Prédication du 12 juillet 2026

de Sandrine Maurot

Choisir la « bonne part »

Lectures bibliques

Genèse 18, 1-8

1 Le Seigneur lui apparut (à Abraham)aux térébinthes de Mamré, alors qu’il était assis à l’entrée de sa tente, pendant la chaleur du jour. 
2 Il leva les yeux et vit trois hommes debout devant lui. Quand il les vit, il courut à leur rencontre, depuis l’entrée de sa tente, se prosterna jusqu’à terre 
3 et dit : « Seigneur, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe pas, je te prie, sans t’arrêter chez moi, ton serviteur !
4 Laissez-moi apporter un peu d’eau, je vous prie, pour que vous vous laviez les pieds, puis reposez-vous sous l’arbre ! 
5 Je vais chercher quelque chose à manger pour que vous vous restauriez ; après quoi vous passerez votre chemin, car c’est pour cela que vous êtes passés chez moi, votre serviteur. » Ils répondirent : « D’accord, fais comme tu as dit. »

 6 Abraham se précipita dans la tente pour dire à Sara : « Dépêche-toi, pétris trois séas de fleur de farine et fais-en des galettes. »
7 Abraham courut vers le bétail, prit un veau tendre et bon et le donna à un serviteur, qui se dépêcha de le préparer. 
8 Il prit du lait fermenté, du lait frais, et le veau qu’on avait préparé, et il les mit devant eux. Il resta debout à leurs côtés, sous l’arbre, tandis qu’ils mangeaient.

Luc 10, 38-42

38 Pendant qu’ils étaient en route, il (Jésus) entra dans un village, et une femme nommée Marthe le reçut. 
39 Sa sœur, appelée Marie, s’était assise aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole. 
40 Marthe, qui s’affairait à beaucoup de tâches, survint et dit : « Seigneur, tu ne te soucies pas de ce que ma sœur me laisse faire le travail toute seule ? Dis-lui donc de m’aider. »
41 Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses. 
42 Une seule est nécessaire. Marie a choisi la bonne part : elle ne lui sera pas retirée. »

Prédication

Êtes-vous plutôt Marthe ou Marie ?
Marthe, qui rend service ou Marie assise aux pieds de Jésus ?
Cette brève scène de l’évangile de Luc a fait couler beaucoup d’encre au long des siècles et l’on s’est interrogé sur la bonne attitude à avoir.
La tendance de l’être humain est de chercher des réponses claires et définitives qui puissent être rassurantes devant l’angoisse de l’existence : beaucoup de chrétiens cherchent donc dans les textes bibliques le mode d’emploi qui aide à vivre dans un monde déroutant. Le problème c’est que les Ecritures bibliques sont encore plus déroutantes…

Prenez les deux pages que nous venons de lire : dans l’Évangile de Luc, Marthe met les petits plats dans les grands et Jésus lui donne tort.
Mais Abraham n’en fait-il pas tout autant ?
Ce n’est pas un hasard si le récit de la Genèse s’attarde à décrire les détails du service d’Abraham à ses visiteurs… Voyez l’insistance du texte : « Abraham se hâta vers la tente pour dire à Sarah :  »vite ! Pétris trois mesures de fleur de farine et fais des galettes’’ et il courut au troupeau en prendre un veau bien tendre ».
Trois mesures de fleur de farine, du lait frais et du caillé… Il ajoute à cela non pas un mouton, ce qui serait déjà beaucoup, mais un veau tendre : c’est à dire ce qu’il y a de meilleur à offrir… Grandes quantités, luxe de ce temps : oui, Abraham s’affaire bien et ordonne aux autres de s’affairer à un service compliqué comme Marthe. Mais, à l’inverse de Marthe, il est béni dans ce service puisqu’après avoir mangé, les visiteurs lui promettront dans la suite du récit, que sa femme aura un fils.
Alors pourquoi, puisqu’apparemment les faits sont tout à fait similaires, le service d’Abraham est-il agréé et non celui de Marthe ?
D’abord, remarquons qu’Abraham, Marthe et Marie ont un point commun. Ils accueillent ceux qui viennent de Dieu. Ceux-ci sont souvent décrits aussi bien dans l’ancien que dans le nouveau Testament comme « en route », « sur la route ».
Devant ceux qui arrivent à l’improviste, donc, ces trois personnages bibliques ont assez de disponibilité pour accueillir l’imprévu. Or laisser ses projets être modifiés par l’imprévu de Dieu, c’est l’attitude du croyant dans le monde biblique, c’est une attitude d’ouverture fondamentale pour nos vies.

Regardons maintenant comment se manifeste cet accueil pour Abraham et Marthe, qui sont les deux qui s’affairent apparemment de manière assez similaire au service.
Abraham, assis au seuil de sa tente, voit les voyageurs. Si le récit insiste trois fois sur le fait qu’il « voit » ceux qui arrive, c’est pour nous dire qu’il y a là une vraie rencontre. Il a « vu » leurs besoins. Sa proposition de service : à manger, à boire, de l’ombre, répond aux besoins de ces voyageurs dans un pays chaud – surtout que le récit précise que c’était l’heure la plus chaude. Et nous comprenons bien pourquoi nous-mêmes en ce moment ! –
Marthe, elle, accueille celui qui survient mais ne cherche pas quels sont ses vrais besoins puisqu’au contraire elle s’éclipse tout aussitôt pour s’activer dans une autre pièce : le récit nous dit qu’elle ne survient que lorsqu’elle a un reproche à faire…

Combien de fois, comme elle, faisons-nous ce qui nous semble être ce qu’il « faut » faire, en projetant en réalité sur l’autre notre idéal de soi.
Vous connaissez peut-être cette ancienne caricature du scout qui, pour faire sa « bonne action », sa BA, veut aider à traverser une vieille dame qui n’en a aucunement l’intention ou encore cette célèbre caricature de Plantu : on y voit le jeune Mozart au piano. Devant l’instrument, son père, qui veut que son fils ait une bonne insertion sociale, fulmine : « Tu feras informatique mon fils ! ».
Qu’il est difficile de se mettre à l’écoute de l’altérité, de la singularité même de ses propres enfants que l’on pense bien connaître. Qu’il est difficile d’entendre une autre voix que la sienne, de se mettre vraiment au service de l’autre sans faire ce que JE pense être bien.
Comme Marthe nous est proche qui a ouvert à Jésus mais qui retombe dans ses projets, sa routine, ce qu’elle croit être la bonne manière de faire. Accueillir vraiment Dieu qui surgit dans le frère ou la soeur qui croise ma route à l’improviste demande de se décentrer de soi, de sa manière de voir, de penser, de juger.
C’est probablement ce qu’il y a de plus difficile pour l’être humain. C’est pour cela que Jésus propose l’attitude de Marie comme chemin spirituel : elle s’arrête. Elle prend du temps. Elle écoute. Elle est vraiment attentive et ne peut donc que faire une seule chose, pour ne pas la faire à moitié.
Comme elle, nous avons toujours la possibilité simple de s’arrêter, d’écouter, d’être attentif, que ce soit en lisant les textes bibliques ou lorsque quelqu’un survient à l’improviste. C’est en faisant cela que nous pouvons puiser le courage d’un décentrement de soi qui n’est dès lors pas volontariste, mais qui naît d’une vraie écoute.
Et petit à petit, de rencontres bibliques en rencontres humaines nous pouvons expérimenter la richesse et la joie que donne ce décentrement de soi jamais achevé.

La joie, c’est un bon critère de discernement. On la lit en filigrane chez le vieil Abraham enthousiaste qui semble tout heureux d’être honoré de cette visite, qui se prosterne et court chercher tout ce qu’il faut avec la célérité d’un jeune de vingt ans, qui reste debout pendant qu’ils mangent, semblant ignorer la fatigue, dans son désir d’être disponible.

La joie, c’est la grande absente du service de Marthe, qui se donne à elle-même des obligations de service, ce que j’appelle un « sacrifice imaginaire », ce sacrifice dont l’autre n’a pas besoin et qui ne produit pas de fruit, ni pour l’autre, ni pour soi. Logiquement, Marthe en ressent ensuite de l’aigreur et du ressentiment contre sa sœur.
C’est la deuxième grande raison pour laquelle le service d’Abraham est différent de celui de Marthe : d’un côté la joie, même à travers l’effort que cela doit demander évidemment demander à un vieil homme, de l’autre la comparaison, le jugement, l’aigreur.

Et Jésus indique clairement qu’il ne fait pas droit à la demande d’équité de Marthe sur les bases qu’elle a elle-même inventées, sur les bases de son « sacrifice imaginaire ».
Il dit : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses, il est besoin d’une seule chose, Marie a choisi la bonne part, elle ne lui sera pas enlevée ». Mais s’il refuse de faire droit à sa demande, ce n’est pas parce qu’il refuse qu’elle mette les petits plats dans les grands et qu’il préfèrerait qu’elle sorte les sandwichs ! Parfois, on veut faire de Jésus un grand maître de la sobriété heureuse, et cela nous permet évidemment de juger ceux de l’autre camp, les consommateurs…
Le débat ne date pas d’hier : quelques manuscrits de l’Évangile de Luc disent à la place de « il est besoin d’une seule chose », « il est besoin de peu de choses (au pluriel) ». ll y a à la suite toute une tradition d’interprétation qui voit en Jésus un ascète qui condamne l’hospitalité luxueuse et compliquée de Marthe.
Remarquons à l’inverse que comme les visiteurs divins acceptaient le service un peu exubérant d’Abraham, le Christ a cette liberté, quelques chapitres avant la visite chez Marthe et Marie, d’accepter le cadeau luxueux et excentrique qu’une « pécheresse », dit Luc (7,37), lui fait : un flacon d’albâtre de parfum précieux que celle-ci répand sur ses pieds.
Bien plus que d’exiger la sobriété du service, ce que Jésus vise plutôt c’est l’idolâtrie de soi-même. Parce qu’on peut idolâtrer son propre service lorsque l’a perdu de vue l’écoute de l’autre que l’on veut servir, lorsque le service est devenu une routine ou un moyen pour soi d’avoir une place. Par conséquent, on en veut à sa soeur ou à son frère qui fait autrement ou qui n’est pas assez reconnaissant…
On est alors malheureux plus ou moins consciemment et comme prisonnier de ce qu’on pense qu’il faudrait faire. On ne choisit plus, on n’est plus maître mais esclave de son « sacrifice imaginaire ».

Marie, au contraire, précise Jésus, a choisi la « bonne » part.
Beaucoup de Bibles traduisent « la meilleure part », mais il n’y a pas d’idée de comparaison dans la parole de Jésus : c’est malheureux de l’introduire. C’est la bonne part, on peut même traduire la part « heureuse ».

Elle n’a pas choisi de laisser sa sœur travailler seule ; elle a choisi de prendre le temps de rencontrer celui qui vient et de l’écouter parler, quitte à manger des sandwichs.

Elle se met aux pieds de Jésus, ce qui est, dans l’évangile de Luc, l’attitude du disciple. Et Jésus, au contraire des rabbis de son temps, choisit qu’une femme devienne pleinement son disciple et ne soit pas consacrée au service de la table.
Relisant la vie du Christ et écrivant ces pages, les premières Églises sont prises dans des débats sur la place des femmes dans l’Eglise, sur la dignité de l’action diaconale – c’est-à-dire du service – et celle de l’évangélisation et de la prière. Tout comme aujourd’hui, certains se demandent si la diaconie dans nos Eglises est vraiment importante, tandis que les autres se demandent si la prière sert vraiment à quelque chose !
Au IVè siècle, Augustin d’Hippone tranchait en expliquant qu’il n’y a pas d’un côté des Marthe et de l’autre des Marie, mais que nous sommes chacun Marthe et Marie à la fois.
C’est bon d’être Marthe, si le service est porté par l’enthousiasme qui rajeunit Abraham et c’est bon d’être Marie si l’on prend la liberté de risquer de déplaire, pour prendre du temps pour les relations. Et la prière ou la méditation des textes bibliques sont de ces relations essentielles.

Pour être disciple du Christ, il n’y a donc pas à choisir une manière de faire, à être définitivement dans la sobriété ou dans l’exubérance, dans l’action ou la contemplation etc. car il n’y a pas une réponse qui s’adapterait à toutes les situations.  Au contraire, il s’agit de laisser advenir l’imprévisible de chaque rencontre avec Dieu et les autres, même ceux que nous croyons bien connaître.
Tout : prière, repos, service, sobriété, exubérance de la générosité… Tout est possible à la liberté des enfants de Dieu, pourvu que cette liberté ne soit pas caprice, mais soit reçue aux profondeurs de l’être comme don inestimable de Dieu.