Prédication du 18 octobre 2026
de Sandrine Maurot
Au milieu d’un monde violent : éléments de discernement
Lecture : Matthieu 22, 15-22
Lecture biblique
Matthieu 22, 15-22
15 Alors les pharisiens allèrent tenir conseil sur les moyens de prendre Jésus au piège en parole.
16 Ils envoient leurs disciples, avec les hérodiens, pour lui dire : Maître, nous savons que tu es franc et que tu enseignes la voie de Dieu en toute vérité, sans te soucier de personne, car tu ne regardes pas à l’apparence des gens.
17 Dis-nous donc ce que tu en penses : est-il permis ou non de payer la capitation à César ?
18 Mais Jésus, qui connaissait leurs mauvaises intentions, répondit : Pourquoi me mettez-vous à l’épreuve, hypocrites ?
19 Montrez-moi la monnaie avec laquelle on paie la capitation. Ils lui présentèrent un denier.
20 Il leur demande : De qui sont cette image et cette inscription ?
21 – De César, lui répondent-ils. Alors il leur dit : Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.
22 Etonnés de ce qu’ils avaient entendu, ils le laissèrent et s’en allèrent.
Prédication
« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». C’est une des phrases les plus célèbres des Évangiles… une phrase qui a été interprétée de toutes les manières…
Bien balancée et concise, maniant parallélisme et opposition, elle tranche les liens du raisonnement dans laquelle pharisiens et hérodiens avaient voulu piéger Jésus.
Puissance du verbe, elle a le pouvoir de le libérer : « Étonnés de ce qu’ils avaient entendu, ils le laissèrent et s’en allèrent ».
Elle est la réponse du maître à ceux qui avaient par la parole essayé de l’enserrer dans un piège redoutable, « un piège fait de mots » nous prévient l’Evangéliste Matthieu.
L’intervention de ces pharisiens et hérodiens était pourtant une petite merveille de rhétorique.
Commençant habilement en flattant Jésus de manière redondante, elle se referme comme un piège sur une question fermée, redoutable, à laquelle Jésus est sommé de répondre « oui » ou « non ».
En l’appelant « maitre », ils semblent reconnaitre la vérité de l’enseignement de Jésus, mais c’est pour mieux l’obliger à répondre – quelqu’un à qui on reconnait un tel statut doit nécessairement avoir une réponse, il ne pourra s’en débarrasser en avouant son ignorance.
« Dis-nous donc ce que tu en penses : « Est-il permis ou non de payer la capitation à César ? ».
La capitation est cet impôt payable par personne – par tête – directement à l’occupant romain.
Payer cet impôt, c’est reconnaitre implicitement l’autorité de Rome.
Question piège s’il en est si l’on se reporte au contexte historique, puisque la Judée est sous occupation romaine.
Si Jésus répond qu’il faut payer l’impôt à César, il n’est qu’un collaborateur ordinaire ; s’il répond qu’il ne faut pas le payer, il se classe parmi les opposants à Rome, on peut le dénoncer et s’en débarrasser.
Ceux qui posent cette question, selon Matthieu, sont à la fois des pharisiens qui cherchent à préserver le Judaïsme des compromissions avec Rome et des partisans d’Hérode Antipas, qui gouverne au profit de Rome, tout en retirant bien des bénéfices de cette collaboration.
Ces courants politico-religieux opposés s’unissent ici temporairement pour faire tomber Jésus.
Cette séquence vient en effet à la suite de plusieurs paraboles de Jésus qui attaquent ce qu’ils considèrent comme leur privilège de naissance. Pour le Christ, il n’y a pas de privilège d’origine : le seul critère est que le lien à Dieu produise du fruit dans la relation aux autres.
C’est pourquoi, à la fin du chapitre précédent, il ose leur dire : « le règne de Dieu vous sera enlevé et sera donné à une nation qui en produira les fruits ».
C’est ce qui suscite leur colère et la volonté de le piéger.
Mais cette question n’est pas seulement une question-piège, c’est une question d’une brûlante actualité à l’époque et à chaque fois que l’autorité est perçue comme injuste et violente.
En la réduisant à une question fermée, les adversaires de Jésus veulent réduire son choix à deux possibilités opposées : qu’il encourage la collaboration ou qu’il encourage une résistance héroïque et très probablement suicidaire. Or il y a une infinité de possibilités face à un pouvoir injuste, ce qu’est assurément Rome à l’époque pour les territoires qu’il occupe. Il n’y a pas seulement la réponse des hérodiens et des pharisiens, il y a par exemple celle des zélotes qui prônent l’héroïsme de la résistance armée ou encore celle des religieux de Qumrân vivant à l’écart dans une contre-culture qui s’affirme par des codes vestimentaires, alimentaires, éthiques etc.
Jésus dans les Évangiles ne condamne aucune recherche humaine de solution pour vivre au sein cette réalité injuste et violente. Ce qu’il condamne ce sont les questions de qui ne cherche pas son chemin en vérité. Ici comme nous le signale Mathieu la question est un prétexte pour, littéralement, « tenter » (πειράζω) c’est-à-dire essayer de faire tomber l’autre.
Ce qu’il condamne d’autre part aussi, ce sont des actes.
Les actes qui consistent, quelle que soit l’idéologie du groupe, à exclure d’autres humains, à les considérer comme inférieurs, à leur faire violence.
Pour lui-même, il refuse de devoir choisir un camp, d’être assigné à une place.
Et en même temps qu’il sort par sa réponse du piège, il leur ouvre, et il nous ouvre une autre voie.
Il commence par leur demander de sortir la monnaie qui sert à payer l’impôt.
Regarder en face ce que l’on fait plutôt que se réfugier dans l’idéalisme des grandes déclarations.
En faisant cela, il permet au groupe de prendre conscience qu’ils ont cette monnaie sur eux, alors que l’impôt n’est pas à payer ce jour-là.
Il s’agit de les amener à prendre conscience qu’ils s’arrangent d’une manière ou d’une autre avec l’ordre établi en consommant, en vivant dans ce monde.
On n’est souvent pas plus pur que ceux que l’on méprise.
Mais il y a plus.
Jésus les invite à regarder ce qu’ils ne voient plus tant ils y sont habitués.
Il demande : « De qui sont cette image et cette inscription ? ».
Ce visage de César omniprésent dans la vie quotidienne, visage sublimé par la propagande romaine, visage impérial, impérieux, visage du vainqueur.
Regarder l’inscription, en abrégé sur les pièces : « Pontifex Maximus », grand pontife, celui qui fait le « pont », c’est-à-dire le lien sacré, le passage obligé entre le monde humain et divin.
Par parenthèse, c’est d’ailleurs pour cela qu’il nous est encore aujourd’hui impossible de nommer le pape catholique « souverain pontife ».
En leur demandant de regarder le visage de l’empereur, Jésus invite non seulement à prendre conscience de la distance entre les grandes déclarations idéologiques et les pratiques, mais aussi à regarder en face la propagande.
Si l’on rend à ce visage sa dimension humaine, on dégonfle le mensonge de ce monde, de qui se boursoufle d’importance ou qui pare de vertu la force.
Il y a sur les pièces d’un denier la figure de Livia, femme d’Auguste, divinisée après sa port et symbole de la soi-disant « paix romaine ».
La réponse de Jésus qui accompagne cette prise de conscience, « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », est a minima, une invitation à limiter le pouvoir de César sur soi. Autrement dit, à ne pas se laisser fasciner ou terrifier par la puissance d’un pouvoir dont on ne me mesure pas toujours qu’il influence inconsciemment la manière d’agir.
Cela a pu être interprété aussi comme une invitation à faire un minimum d’allégeance au pouvoir, même injuste.
Mais on peut observer que Jésus dit « rendez à César » et non pas « donnez à César ». Il est dès lors possible d’interpréter la phrase comme une invitation à se libérer des bénéfices secondaires de la colonisation romaine, des avantages matériels qu’elle procure. Et ce n’est qu’un petit aperçu de la palette d’interprétation que cette phrase suscite.
On pourrait rêver d’avoir une réponse univoque qui dise dans quel camp se placer.
La réponse de Jésus au contraire en même temps qu’elle met une borne au pouvoir de l’empereur ouvre par son ambiguïté la possibilité à l’interlocuteur de réfléchir.
Et il le fait, en mettant en regard de la figure de César celle de Dieu, étrangement absent de cette controverse religieuse. C’est une constante de la vie du Christ, avancer librement mais en lien avec Dieu comme ce qui donne l’assurance pour frayer un chemin en dehors des idéologies, des camps, des réponses moralement attendues…
Mais là encore, sa réponse nous donne à la fois un sûr repère : garder le lien à Dieu au coeur de nos choix éthiques difficiles, mais elle convoque aussi notre intelligence, elle nous invite à chercher comment interpréter « rendre à Dieu ce qui est à Dieu ».
Il y a là aussi toute une palette d’interprétations : les uns cherchent comment limiter les abus d’une puissance inique quand d’autres considèrent que la réponse du Christ est ironique. En effet, si l’on suit la théologie vétéro-testamentaire, l’être humain est créé par Dieu à son image, les noms des êtres humains sont gravés dans les paumes de Dieu, et tous les biens créés lui appartiennent, si bien que la 2è partie de la phrase pourrait annuler la première : même l’argent de l’empire doit être utilisé pour porter du fruit, selon la volonté de Dieu.
Loin de déplorer l’ambiguïté de la réponse de Jésus, nous pouvons nous réjouir de ce qu’elle nous provoque à la réflexion et finalement à la responsabilité.
Nous réjouir de ce qu’il y aura toujours à inventer comment avoir une présence plus juste au monde.
Tentons quelques exemples concrets sur des questions difficiles et controversées :
Prenons par exemple la phrase de Paul que nous avons lue tout à l’heure : « il n’y a plus ni esclave ni homme libre ».
Le même Paul n’encourageait pas les esclaves à se révolter.
On peut aujourd’hui juger cela scandaleux ou considérer que Paul croyait profondément à la puissance de la parole qu’il prêchait. En invitant ses interlocuteurs à abolir en pensée la distinction entre esclaves et hommes libres, il a peut-être conduit plus surement à rendre progressivement l’esclavage moralement inacceptable que ceux qui encourageaient les révoltes des esclaves immédiatement réprimées dans un bain de sang dans l’Antiquité.
Osons un autre parallèle : le succès du récent film d’Emmanuel Marre, Notre Salut, qui évoque le Régime de Vichy, tient peut-être en partie à ce qu’il fait prendre enfin conscience au grand public qu’il n’y avait pas que les figures opposées du collaborateur cynique et du résistant héroïques. Il montre, en effet, quelques personnages qui choisissent de rester à l’intérieur du système injuste de Vichy, pour tenter de protéger, de freiner, d’humaniser ou de témoigner de ce qui se passe, ainsi Henri Maux, le chef de l’anti-héros du film, qui se réclame du christianisme social.
Dernier exemple, dans un tout autre domaine : lorsque la direction d’une institution ou d’une entreprise fait des choix injustes, toute une palette de choix est possible à qui les désapprouve, depuis la démission bruyante pour montrer le scandale ou la dénonciation du lanceur d’alerte jusqu’au choix de rester à son poste pour protéger autant que possible les personnes.
Toutes les formes de résistances au pouvoir injuste comportent leurs risques : depuis l’héroïsme qui cherche en fait sa propre gloire ou qui fait violence, jusqu’à une résistance interne qui glisse insensiblement vers le sentiment d’impuissance et la préservation de soi.
La parole du Christ ne nous donne pas une réponse à appliquer.
Elle nous invite à vivre dans un monde complexe et violent en osant chercher avec l’aide de Dieu. Non pas chercher quel serait le bon camp qui préserverait à nos propres yeux notre image de soi mais discerner comment produire tout de même des fruits de justice.
C’est cela, je crois, qui étonne les interlocuteurs de Jésus et les déroute.
C’est cela aussi qui a émerveillé Matthieu, lequel met dans leur bouche des louanges auxquelles eux ne croient pas mais auxquelles lui, il croit.
Bien souvent dans les Évangiles les contradicteurs de Jésus disent la vérité c’est même peut-être une définition du péché avoir conscience de la vérité et choisir de la mettre à mort.
Ils disent : « Maître, nous savons que tu es franc et que tu enseignes la voie de Dieu en toute vérité, sans te soucier de personne, car tu ne regardes pas à l’apparence des gens. »
Ils dessinent ainsi, en regard du visage de César, un autre visage, celui du Christ :
il est celui – littéralement – « qui ne regarde pas le visage », c’est- à-dire l’apparence ; celui qui ne fait pas cas de ce qui compte aux yeux du monde. Il cherche au fil de ses rencontres la vérité invisible pour les yeux, la dignité de l’être parfois ensevelie sous sa violence, son injustice.
Il est le visage de celui qui refuse de s’imposer, comme l’empereur s’impose.
Visage du Christ qui est à l’image de Dieu, dont dans le judaïsme on ne peut dessiner le visage.
Visage qui ne se dessine que par cette parole, laquelle ne s’impose pas mais ouvre chaque jour pour nous une liberté et une responsabilité à prendre.
Si bien que l’on pourrait passer à côté et ne regarder qu’aux visages qui envahissent nos écrans et imposent leur norme de beauté, d’héroïsme, d’autorité.
Visage humble de l’envoyé de Dieu, mais visage qui refuse de se laisser emprisonner dans nos pièges.
Comme le reconnaissent les pharisiens et les hérodiens avec insistance – littéralement : « nous savons que tu es vrai (ἀληθής) et que tu enseignes la voie de Dieu en toute vérité (ἐν ἀληθείᾳ) ».
Choisir d’écouter la parole du Christ c’est marcher sur un chemin de vérité qui mène vers le visage insaisissable de Dieu.
Chercher à rendre sans cesse au cours de ta vie à Dieu ce qui est à lui, ton visage intérieur, c’est-à-dire ton être profond, c’est le moyen d’accéder à cette liberté intérieure d’un Christ qui refuse de choisir un camp, de considérer une catégorie d’êtres humains comme des ennemis irrécupérables, de se laisser enfermer dans une idéologie.
C’est mettre sa confiance dans la promesse du psalmiste : « Qui regarde vers Dieu resplendira, sans ombre ni trouble au visage. »
