Prédication du 14 mai 2026

Culte de l’Ascension

d’Hélène Réglé

Vivre de l’Ascension

Lecture : Actes 1, 1-11

Introduction

Le texte proposé, pour ce jour de l’Ascension, est celui du début du Livre des Actes, attribué à Luc, et qui fait suite à son évangile. Luc y raconte l’Ascension de Jésus. C’est d’ailleurs le seul évangéliste à véritablement développer ce récit. Dans Matthieu, Jésus apparaît simplement aux disciples en Galilée avant de les envoyer en mission. Dans Jean, il apparaît encore aux disciples, mais il n’y a pas de récit d’Ascension à proprement parler. Quant à Marc, le passage qui évoque l’Ascension appartient à une finale probablement ajoutée plus tard. Ça explique peut-être pourquoi cette fête a parfois occupé une place discrète dans certaines Églises protestantes, notamment réformées. Entre Pâques et Pentecôte, l’Ascension peut donner l’impression d’être un moment de transition. Comme un entre-deux. Ni vraiment la joie éclatante de Pâques, et pas encore l’élan de Pentecôte. Et pourtant, ce texte pose une question essentielle : comment le Christ est-il désormais présent au monde ? Et qu’est-ce que ça peut signifier ?

Lecture biblique

Actes 1, 1-11

1 Cher Théophile,
J’ai parlé, dans mon premier livre, de tout ce que Jésus a commencé de faire et d’enseigner
2 jusqu’au jour où il fut enlevé après avoir donné ses ordres, par l’Esprit saint, aux apôtres qu’il avait choisis.
3 C’est à eux aussi qu’avec beaucoup de preuves il se présenta vivant après avoir souffert ; il leur apparut pendant quarante jours, parlant du règne de Dieu.
4 Comme il se trouvait avec eux, il leur enjoignit de ne pas s’éloigner de Jérusalem, mais d’attendre ce que le Père avait promis – ce dont, leur dit-il, vous m’avez entendu parler :
5 Jean a baptisé d’eau, mais vous, c’est un baptême dans l’Esprit saint que vous recevrez d’ici peu de jours.
6 Ceux qui s’étaient réunis lui demandaient : Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas rétablir le Royaume pour Israël ?
7 Il leur répondit : Il ne vous appartient pas de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa propre autorité.
8 Mais vous recevrez de la puissance quand l’Esprit saint viendra sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et en Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre.
9 Après avoir dit cela, pendant qu’ils regardaient, il fut élevé et une nuée le déroba à leurs yeux.
10 Et comme ils fixaient le ciel, pendant qu’il s’en allait, deux hommes en habits blancs se présentèrent à eux
11 et dirent : Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous là à scruter le ciel ? Ce Jésus, qui a été enlevé au ciel du milieu de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu aller au ciel.

Prédication

Nous avons ici, dans les quelques versets qui terminent ce passage, le récit le plus complet de l’Ascension. Elle était déjà racontée à la fin de l’évangile de Luc mais de manière encore plus succincte, et avec une chronologie différente. Dans l’évangile de Luc, l’Ascension se déroulait le jour même de Pâques. Ici, au début des Actes, Luc reprend ce récit mais introduit cette fois 40 jours entre la résurrection et l’Ascension. 40 jours… dans la Bible, ce nombre évoque toujours un temps de passage, de maturation, d’épreuve ou de transformation. Les 40 années du désert pour le peuple hébreu. Les 40 jours de Moïse sur la montagne. Les 40 jours de Jésus au désert avant de commencer son ministère. Alors ce n’est peut-être pas simplement une indication chronologique. Mais plutôt une manière de dire que les disciples traversent un temps de déplacement intérieur. Quelque chose est en train de changer dans leur manière de comprendre Jésus, dans leur manière de comprendre Dieu, et peut-être aussi dans leur manière de se comprendre eux-mêmes.
En effet, Luc écrit que Jésus leur est apparu à plusieurs reprises et leur a donné « beaucoup de preuves » de sa résurrection. On sent bien derrière ça les interrogations des premières communautés chrétiennes. Elles espèrent le retour du Christ. Elles attendent un accomplissement qui tarde à venir. Elles doutent parfois. Elles cherchent des signes, des assurances, des preuves. Et pourtant, ce que Jésus demande ici aux disciples, c’est encore d’attendre. Attendre « ce que le Père a promis ». Pour le moment, cette promesse reste encore floue. Mais peu à peu le texte la précise : cette promesse, c’est l’Esprit. Jésus leur dit : « Vous recevrez de la puissance, quand l’Esprit saint viendra sur vous ». Le mot grec utilisé ici est dunamis, qui a donné notre mot dynamique. L’Esprit n’est donc pas présenté comme une idée abstraite ou une croyance supplémentaire. L’Esprit est une force qui met en mouvement. Une énergie intérieure qui pousse à agir, à parler, à vivre autrement.
Mais, dans ce passage, les disciples ne comprennent pas encore les choses ainsi. Et ils demandent : « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? ». Autrement dit : est-ce maintenant que tout va enfin s’arranger ? Est-ce maintenant que Dieu va intervenir de manière visible et spectaculaire dans l’histoire ? Mais Jésus déplace leur regard. Il leur répond en substance que ce n’est pas ça l’essentiel. L’important n’est pas de connaître les dates, les délais ou les accomplissements futurs. L’important, c’est ce que vous allez devenir. Vous allez recevoir l’Esprit. Et vous deviendrez témoins. Témoins à Jérusalem, en Judée, en Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. À Jérusalem… Le témoignage commence donc ici. Là où l’on est. Dans le lieu concret de l’existence. Dans notre manière d’habiter le monde.
Puis Jésus disparaît dans une nuée. Dans la Bible, la nuée est souvent le signe de la présence de Dieu. La nuée accompagne le peuple dans l’Exode. Elle enveloppe la montagne du Sinaï. Elle indique à la fois une présence et un retrait : Dieu est là, mais il échappe aussi à la maîtrise humaine. Et les disciples restent là, immobiles, à regarder le ciel. Alors deux hommes en habits blancs leur disent : « Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous là à scruter le ciel ? ». Et peut-être que c’est là, finalement, le cœur du récit de l’Ascension. Pourquoi restez-vous là à scruter le ciel ? Car enfin, que célébrons-nous aujourd’hui ? Une disparition ? Une absence ? Un départ de Dieu hors du monde ? Ou bien autre chose ? L’Ascension pourrait facilement être comprise comme un éloignement : Jésus monte au ciel, et désormais il ne serait plus ici. Mais, au fond, le texte semble dire exactement l’inverse. L’Ascension n’est pas l’annonce d’une absence. Elle est une transformation de la présence, qui transforme.

Pour essayer de comprendre ça, je voudrais reprendre une intuition ancienne du christianisme, présente notamment chez les Pères grecs, et la relire dans une sensibilité plus contemporaine. Une phrase célèbre, attribuée à Athanase d’Alexandrie, dit : « Dieu est devenu homme pour que l’homme puisse devenir dieu ». Bien sûr, ça ne veut pas dire que l’être humain deviendrait Dieu au sens strict. Mais cela signifie, qu’en Jésus, quelque chose de la vie divine vient rejoindre l’existence humaine, afin que l’existence humaine puisse elle-même être transformée, élevée, ouverte à davantage de vie.
Dans cette perspective, on peut alors voir Noël et l’Ascension comme deux mouvements qui se répondent. À Noël, Dieu descend vers l’être humain. En Jésus, Dieu entre dans notre condition humaine. Il partage notre fragilité, notre vulnérabilité, notre histoire, nos joies et nos souffrances. Dieu ne reste pas extérieur à la vie humaine. Il l’habite. Et, en Jésus, apparaît aussi une certaine manière d’être humain : une humanité ouverte aux autres, ouverte à Dieu, capable de compassion, de pardon, de relation et de justice. Puis vient l’Ascension. Et cette fois, le mouvement s’inverse. C’est une montée. En Jésus, l’humanité est élevée vers Dieu. Donc l’humanité n’est pas du tout abandonnée, au contraire, puisqu’elle est rendue puissante. Dieu se lie à l’histoire humaine. Au contraire d’un souverain extérieur qui gouvernerait le monde à distance, il élève l’être humain pour l’engager dans le devenir même de la création.
Parce que dans la tradition chrétienne classique, Dieu est souvent pensé comme immuable, éternel, séparé du monde. Mais d’autres sensibilités théologiques ont insisté davantage sur un Dieu vivant, relationnel, engagé dans une histoire avec l’humanité. Un Dieu qui ne cesse de travailler la création de l’intérieur, c’est-à-dire avec nous, pour ouvrir des possibles nouveaux. Dans cette manière de comprendre Dieu, la puissance divine n’est plus d’abord une puissance qui impose ou qui contraint. Elle ressemble davantage à une force d’appel, une force de relation, une force créatrice qui attire l’humanité vers davantage de vie. Il attire. C’est-à-dire que Dieu n’agit pas seul, à notre place. Il agit avec nous.
Alors l’Ascension peut être comprise non pas comme le départ de Jésus hors du monde, mais comme l’annonce d’une présence désormais autrement répandue, diffuse, relationnelle. Elle passe par l’Esprit. Elle passe par les rencontres. Elle passe par les gestes humains capables de faire vivre. Et c’est ici que la parole adressée aux disciples prend tout son sens : « Pourquoi restez-vous là à scruter le ciel ? ». Car l’Ascension ne détourne pas les disciples du monde. Elle les y renvoie. Elle marque la fin d’une certaine manière de chercher Dieu. Ce n’est plus dans un lieu séparé, dans le lointain, quelque part au-dessus de nos existences. Ce n’est plus dans l’attente passive d’une intervention venue d’en haut. Mais sur terre. « Commencez à Jérusalem ». C’est dire : commencez là où vous êtes. Dans votre existence réelle. Dans vos relations humaines. Dans l’histoire concrète du monde.

Alors comprendre l’Ascension comme l’élévation de l’humanité en Dieu change profondément la manière de penser la relation entre Dieu et le monde. La création n’apparaît plus comme une réalité figée ou achevée une fois pour toutes. Elle devient un devenir. Une aventure ouverte. Elle est prise dans un processus vivant où Dieu et le monde sont engagés dans une relation dynamique. Donc cette relation signifie que l’être humain n’est pas simplement spectateur mais créateur. Il participe à l’œuvre créatrice de Dieu. Pas parce qu’il serait un petit Dieu, mais parce qu’il peut répondre aux appels de l’Esprit. Et faire advenir davantage de justice, de relation, de compassion, de vie. L’Ascension peut alors être comprise comme le signe d’une dignité nouvelle accordée à l’humain. En collaborant à la création, il est appelé à devenir davantage lui-même. Davantage humain. Plus ouvert à l’autre, au monde et à Dieu. Il en est rendu capable.
Et peut-être que c’est ça finalement, l’élévation dont parle l’Ascension : non pas quitter la terre, mais apprendre à habiter autrement notre humanité. En étant sensible aux occasions divines d’agir vers ce que Dieu désire que l’on devienne. Des humains authentiques, christiques. L’Esprit, qui est en nous, nous guide et chacun agit à sa mesure pour atteindre cet objectif. Un objectif où Dieu et le monde avancent ensemble vers davantage de plénitude. Un objectif qui manifeste une interdépendance entre Dieu et le monde dans une transformation continue : un procès d’humanité. Une manière de dire que par l’incarnation puis l’exaltation, nous sommes unis à Dieu, comme par un nouage du corps et de la parole.

Dans cette perspective, l’Esprit est un souffle discret qui ouvre des possibles nouveaux au cœur même de notre existence. Un regard, une parole juste, une présence fidèle, une confiance redonnée. Ce sont des occasions d’agir avec ce qui est, qui sont parfois de toutes petites choses, mais qui me font devenir le prochain de l’autre. De toutes petites choses et pourtant, qui peuvent produire de véritables petites résurrections. Alors pas la résurrection finale dont parlent les Évangiles. Mais le genre de résurrection qui re-suscite la vie. Qui créent un avant et un après, une nouveauté, qui renouvellent l’être. Et quelque chose change, et pas seulement pour un individu. Le monde lui-même change un peu. Parce que chacune de ces transformations individuelles modifie par là même le milieu qui a permis son occurrence. Elle modifie le tissu relationnel dans lequel nous vivons. Une parole peut ouvrir un avenir. Une présence peut empêcher quelqu’un de sombrer. Une confiance peut remettre une vie en mouvement.

Alors oui, l’œuvre de Dieu demeure inachevée et la création reste ouverte. Dieu nous appelle à coopérer à cette œuvre. Par nos relations, par notre manière d’habiter le monde, chaque existence humaine peut devenir un lieu où quelque chose de cette œuvre continue de s’écrire. Librement. De façon responsable et inventive. Nous sommes engagés et nous ne sommes pas seuls. Et peut-être est-ce cela, finalement, vivre de l’Ascension : comprendre que le ciel ne nous éloigne pas de la terre, mais au contraire, et pour que nous devenions véritablement humains, il nous renvoie à la terre.
À la vie.
Aux autres.
À Jérusalem.
Là où nous sommes.