Prédication du 17 mai 2015

de Didier You

Le péché originel

Introduction

Peut-être ressentez-vous la même impression que moi lorsque je lis ou relis un passage célèbre de la Bible. On s’aperçoit parfois que le texte lui-même ne correspond pas exactement à ce que la mémoire collective en a retenu. Les motifs de cette déformation par l’opinion restent mystérieux. Peut-être s’agit-il d’une simplification… Ou d’une révision par des dogmes imposés par telle ou telle Eglise, telle ou telle autorité dominante.

Toujours est-il que le récit du Jardin d’Eden que nous venons de lire peut surprendre quiconque ne le connaîtrait que vaguement au gré des souvenirs du catéchisme.

Je prendrai deux exemples de différences notables : on pense souvent que c’est Satan qui s’est déguisé en serpent pour tenter Eve. Rien de tel dans le texte : le serpent est seulement défini comme “astucieux” ou “rusé”, selon les traductions.

Autre exemple : on chercherait en vain ici la moindre trace d’érotisme. Pourtant lorsque l’on dit en langage courant “Eve a croqué la pomme”, ou “Eve a tenté Adam”, on accompagne cette déclaration d’une lueur égrillarde dans l’œil. Tout juste nous dit-on qu’ils sont nus, et sans honte. On imagine mal en effet Eve aguichant Adam avec des sous-vêtements coquins… Les sous-vêtements n’existaient pas !

Questions et bizarreries

Revenons au texte pour tenter d’en cerner le sens. Nous allons rencontrer des étrangetés et des interrogations.

Il y a d’abord le tabou fondamental : interdiction de manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Notons que seul Adam est informé de l’interdiction (chap 2/ 17), alors qu’Eve n’a pas encore été créée. La condamnation de la femme par bien des religions du Livre de ce chef est donc abusive. Passons. Cela dit, elle sait qu’il est interdit de manger ce fruit, puisqu’elle explique l’interdit au serpent.

Mais pourquoi ne devrait-on pas avoir connaissance de ce qui est bien et de ce qui est mal ? Cela devrait au contraire être chaudement recommandé. Et si c’est interdit, pourquoi Dieu plante-t-il l’arbre au milieu du Jardin à la vue de l’homme et de la femme ?

Nous avons utilisé le mot “tabou”. En effet, il semble bien que nous ayons affaire à un tabou au sens où l’entendaient les religions primitives : une action matériellement possible, mais moralement condamnable par la volonté de Dieu. Mais sommes-nous bien encore dans une religion primitive ? Les experts tendent à estimer que les premiers chapitres de la Genèse ont été rédigés (ou plutôt fixés par écrit d’après des traditions orales) du temps des successeurs de Salomon, voire sous Salomon lui-même, donc au plus tôt au IXème siècle avant J.C. On ne peut plus guère parler de religion primitive.

Autre question : Dieu menace Adam de mort pour le jour même où il mangera du fruit défendu. Or, que lisons-nous ? Adam, après la “punition” va engendrer Caïn puis Abel. Après la mort d’Abel, à l’âge de 130 ans, il donnera naissance à Seth. Adam mourra, nous dit le verset 5 du chapitre 5, à l’âge de 930 ans. L’âge d’Eve n’est pas précisé. L’auteur est galant. Mais Eve a au moins vécu jusqu’à 130 ans, pour accoucher de Seth, si elle a le même âge qu’Adam, On peut donc constater que la punition annoncée a été appliquée bien tardivement.

Apparemment, bien que l’homme et la femme vivent dans le Jardin comme les animaux qui les entourent, il ne semble pas qu’il soit question d’activité sexuelle ou de procréation. Ceci ne surviendra qu’ “à l’est d’Eden”, après que les humains aient été chassés du Paradis terrestre, et même tout de suite après : 4 / 1 : “L’homme connut Eve sa femme”.

J’admets que cet aspect du texte et la lecture que j’en fais entre en contradiction avec le chapitre 1, verset 28, lorsque Dieu ordonne à ses créatures : “Soyez féconds et prolifiques”. Mais cette injonction suit en réalité la première version de la création de l’homme et de la femme, qui est une création simultanée (“mâle et femelle il les créa”) et qui est notablement différente de la seconde version, celle du chapitre 2, verset 22, la création de la femme, Eve, à partir d’une côte d’Adam.

Les Talmudistes résolvent cette contradiction apparente entre ces deux épisodes en expliquant que l’androgyne originel s’est scindé en deux êtres, un mâle, Adam, et une femelle, Lilith, “femme fatale”, démon féminin qui vit dans les ruines et les cimetières avec les chacals, et qui n’apparaît en réalité que dans Job et Esaïe, et encore n’est-elle pas toujours nommée selon les traductions.

Et ce n’est qu’après le départ de Lilith que Dieu aurait créé Eve à partir de la côte d’Adam.

J’ai l’air de m’égarer, mais en réalité, pas tellement. Ce que je veux dire, c’est que Adam et Eve n’auront des enfants, et donc ne pourront en avoir qu’après ce que l’on appelle la “Chute”. L’ordre divin “croissez et multipliez” ne s’appliquait donc pas à Adam et Eve dans le Jardin.

A la fin du passage que nous avons lu, il est fait mention d’un autre arbre extraordinaire, dont il n’a pourtant pas été question jusque-là : l’arbre de vie, dont les fruits donnent l’immortalité. Adam et Eve y avaient donc accès. Mais maintenant, ils n’y ont plus accès. Et pas question qu’un autre serpent intervienne pour les induire en tentation : cette fois des chérubins armés d’épées foudroyantes interdisent l’entrée du Jardin. Ce n’est plus un interdit, c’est une impossibilité.

Propositions d’explications

Comment tenter de trouver une logique dans ces contradictions apparentes, dans ces questionnements ?

Peut-être en comparant Adam et Eve tels qu’ils vivent dans le Jardin d’Eden, et tels qu’ils vivent après en avoir été chassés.

Dans le Jardin, donc ils sont immortels (ils ont l’arbre de vie à leur libre disposition). Ils sont nus et sans honte, comme les animaux avec qui ils partagent le Jardin. Ils ne travaillent pas, tout leur est donné. Ils sont stériles. D’ailleurs si ils ne l’étaient pas, on imagine que le Jardin aurait rapidement souffert de surpopulation. Quelques millénaires plus tard, nous nous demandons nous-mêmes, alors que nous travaillons et produisons, si notre Terre va pouvoir encore longtemps subvenir aux besoins de six milliards d’êtres humains. Point besoin d’être un malthusien fanatique pour prendre conscience de ce problème.

Ils sont surtout inconscients (“sans honte”) et irresponsables, puisque justement ils n’ont pas la connaissance du Bien et du Mal. Le droit américain, imprégné de culture biblique, définit justement l’irresponsabilité pénale comme la conséquence du fait que l’on ne peut discerner le Bien du Mal. Notre Code Pénal laïc et matérialiste parle, lui, d’un “trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli ou alterné le discernement ou le contrôle des actes”.

Nos deux ancêtres mènent donc alors une vie purement animale, et sans sexualité …

Hors de l’Eden, tout change : ils sont mortels, doivent travailler “à la sueur de leurs fronts” (je passe sur le fait qu’à l’époque seul l’homme devait travailler), ils auront des enfants (“tu accoucheras dans la douleur”; mais ce qui est important n’est-il pas l’accouchement, la douleur ne venant qu’en sus ?). Et surtout, ils connaissent le Bien et le Mal et sont capables de les distinguer.

Revenons au serpent, cet animal rusé et astucieux. Il explique à Eve : “Non vous ne mourrez pas mais le jour où vous en mangerez, vous serez comme des dieux, possédant la connaissance de ce qui est bon ou mauvais”. Et bien il avait raison, le serpent. Adam et Eve sont morts, mais très longtemps après; et comme des dieux, ils ont su distinguer le Bien du Mal, et nous avons hérité de cette connaissance quasi-divine.

Donc, le châtiment annoncé n’est pas intervenu (ils sont morts très longtemps après) et les deux humains ont acquis la connaissance du Bien et du Mal qui les rend égaux de Dieu, l’immortalité en moins, ce qui n’est pas rien. Dieu lui-même leur donne les premiers vêtements par pudeur, mais aussi pour les aider à survivre dans leur nouvel environnement.

Alors, se pourrait-il que ce soit Dieu qui a inspiré le serpent ? Dieu qui a conduit par une voie détournée Adam et Eve à s’élever au-dessus de leur condition animale pour devenir des créatures intelligentes, responsables, créatrices ? En effet, sans le serpent, et le stratagème de Dieu, Adam et Eve seraient restés dans une oisiveté béate, une vie végétative. Ils n’auraient sans doute pas vieilli et … auraient fini par s’ennuyer pour l’éternité sans peut-être même s’en rendre compte. Triste perspective, bien plus triste que celle de devoir travailler pour vivre, et accoucher, même dans la douleur. Et en tous cas bien plus triste que d’être conscients, responsables, créatifs.

Dans cette perspective, on ne peut plus guère parler de “malédiction d’Adam et Eve”, mais bel et bien de bénédiction. Dieu nous a accordé la conscience, la responsabilité, et donc le bien le plus précieux, la liberté. Car il ne peut y avoir de vraie liberté sans conscience et responsabilité. La religion, on ne le répètera jamais assez, est, contrairement aux idées reçues, un puissant vecteur de liberté.

Et le péché, dans tout ça ?

Si c’est à l’instigation de Dieu que l’homme et le femme ont mangé le fruit défendu, où est le péché originel ? Car péché il y a évidemment. Toutes les Ecritures le rappellent. Jésus le rappelle. Paul le rappelle. Il y a un péché d’Adam qui pèse sur toute l’humanité depuis cet épisode mythologique. Ce serait trop beau, sinon !

Le péché originel, je le vois intervenir tout de suite. Aussitôt que l’homme et la femme ont la connaissance du Bien et du Mal, ils vont faire le Mal. Dès qu’ils entendent Dieu approcher, qui se promène dans la brise du soir (merveilleuse évocation poétique !), ils se cachent car ils sont nus. Dieu devine (et pour cause !) ce qui s’est passé. Et il réagit : “Qui t’a révélé que tu étais nu ?” Et voilà le péché : “C’est la femme que tu m’as donnée qui m’a fait manger le fruit” Et Eve : “C’est le serpent !”. On dirait deux enfants qui ont fait une bêtise à la maison ou à l’école : “C’est pas moi, c’est à cause de l’autre”…

Le péché, le vrai péché, le seul, c’est donc le mensonge, c’est de reporter la responsabilité sur l’autre. Même si ce qu’ils disent tous deux est vrai techniquement, puisque c’est bien Eve qui a dit à l’homme de violer l’interdit, et c’est bien le serpent qui a convaincu Eve. Cet argument de défense, mesquin, craintif, constitue un péché, c’est à dire qu’il met une distance entre soi et Dieu, et même entre l’être humain et lui-même, puisqu’il revient à nier ce qu’il a fait. A ce moment, en effet, Adam et Eve ont la connaissance du Bien et du Mal, et… ils font le Mal.

Et ce péché, il existe encore. 400 SDF meurent de froid dans la rue : c’est la faute du gouvernement ! C’est de leur faute, ils n’avaient qu’à accepter l’aide des associations ! Ils n’avaient qu’à travailler, etc. 700 migrants se noient dans la Méditerranée : c’est la faute des institutions européennes, des politiques des Etats africains, de Bernard-Henri Lévy, qui a renversé Khadafi …

Le péché c’est donc le mensonge, la négation de la réalité et de la responsabilité, et le Bien, c’est la Vérité. C’est ce qui ressort du procès de Jésus par Pilate, dans l’extrait que nous avons lu. “Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la Vérité” dit Jésus. Et Pilate de poser une question : “Qu’est-ce que la Vérité ?” Et Jésus ne répond pas. D’habitude, il répond à une question par une autre question. Là, même pas.

L’interrogation de Pilate est justifiée. Qu’est-ce en effet que la Vérité, avec un V majuscule ? Mais si Jésus répondait ce serait trop simple. Le Fils de Dieu nous donnerait la solution une fois pour toutes. Mais non, nous avons la liberté. Comment en usons-nous ? C’est un autre problème…

Conclusion

La question -essentielle – de Pilate reste sans réponse. Jésus lui laisse la liberté de définir lui-même la vérité. C’est donc nous, après Pilate, qui nous retrouvons face à cette question. C’est à nous que la liberté est donnée, comme un fardeau, mais aussi comme une grâce. Le péché, le Mal, c’est le mensonge, le travestissement de la Vérité, le refus de la responsabilité. Mais qu’est-ce que la Vérité ? C’est donc logiquement le Bien suprême. Dieu nous fait confiance, nous laisse définir puis choisir le Bien. Aux yeux de Dieu, ou de toute autre transcendance, ou même de la morale laïque, car après tout, Liberté, Egalité, Fraternité sont aussi, et même chronologiquement antérieurement dans l’histoire de nos sociétés, des valeurs chrétiennes. Aux yeux de Dieu donc, c’est à nous de définir le Bien, et de le mettre en pratique. Et ce n’est pas simple, même Paul n’y arrivait pas, comme nous l’avons dit tout à l’heure lors de la confession des péchés : “Je ne fais pas le bien que je veux, mais je pratique le mal que je ne veux pas”. Dieu a fait confiance à l’humanité en libérant Adam et Eve, en leur donnant le discernement nécessaire, les moyens de reconnaître le Bien et de faire le Bien. Sachons ne pas tromper cette confiance, cette “espérance de Dieu”, et surtout ne rejetons pas sur autrui notre propre responsabilité.

Amen