieds en se prosternant devant lui.
10 Alors Jésus leur dit : N’ayez pas peur ; allez dire à mes frères de se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront.
Prédication
On pourrait intituler ce récit : le coup de foudre de Matthieu mais… il n’est pas sûr que nous, nous ayons un coup de foudre pour sa manière de raconter la résurrection.
Avouons-le, le tremblement de terre, l’ange qui descend du ciel, vient rouler la pierre et s’assoit dessus… Cela fait beaucoup !
Ne préfère-t-on pas, par exemple, la sobre beauté du récit de Jean devant la béance du tombeau ?
C’est surement à cause de cette surenchère d’éléments surnaturels que ce récit de la résurrection selon Matthieu est moins familier à nos oreilles… À cela s’ajoutent des platitudes de style, comme le « bonjour » de Jésus ou la clausule du discours de l’ange : « Voilà, je vous l’ai dit » !
Quoi qu’il en soit, c’est un fait que ce récit de Matthieu est moins lu. Moins aimé.
Alors essayons aujourd’hui d’en découvrir un peu mieux l’intérêt et peut-être… peut-être même la beauté.
Commençons par observer que non seulement Matthieu évoque un tremblement de terre devant les femmes, mais il récidive en fait, parce qu’il avait déjà évoqué un tremblement de terre au chapitre précédent :
Il écrit – c’est au moment où Jésus meurt- :
« Alors le voile du sanctuaire se déchira en deux, d’en haut jusqu’en bas, la terre trembla, les rochers se fendirent, les tombeaux s’ouvrirent et les corps de beaucoup de saints endormis se réveillèrent. » (Mt 27,51).
Impossible de croire à l’historicité de ce tremblement de terre.
Les autres évangiles, par exemple, ne l’auraient pas oublié.
Mais alors est-ce que tout cela est faux, sans consistance ?
C’est ce que beaucoup de nos contemporains pensent.
Et en effet, la question se pose d’autant plus si on lit en parallèle les récits de la résurrection dans les quatre évangiles :
Il y tantôt un ange, tantôt deux, tantôt trois femmes viennent embaumer le corps de Jésus, tantôt deux ou même une seule vient voir le tombeau.
Tantôt la pierre est déjà roulée. Tantôt, comme ici chez Matthieu, l’ange qui a l’aspect d’un éclair vient rouler la pierre au moment où elles arrivent.
Comment expliquer autant de différences, parfois même de contradictions ?
On peut se dire que c’est une autre culture, qui s’exprime différemment de nous et bien sûr c’est vrai, mais peut-être pas tant que cela.
Apparemment, Matthieu avec son ange qui a l’aspect de la foudre ne parle pas notre langage.
Mais en fait, si.
Je raconte souvent cette anecdote toute simple pour le faire comprendre.
Si un ami vient te voir tout enthousiasmé et te dit qu’il a eu un coup de foudre pour quelqu’un.
Si toi tu lui répliques : « Espèce de menteur ! Il y avait combien de volts ? »
Apparemment, c’est toi qui poses les choses de manière rationnelle, mais en fait tu manques évidemment la vérité de ce qu’il voulait dire et tout un pan de vérité existentielle t’échappe.
Or ceux qui écrivent les Évangiles ont ceci en commun : la rencontre du Christ a été du même ordre qu’un coup de foudre amoureux très puissant.
Cela a changé leur vie, leur manière de voir le monde et de se comprendre eux-mêmes.
Ils ont à transmettre un message dont ils brûlent de dire la vérité et cherchent des moyens différents pour la dire.
Tous les évangélistes, et pas seulement Matthieu, ont recours aux images et tous interprètent bien sûr en plus les événements de manière subjective, des années après, en fonction de leur situation et de leur sensibilité.
Mais alors, qu’est-ce qui est propre au récit de Matthieu ?
Comment expliquer qu’il choisisse ce langage « à effets spéciaux » caractéristique du genre littéraire de l’apocalypse.
Et il y a beaucoup d’apocalypses à l’époque.
Comme il y a de plus en plus de films de type apocalyptique évoquant la fin du monde aujourd’hui.
On a envie d’écrire ou de lire des récits apocalyptiques quand on vit dans un contexte d’angoisse et d’hostilité.
La communauté de Matthieu, à la fin du premier siècle, se sent en butte à l’hostilité de chefs du judaïsme.
On les accuse de mentir et d’avoir volé le corps de Jésus.
Alors Matthieu parle de gardes qui auraient été placés là par les romains sur demande des autorités juives.
Par la figure des gardes et par contraste par celle des femmes, Matthieu va montrer deux types de réactions.
Les gardes d’abord tremblent de peur parce que c’est ainsi qu’à l’époque on évoque les réactions devant le divin quel qu’il soit. `
Ce récit de Matthieu montre que même une manifestation de Dieu qui serait si spectaculaire ne serait pas en aide, puisque la croyance qu’elle provoque n’a rien à voir avec la foi.
Les gardes deviennent « comme morts ».
C’est une croyance qui engendre une peur stérile, laquelle ne transforme rien.
Cette peur est d’ailleurs de courte durée.
Cela ne les empêchera pas dans la suite du récit de se faire acheter.
La figure de ces gardes permet à Matthieu de dévoiler qu’il y a une collusion entre la violence – un garde est armé – la peur stérile qui les rend insensibles à l’événement et l’argent, qu’ils reçoivent en échange non seulement de leur silence mais d’un mensonge à répandre sur le vol du corps de Jésus.
Matthieu nous permet donc par la figure des gardes d’identifier les forces contraires à l’Évangile : elles conjuguent violence, peur, mort, argent et mensonge – mais pas le doute !
Au contraire, tout cela s’accommode très bien d’une croyance.
Les femmes, elles, sont celles par qui le salut passe.
À elles, il est révélé que la puissance de Dieu ne cherche pas à s’imposer par la peur, mais que le crucifié a été relevé, contre toute fatalité.
À elles, il est demandé d’aller enseigner les disciples, c’est d’ailleurs un point commun à tous les évangiles.
À elles, disciples femmes qui ne comptaient pour rien mais qui sont restées fidèles, est donné la mission de ramener les disciples hommes à la vie.
Leur confiance est dite sans grande profession de foi mais par cette présence avant comme après le désastre.
C’est une constante dans les quatre évangiles, même s’ils l’évoquent différemment.
Ici l’ange dit : « Vous, n’ayez pas peur, car je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié »
C’est le Christ, lui-même, qui se manifeste à elles juste après, dans la familiarité d’un « bonjour » très simple – mais pas si plat en grec, si on l’entend aussi dans son sens originel qui est « réjouissez-vous ».
Pourtant, cette familiarité ne doit pas être interprétée comme de la mièvrerie.
Pour Matthieu, le Dieu qui se révèle par la figure du ressuscité n’est pas moins puissant que les dieux païens.
C’est pour cela qu’il le montre avec les mêmes éléments de langage : la foudre est l’attribut du chef des dieux Zeus/ Jupiter.
Ce dont il veut témoigner, c’est que le Dieu que révèle le Christ est au plus proche de l’être humain.
Matthieu est d’ailleurs l’un des évangélistes qui le montre le mieux.
Outre la familiarité de ce « bonjour » qui invite aussi à la joie, Jésus dit aux femmes d’aller trouver ses « frères ».
Cela ne vous choque-t-il pas ?
Frères, ces lâches qui se sont enfuis ou qui l’ont renié de manière répétée ?
Il les appelle ses « frères » sans un mot de commentaire, de reproche ou d’amertume.
Plus encore, le ressuscité indique un chemin de sortie de crise.
Les femmes doivent leur annoncer qu’ils doivent se déplacer.
Quitter Jérusalem, le lieu du pouvoir, le lieu des rêves de conquête messianique.
Le Christ dit qu’il les précède en Galilée, le lieu du quotidien, un lieu qui n’a pas de prestige.
Parce que c’est en cessant à rêver à un Messie qui terrasserait les romains, en revenant à leur réalité, mais en la voyant autrement, à travers l’espérance de la résurrection, qu’ils vont pouvoir vivre vraiment.
Peut-être que cela ne nous paraît pas si révolutionnaire…
Essayons de mieux comprendre à quel point cela l’est en mettant ce tremblement de terre de la résurrection en relation avec l’autre tremblement de terre, celui du chapitre précédent, où les rochers se fendent comme touchés par la foudre…
On constate à la fois que là encore ce que les images spectaculaires expriment, c’est l’importance de la vie : les tombeaux s’ouvrent.
Mais il faut surtout voir que le rideau du temple se déchire du haut en bas.
Ce qui sépare le sacré du profane est aboli.
Autrement dit ce n’est pas le pouvoir religieux qui a le secret de Dieu.
Il faut entendre non pas une stigmatisation de la religion juive, mais de tout pouvoir non seulement religieux, mais aussi mystique ou ésotérique…
Tout ce que les humains imaginent pour manipuler le sacré.
Et plus on donne de pouvoir aux religieux, plus les ambitieux y affluent, plus le religieux est infidèle. Plus il conjugue mensonge, argent, manipulation, autrement dit violence.
On en voit facilement aujourd’hui encore des exemples extrêmes dans les médias depuis la pasteure Paula White jusqu’au patriarche Kirill…
Cet autre tremblement de terre, avec le rideau du temple qui se déchire, ne témoigne donc pas tant d’une vérité historique que d’une immense vérité que Matthieu dit avec plus de force encore que les autres évangiles.
Cette vérité, c’est que le Christ ressuscité fait de la vie quotidienne le lieu de la rencontre avec Dieu, sans intermédiaire, sans qu’il soit besoin de faire des sacrifices d’animaux… ou de soi-même, sans avoir besoin de payer des actes religieux tarifés.
C’est la lumière de cette vérité qu’a retrouvée Martin Luther au moment la Réforme, même si cela ne signifie pas pour autant que c’est une victoire définitivement acquise.
Cette vérité de la proximité de Dieu grâce au Christ ressuscité, vivant malgré toutes les forces politico-religieuses liguées qui l’avaient broyé, Matthieu veut la dire d’emblée, plus vite que les autres évangélistes, par la joie que les femmes éprouvent.
Cette joie, comment nous-mêmes en trouver le chemin, si la résurrection se heurte à nos doutes ?
Là encore, Matthieu nous en indique la voie.
Avec ces deux figures opposées des femmes et des gardes, il nous montre que nous ne sommes pas maîtres de notre foi ou de notre absence de foi.
Les femmes n’auraient pas compris sans une parole qui leur explique, qui les relève, qui leur dise une proximité par ce « bonjour » qui est à la fois si simple et porteur de joie.
Mais vous pensez peut-être : Comment entendre ce « bonjour » pour soi-même ?
Écoutons encore comment l’ange salue les femmes : « Vous, ne craignez pas. Je sais que vous cherchez Jésus ».
Ce qui est important, ici, ce n’est pas la profession de foi, c’est la recherche, sincère, active, aimante.
De l’ordre de celle qui les a fait se lever ce matin-là.
C’est la recherche qui est le chemin d’une foi qu’on ne peut pas se donner à soi-même.
Et si cette recherche est longue, c’est peut-être mieux.
Car nous sommes disciples d’un Christ qui ne cesse de marcher, de rencontrer, de soigner, d’enseigner…
Et c’est en se mettant à son écoute qu’on peut le rencontrer dans la Galilée de nos métiers, de nos quartiers…
Au terme de cette méditation, voici que peut-être ce récit de Matthieu qui sonnait un peu creux peut nous apparaitre finalement précieux.
Comme, je crois, il est apparu précieux aux chrétiens du deuxième siècle lorsqu’ils ont décidé de ne pas fondre toutes les différences des évangiles pour en faire un seul texte.
Au contraire, ils nous ont donné à contempler la vérité infinie de Dieu dans des récits différents, parfois même contradictoires, mais dont la vérité profonde nous est vitale.
