Prédication du 10 mai 2026
d’Hadrien Oléon-Perrin
Non pas des vœux, mais une voie…
Lecture : Philippiens 2, 1-11
Lecture biblique
Philippiens 2, 1-11
1 Si donc il y a quelque consolation en Christ, s’il y a quelque soulagement dans la charité, s’il y a quelque union d’esprit, s’il y a quelque compassion et quelque miséricorde,
2 rendez ma joie parfaite, ayant un même sentiment, un même amour, une même âme, une même pensée.
3 Ne faites rien par esprit de parti ou par vaine gloire, mais que l’humilité vous fasse regarder les autres comme étant au-dessus de vous-mêmes.
4 Que chacun de vous, au lieu de considérer ses propres intérêts, considère aussi ceux des autres.
5 Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus Christ,
6 lequel, existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu,
7 mais s’est réduit lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ; et ayant paru comme un simple homme,
8 il s’est abaissé lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix.
9 C’est pourquoi aussi Dieu l’a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom,
10 afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre,
11 et que toute langue confesse que Jésus Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père.
Prédication
Le texte que nous venons de parcourir est très souvent choisi dans nos Églises, traditionnellement, comme lecture et sujet de prédication du premier dimanche de l’année civile. Les vœux qu’il semble a priori exposer dans les versets 1 à 5 peuvent effectivement s’apparenter, appréciés assez largement, à des vœux de nouvel an. Pourtant, cette interprétation est sans doute assez réductrice.
Remettons le texte dans son contexte. Nous voici en présence d’une des sept lettres authentiques de Paul, qu’il adresse à l’Eglise de Philippes, dans le nord-est de la Grèce, autour de l’an 60. Cette jeune communauté chrétienne est, comme beaucoup d’autres à cette époque, en crise. Elle est menacée à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, par les partisans d’une pratique par laquelle la seule mise en œuvre des prescriptions religieuses, notamment rituelles, suffirait à mériter la grâce, sans transformation réelle de l’existence profonde. C’est ce que Dietrich Bonhoeffer appellera deux mille ans plus tard “la grâce à bon marché”. Or, déjà, pour Paul, la foi, ce n’est pas cela. La foi, c’est agir, c’est vivre pleinement l’enseignement du Christ, dans la relation à autrui, au cœur du quotidien, à l’intérieur mais aussi en dehors de la communauté croyante. Ce que Paul veut formuler aux Philippiens par cette lettre, ce ne sont pas des vœux, mais plutôt une affirmation, celle de la nécessité d’une fermeté dans l’agir de la foi.
Et puis, les versets 6 à 11, que l’on appelle souvent “l’hymne aux Philippiens”, dont je vais bien sûr reparler plus en détail, positionnent le message non pas particulièrement à un début d’année festif, propice aux souhaits de toutes sortes, mais bel et bien au détour d’un événement essentiel pour la foi chrétienne, celui de la résurrection, qui répond au drame de l’événement de la croix.
Ce texte est donc plutôt un appel à la foi vivante, dans la continuité directe de Pâques, un appel à faire sien le message de la résurrection. Il ne s’agit pas seulement de célébrer le Christ ressuscité, mais d’intégrer en quoi cela me ressuscite moi aussi, comment, et pour qui. Voilà pourquoi, aujourd’hui, en plein Temps pascal, ce texte me semble faire sens. Notons bien qu’à l’époque de Paul, il faisait en réalité sens tous les dimanches, lorsque les premières communautés chrétiennes célébraient la résurrection, la fête de Pâques n’ayant été singularisée qu’à partir de la fin du IIe siècle.
Sur la forme, la lecture des cinq premiers versets du texte met en évidence une structure très littéraire, pour ne pas dire poétique. Le premier verset pose une problématique : dès lors que… (“s’il y a quelque consolation en Christ”), que se passe-t-il alors ? Les versets 2 à 4 forment une suite énumérative (“rendez, ne faites rien, ayez…”, “un même sentiment, un même amour, une même âme, une même pensée”… , “esprit de parti (…), vaine gloire (…) humilité”), comme on en trouve fréquemment chez les poètes grecs classiques. Enfin le verset 5 semble proposer une sorte de synthèse, “Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ”. Voilà pour la forme, mais pour le fond, cela ressemble tout de même beaucoup à du “il n’y à qu’à, il faut que…”. Des impératifs (je les ai déjà cités : “rendez, ne faites rien, ayez”), un subjonctif à valeur impérative (“que chacun considère”), voilà qui s’apparente davantage à un mode d’emploi ou à un règlement intérieur qu’à une invitation poétique… Alors, me direz-vous, c’est du Paul ! Et c’est justement parce que c’est du Paul et surtout parce qu’il s’agit d’une façon de rédiger qui était familière pour le lectorat de son époque mais qui ne l’est plus spontanément pour nous aujourd’hui qu’il faut en considérer plus précisément l’articulation pour ne pas risquer de mauvaise compréhension.
Et comme souvent chez Paul, c’est par renversement que la clarification s’effectue, nous le verrons dans quelques instants. Car c’est bien par un effet de miroir avec les versets 6 à 11 qu’il faut aborder les versets 5 à 1 – non, non, je ne m’égare pas, j’ai bien dit 5 à 1, vous comprendrez mieux pourquoi dans quelques instants…
Commençons donc par le fameux “hymne aux Philippiens”. Cette partie du texte n’est à l’évidence pas de la plume de Paul. L’apôtre emploie ici une hymne (au féminin) c’est-à-dire un chant liturgique, sans doute bien connu de cette jeune communauté chrétienne. Cette hymne nous rappelle qui est le Christ ressuscité, en qui nous devons fonder notre foi.
Il est d’abord l’incarnation de la Parole, du Logos, qui pour autant, n’a jamais “regardé comme une proie à arracher d’être égal à Dieu”. En Jésus, il n’y a nulle avidité à se prévaloir d’un statut divin, semi-divin, ni même de héros spectaculaire et conquérant. C’est bel et bien en “serviteur”, “semblable aux hommes”, “ayant paru comme un simple homme”, que Jésus paraît, dans toute son humilité, ne cherchant ni l’élévation ni la lumière.
Au contraire, il s’abaisse, il se met au niveau des faibles, des marginaux, de ceux qui survivent dans l’ombre, des infirmes, des prostituées, des publicains, des malades… La plupart des traducteurs du texte le décrivent “obéissant”. Il serait pourtant plus judicieux de traduire le terme grec correspondant, ὑπήκοος, littéralement, par prêtant l’oreille à. Ainsi, Jésus n’est pas tant celui qui obéit à quelque ordre que ce soit, comme on pourrait le penser de prime abord, mais celui qui se met à l’écoute des plaintes, des aspirations et des besoins de l’humanité souffrante. Il le fait jusqu’à sa mort, avec une constance qui n’est assurément ni sacrifice, ni obstination fataliste, mais plutôt une pleine conscience de ce qu’il a à accomplir et à nous transmettre, pour chacun et pour tous, en humanité.
La croix est centrale dans cette hymne aux Philippiens. Elle est l’expression effroyable de l’incapacité humaine à assumer et à faire évoluer ses propres contractions, jusqu’à s’en départir en faisant mourir le moindre “lanceur d’alerte”, dirait-on aujourd’hui. Le reflet est insupportable, supprimons donc celui qui nous tend le miroir, fut-il l’incarnation de Dieu même…
Et si Dieu a “souverainement élevé” Jésus, ce n’est décidément pas pour en faire une divinité. C’est pour que, par la résurrection, son nom fasse mémoire perpétuelle, portant en lui-même la promesse de la résurrection offerte à chacun dans la vie vivante. S’il est question de génuflexion à l’écoute du nom de Jésus, ce n’est pas pour quelque adoration, mais pour l’engagement concret de chacun dans une attitude de service. Cette génuflexion, c’est celle de notre élan, sur une ligne de départ à tracer, nouvelle, chaque jour, par la vie et pour la vie, une marche ou une course, selon le rythme de chacun, sans concurrence ni recherche de rétribution.
Enfin, la portée d’un tel message est universelle : “que toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père”. Non pas que Jésus, glorifiant le Père, soit Seigneur en position de domination à l’égard de ceux qui croient. Mais il est en position d’autorité, en ce sens qu’il entraîne dans son sillage, qu’il convertit. En époux (c’est un des sens du mot adon en hébreu et du mot kurios en grec) aimant, il accompagne l’épouse, l’Église, sur le chemin de vie. La partie hymnique de ce texte nous montre donc comment la Parole incarnée, soumise en l’humilité de Jésus à l’épreuve et à la mort de la croix, doit désormais guider l’assemblée célébrante, ouverte au monde.
Remontons maintenant le courant et revenons à nos cinq premiers versets… en commençant par le cinquième ! C’est sans doute le plus simple, le plus évident, désormais, à la lueur rétrospective de l’hymne. “Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ”… Ce que nous supposions synthèse conclusive du “poème” introductif, s’avère plutôt l’extrémité d’une pelote de fil à dérouler… Maintenant que nous savons qui est Jésus et quel est son message, c’est à nous, dans la longue continuité des croyants qui font corps en l’Eglise du Christ, d’intégrer cette parole dans notre vie, de mettre en mouvement dans l’altérité et dans notre relation au monde la lumière de la résurrection. Soit, mais comment ? “Avoir en nous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ”, qu’est-ce à dire, concrètement ? Si Paul livrait aussi rapidement et facilement des réponses, cela se saurait…
Remontons encore… Aux versets 4 et 3, la direction que Paul nous propose de suivre consiste d’abord à sortir de nous-mêmes, à marcher vers un ailleurs et vers nos semblables, en acceptant de quitter le confort de l’auto-centration et l’auto-plénitude. Il nous suggère d’agir sans “esprit de parti” ou “par vaine gloire”, autrement dit d’éviter les clivages, la compétition et la volonté de supériorité. Nul doute que ce qui était un défi de taille au Ier siècle pour les disciples de Paul ne l’est pas moins pour nous aujourd’hui dans un monde d’apparences, de catégorisation facile, d’immédiateté et d’efficience. Attention, deux-mille ans en arrière, Paul n’était pas plus jusqu’au-boutiste que nous pourrions l’être à notre tour en déployant cette perspective. “Que chacun de vous, au lieu de considérer ses propres intérêts, considère aussi ceux des autres”. La nuance que contient ce verset est essentielle à souligner. Là encore, nul appel au sacrifice, à l’abnégation absolue, à l’abandon de soi pour l’exclusivité de l’autre, mais au contraire un juste équilibre, en harmonie de relation qui rend libre, dans le respect mutuel. Savoir prendre soin de soi, savoir prendre soin de l’autre, les deux vont ici de pair, sans préjudice et surtout en bénéfices réciproques.
Une dernière étape, versets 2 et 1 : ces pensées, à présent, manifestons-les. Par “un même sentiment, un même amour, une même âme, une même pensée”, laissons s’exprimer dans nos existences “charité”, “union d’esprit”, “compassion” et “miséricorde”. Ce que Paul semblait poser là, comme une affirmation un peu abrupte suivie de quasi injonctions, lu à rebours, à l’éclairage de l’hymne aux Philippiens, entrouvre en définitive une perspective infinie pour chacune et chacun, dans l’agir de sa foi vivante.
En grec, le verbe agir se dit ποιέω. Paul l’utilise près de quarante fois dans ses sept lettres authentiques. Il l’emploie ici, trois versets après l’hymne aux Philippiens : “faites toutes choses sans murmures et sans hésitations” (Ph. 2,14). Ce verbe est aussi la racine des mots poésie et poète… Ce dernier n’est-il pas celui qui engendre, qui fait naître l’émotion de la beauté par la musique des mots ? Peut-être n’est-ce pas tout à fait par hasard que Paul choisit ici de nous inviter à agir notre foi en recourant à des procédés poétiques et même à des références musicales ?
Ce que Paul vient dire aux Philippiens, dans cet extrait de sa lettre, et à nous, ses lecteurs d’aujourd’hui, c’est pas un souhait dans le vide – pour le dire trivialement, “soyez gentils entre vous et tout va bien se passer” – possiblement doublé d’un contresens – “surtout, déconsidérez-vous !”. C’est plutôt un état de fait à conscientiser et à vivre. “Vous avez toutes les clefs, le Christ vous les as remises, c’est à vous, agissez”. Non pas des vœux, donc, mais une voie largement ouverte, l’expression forte d’une possibilité dans nos vies, en Christ, et de la louange qui en résulte. L’offrande reçue en service, en grâce et en pardon, à nous de l’offrir à notre tour. Sans cette action de notre part, la présence du ressuscité perdrait tout sens, et ce n’est pas moi qui le dit, mais encore Paul, “le Christ serait mort pour rien” (Gal, 2,21). Ce qui vivait en lui n’est pas qu’un souvenir et doit désormais vivre en nous, par nous, pour chacun et pour tous. Puissions nous faire sienne Sa volonté et tout à l’heure, nous quitterons ce temple, non pas seulement avec une idée de plus, une dévotion de plus, mais avec un nouveau pas à faire, dans le déplacement de nos existences.
