Prédication du 7 janvier 2018

de Didier You

PARABOLES ET ALLEGORIES

Lecture : EX 22/20, Es 60/ 1 à 6 (texte du jour, vision d’optimisme pour ce début d’année). Et deux passages de la Nouvelle Alliance, qui vont faire l’objet de notre méditation : Mt 20/ 1 à 16 (bien connu, j’espère) et Lc 16/ 1 à 9.

INTRODUCTION

Jésus s’exprimait abondamment en “paraboles”. Je ne les ai pas comptées. Certaines sont bien connues, d’autres moins. Certaines sont simples … d’autres moins. Bizarrement, Jésus a expliqué à ses disciples qu’il parlait ainsi en paraboles car si eux, ses disciples connaissaient les mystères du Royaume, pour les autres, il ne fallait pas qu’ils comprennent ! Du moins, et c’est ainsi que l’on explique cette bizarrerie, qu’ils ne comprennent pas avant la Résurrection, qu’ils ne se convertissent pas trop vite … Mais comme nous, nous avons connaissance de la Résurrection, nous pouvons essayer de comprendre ces paraboles. Et cela fait 2.000 ans que les humains y travaillent. Souvent, et depuis les Pères de l’Eglise, c’est une explication allégorique qui est retenue. Et je me suis demandé si il y avait une différence entre parabole et allégorie. Notre ami Henri Persoz, qui écrit dans Evangile et Liberté et vient parfois prêcher ici, a soulevé la question et il m’a convaincu. Car cela pourrait changer la vision parfois de façon notable. C’est ce que je vais essayer de vous montrer en me penchant sur les deux paraboles que je vous ai lues tout à l’heure.

Mais d’abord, je vais essayer d’expliciter en quoi il y a des différences entre paraboles et allégories.

PARABOLES ET ALLEGORIES

Les Evangiles mentionnent clairement qu’il s’agit de paraboles. C’est le terme utilisé. Et il y a d’ailleurs aussi des paraboles dans le premier Testament. J’ai cherché dans le Larousse et sur Google des définitions. Et la parabole y est d’ailleurs parfois définie comme une variété d’allégorie. C’est dire que nous sommes dans la nuance et non dans l’opposition tranchée.

Allégorie vient d’un mot grec qui signifie “parler par images”. C’est défini comme “l’expression d’une idée par métaphore (image, discours, tableaux)”. Chaque élément de l’anecdote ou de l’image correspond terme à terme à une idée abstraite symbolique. La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime, tableau célèbre de Prud’hon : deux êtres ailés pourchassent un homme aux traits défigurés par la terreur du châtiment. C’est une allégorie soulignée par le titre.

Parabole vient aussi du grec, un mot qui signifie “comparaison”. Ce n’est pas si éloigné. Il s’agit d’une “comparaison développée dans un récit conventionnel dont les éléments sont empruntés à la vie quotidienne”. Les deux “anges” qui poursuivent le crime chez Prud’hon ne sont pas tirés de la vie quotidienne. Et donc dans ce récit conventionnel, un élément extraordinaire surgit pour attirer l’attention et donner la clé du sens caché. On voit ce qui distingue les deux modes d’expression : la parabole est plus terre à terre a priori. Le Pasteur Marchal disait qu’une parabole est une vérité exagérée : ainsi quand Jésus nous recommande de tendre l’autre joue lorsque l’on a pris un coup, c’est exagéré, c’est pour interdire de rendre coup pour coup. Ce n’est pas une allégorie.

L’allégorie est un mode d’expression de la culture grecque. La parabole est plus orientale et correspond mieux à la culture des auditeurs de Jésus. On imagine bien d’un côté un philosophe exprimant de hautes pensées sur l’Agora d’Athènes, et de l’autre un mendiant itinérant racontant de petites histoires sur le marché de Jérusalem ou de Bagdad … Nous sommes presque dans les 1.001 Nuits … Une autre civilisation. La parabole suppose donc une interprétation plus littérale : les éléments de l’anecdote tirés de la vie quotidienne ne renvoient pas tous à une transcendance, c’est l’élément extraordinaire, peu banal qui intervient subitement dans le texte qui permet d’approcher une doctrine.

Là où les choses se compliquent c’est que les quatre évangélistes étaient des chrétiens, soit d’origine gréco-païenne, soit d’origine juive mais teintés de culture hellénique. D’ailleurs les Evangiles ont été rédigés en grec. Et donc, sous le vocable “parabole” venu de la tradition, ils ont glissé en réalité parfois des allégories. La soit disant “parabole du semeur” par exemple est clairement une allégorie. Le fait que le semeur jette les graines sur des rochers, sur un sentier ou dans les ronces est évidemment contraire aux réalités de la vie quotidienne. A tel point d’ailleurs que Jésus se sent obligé d’expliquer cette fausse parabole. L’allégorie est un procédé tellement étranger à la culture de son auditoire qu’il doit en expliciter le sens.

Donc, rompant avec nos habitudes de protestants libéraux, nous allons devoir faire un peu d’étude littérale pour voir si un autre sens théologique que celui proposé depuis 2.000 ans peut se dégager. Il ne s’agit pas de remplacer l’explication allégorique, mais d’y ajouter.

LES OUVRIERS DE LA 11ème HEURE

Vous vous souvenez de cette histoire, je vous l’ai lue, je la résume : le maître de la vigne verse le même salaire à ceux qui ont travaillé en plein soleil depuis la première heure du jour (6 heures) et à ceux qui n’ont travaillé que depuis la 11ème heure (17 heures). C’est vrai que c’est choquant. Comment expliquer cette injustice ? Travailler moins pour gagner autant que les autres ?

L’explication allégorique nous sauve de l’embarras : le Maître, c’est Dieu, qui donne le Salut identiquement aux vieux fidèles et aux convertis de fraîche date. Simple, clair, réconfortant.

Mais si l’on dépasse l’allégorie, on est face à quelques problèmes éthiques. Et il me semble que ce qui doit nous permettre de dépasser l’allégorie un peu abstraite, c’est un élément très humain, très concret : l’indignation des ouvriers de la 1ère heure, indignation que l’on peut comprendre. J’ai travaillé 12 heures en plein cagna et les fainéants arrivés à la fin touchent autant que moi ? Et le maître de répondre : “Je t’ai donné le prix convenu, que peut-il te faire que je donne autant à d’autres, je fais ce que je veux de mes biens”. Et en effet, le salaire promis et agréé au petit matin a bien été versé.

Cette histoire, ainsi revue, dénonce l’égoïsme des premiers ouvriers. Il m’arrive de consulter les commentaires de l’actualité sur les réseaux “sociaux”. Et cette attitude égoïste et jalouse s’y retrouve constamment : “J’ai travaillé 40 ans dans mon pays et l’on donne avec l’argent de mes impôts de l’eau à des migrants en situation irrégulière, pauvre France !” Et bien oui, on donne, ou on essaie de donner en passant les barrages de police, de l’eau à ces manants qui dorment sur les bancs et parlent étranger, comme chantait Brel.

La morale de l’histoire, c’est que l’amour de Dieu n’est pas juste. Le principe grec, juif, marxiste-léniniste et libéral “A chacun selon son mérite” est ainsi bousculé par Jésus. L’injustice, si injustice il y a, vient uniquement de la jalousie des hommes, le refus de la solidarité humaine. Elle est dans le regard des nantis. “Ton œil est-il mauvais parce que je suis bon ?”

Les paraboles commencent souvent par une phrase de Jésus : Le Royaume de Dieu est semblable à un grain de moutarde…à un maître de maison…” Les paraboles sont une fenêtre ouverte sur le Royaume, une vision de ce Royaume. Elles montrent à quelle hauteur morale, à quel sens de la solidarité et de l’amour du prochain nous devrions parvenir pour accéder au Royaume.

Allons encore un peu plus loin De façon encore plus littérale, on pourrait – mais je n’oserais pas aller jusque-là – considérer que dans le Royaume de Dieu instauré sur Terre, tout le monde aurait le même salaire… Benoît Hamon lors de la dernière campagne présidentielle avait proposé un “revenu universel” bien timide, bien éloigné du radicalisme de Jésus. Je doute qu’il ait élaboré son programme à partir de cette parabole. Mais, on a vu son résultat …

Dans tous les cas, même sans aller aussi loin, le message de Jésus est ainsi remis dans sa radicalité, son extrémisme. La cognée est à la racine de l’arbre, proclamait le Baptiste. Et nous venons de le chanter, Jésus nous baptise de feu. Plus familièrement, le christianisme, ce n’est pas les Bisounours. C’est violent, choquant, injuste. Mais, c’est bien cela l’amour de Dieu, l’agapè.

LE GERANT HABILE

Cette parabole est particulièrement problématique, et dès le titre. Vous savez sans doute que les intertitres de nos Bibles ne sont pas d’origine. Les “Codex”, les manuscrits originaux, ne contiennent pas d’intertitres (ni de numéros de versets, ni de ponctuation). Ceux-ci ont été rajoutés ultérieurement au gré des éditions pour faciliter la lecture. Je vous ai lu la version de la TOB, d’où le “gérant habile”. La Bible dite “à la Colombe” parle d’un “intendant infidèle”, la Bible de Jérusalem d’un “gérant avisé”. D’autres titrent “le gérant malhonnête”. Et ces adjectifs colorent différemment cette sombre histoire d’escroquerie. Y a-t-il des pénalistes dans la salle ?

Donc, l’intendant qui a détourné les fonds de son employeur va être démasqué. Que fait-il ? Il aggrave encore sa fraude en remettant une partie de la dette des débiteurs de son maître pour se procurer leurs bonnes grâces et trouver un nouvel employeur lorsqu’il aura été licencié. Et le maître, découvrant tout cela le félicite ! Ou l’approuve, selon les traductions.

Essayons l’explication allégorique : le maître évidemment, c’est Dieu. Les débiteurs, ce sont les hommes et la dette c’est le péché. Dieu félicite donc son messager, Jésus, d’avoir racheté les péchés des hommes. Là aussi, c’est simple, clair, réconfortant.

Et là aussi un élément de l’anecdote empêche de s’arrêter à l’explication allégorique.

C’est la profonde malhonnêteté des personnages, y compris les débiteurs. Vous noterez cette phrase lors du dialogue avec le premier débiteur, qui doit 100 mesures d’huile : L’intendant lui dit : “Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris 50”. “Vite”, dit-il, et le débiteur ne peut donc ignorer qu’il est en train de frauder et que l’intendant n’est pas mandaté pour lui remettre la moitié de sa dette.

Et le maître de louer l’escroc !

Et Jésus de conclure : “Faites-vous des amis avec les richesses injustes” !

Quelle immoralité … à première vue. Evidemment, si l’on retient les adjectifs “avisé” ou “habile”, on peut conclure que c’est cette habileté que Jésus vante et non la malhonnêteté. Mais l’une va-t-elle sans l’autre ?

Premier commentaire : C’est que la Justice de Dieu est au-dessus de la Loi – changeante, conjecturelle – des hommes. Comme dit Jésus, dans Matthieu : “Si votre justice n’est pas supérieure à celle des scribes et des pharisiens, vous n’hériterez pas du Royaume des Cieux”. Donc, on pardonne à l’escroc. C’est l’amour de Dieu, l’agapé. Cela ne me semble pas rendre compte de l’ensemble de l’anecdote.

On peut aussi faire un commentaire plus léger : C’est la thèse de “Robin des Bois”, l’escroc sympathique, Arsène Lupin si l’on préfère rester dans la culture française : il vole son maître, qui est très riche et peut supporter cette perte minime, pour se sauver lui-même en faisant le bien auprès des débiteurs, par définition moins riches que le maître. Cette parabole devient un récit picaresque avec un héros malhonnête mais sympathique. Vous avez en effet noté que, alors que d’habitude Jésus mentionne un “maître”, un patron, ici, il a dit “il y avait un homme riche”. Donc on peut le voler !

Autre explication, plus radicale, proposée par Paul Verhoeven, cinéaste sulfureux (Basic Instinct, Elle), qui a écrit une biographie de “Jésus de Nazareth”, livre que j’ai commenté dans “L’Amitié”. Les paraboles sont en général une vision du Royaume de Dieu. Mais celle-ci serait une vision du Royaume de Satan, à savoir Wall Street, le monde où nous vivons. Façon de parler, Verhoeven ne croit ni à Dieu ni à Diable. Verhoeven trace un parallèle avec un scandale financier, celui de l’affaire Enron. Les 3 dirigeants avaient gonflé les bilans en y introduisant des bénéfices fictifs de filiales. Lorsque cela a commencé à sentir le roussi, ils ont vendu – vite ! – leurs actions avec des plus-values coquettes (plusieurs centaines de millions de dollars) et ils n’ont jamais été inquiétés. Puis, l’action a chuté, et les employés-actionnaires ont vu leur retraites et fonds de pension réduits au prix du papier. Le Vice-Président américain de l’époque, Dick Cheyney, a refusé de divulguer le contenu des négociations du gouvernement avec ces dirigeants infâmes. Comme le maître de la parabole, il a protégé et approuvé les escrocs.

On peut aussi faire aisément le même parallèle avec la crise des “subprimes”. Des centaines de milliers d’Américains mis à la rue, leurs maisons achetées à crédit saisies. Quelques lampistes ont été sanctionnés et, de par le monde, les gouvernements ont fait payer aux contribuables le renflouement des institutions financières qui avaient imprudemment ou malhonnêtement spéculé sur les “produits toxiques”. C’est le schéma qui a aussi servi pour la crise grecque. On félicite les escrocs et on fait payer aux gens de peu les malversations des riches. Comme disait Alphonse Allais: Il faut prendre l’argent là où il est, dans les poches des pauvres. Ils en ont moins, mais ils sont plus nombreux. C’est le monde où nous vivons, le monde que Jésus a décrit dans cette parabole. Et qu’il dénonce quelques versets plus loin : Vous ne pouvez servir deux maîtres … vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent.

CONCLUSION

Après ces hypothèses ou propositions, pour conclure sur une note plus encourageante, un paroissien, après une prédication que j’avais prononcée sur Adam et Eve, m’avait dit : On trouve toujours quelque chose de neuf à dire sur ces vieux textes.

Ces deux paraboles, rédigées il y a quelque 2.000 ans m’ont amené, sans forcer le trait, j’espère, à parler des migrants, de Benoit Hamon, d’Enron, de Dick Cheyney, de Lehman Bros, de la situation en Grèce.

La Bible, ce n’est pas directement la Parole de Dieu. Ce n’est pas le Coran. C’est la Parole, mais telle que transcrite entre le VIIème siècle avant notre ère et le 1er siècle après Jésus-Christ, par des hommes qui l’ont comprise selon les contextes socioculturels dans lesquels ils vivaient, contextes qui sont bien éloignés de nous. Mais pourtant, même à travers ce prisme, cette Parole revisitée nous parle encore, s’adresse à l’humanité du XXIème siècle. Parce qu’elle exprime l’humanité en son essence avec ses bons et ses mauvais côtés. Elle est éternelle, mais jamais figée, toujours rajeunie, toujours vivante.

Amen

Chants : Psaumes 25, 1,2,5 A toi mon Dieu, mon cœur monte ; 216 Saint Esprit, Dieu de lumière ; 223 Seigneur que tous s’unissent.