Prédication du 20 septembre 2026

de Sandrine Maurot

Commencement !

Lectures bibliques

Genèse 1, 1-5

1 Au commencement Dieu créa le ciel et la terre.
2 La terre était un chaos, elle était vide ; il y avait des ténèbres au-dessus de l’abîme, et le souffle de Dieu tournoyait au-dessus des eaux.
3 Dieu dit : Qu’il y ait de la lumière ! Et il y eut de la lumière.
4 Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière et les ténèbres.
5 Dieu appela la lumière « jour », et il appela les ténèbres « nuit ». Il y eut un soir et il y eut un matin : premier jour.

Marc 1, 1-4

1 Commencement de l’Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu :
2 Ainsi qu’il est écrit dans le livre du prophète Esaïe, Voici, j’envoie mon messager en avant de toi, pour préparer ton chemin.
3 Une voix crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.
4 Jean le Baptiste parut dans le désert, proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés.

Prédication

Qu’est-ce qu’un commencement, au sens biblique ?
Comment le début de cette année scolaire, de cette nouvelle « tranche de vie », comme on dit aujourd’hui – d’autant plus pour celles et ceux qui ont vécu un changement récent – mais aussi de collaboration ensemble, puisque je commence mon ministère avec vous… Comment tous ces commencements peuvent-ils être de vrais commencements au sens biblique ?
Pour nous aider à y voir clair, nous avons lu, le commencement de l’Évangile de Marc, les tous premiers versets.
La communauté qui écrit cet Évangile dans les années 70 du premier siècle – que la tradition place sous le patronage de Marc – veut dire la venue de Jésus comme un événement qui a l’importance d’un commencement.
Et pas n’importe quel commencement : parce que le mot grec ρχή – commencement – qu’emploie Marc figure dans le tout début de la Genèse.
Et cela, les auditeurs et auditrices de l’époque le savent bien, comme celles et ceux d’entre vous qui ont approfondi le texte biblique, mais encore nous faut-il prendre la mesure de ce que cela signifie.
Jésus surgit, adulte, au début de l’Évangile de Marc, et il n’est précédé que par la mention de cette voix qui retentit dans le désert de prophète en prophète, d’Esaïe à Jean, le Baptiste.
Jésus est un « événement de Dieu » , comme le dit justement la charte du Foyer de l’Âme, qui a pour Marc de la force d’une nouvelle Genèse.
Or la Genèse est un récit poétique au sens fort, c’est à dire créateur de sens et il témoigne d’une puissance de vie à l’oeuvre dans le chaos.
Ce que Marc reprend différemment, avec l’image de la voix qui crie dans le désert, ce lieu symbolique, dans la Bible, des épreuves, de la difficulté à vivre.
Un cri, ce n’est pas présentable, cela déforme le visage.
On ne crie pas dans les salons mondains.
Le cri, c’est celui de qui se moque du regard des autres. Il passe de prophète à prophète, l’un atteignant l’autre, qui crie lui-même pour que la vie atteigne à son tour celui ou celle qui marche laborieusement dans le désert.
Le cri ouvre un chemin qu’on ne peut parcourir si on ne s’engage pas tout entier dans la recherche. L’image qu’emploie Marc le montre bien :  trouver son chemin dans le désert, c’est vital, cela ne peut pas être un passe-temps ou un moyen de briller en société : c’est s’engager avec ardeur dans un chemin incertain, mais sur le témoignage d’autres « criants » avant soi.
En plaçant son commencement dans la résonance avec les premières lignes de la Genèse, Marc dit que l’événement qui est survenu avec Jésus a la puissance d’ordonner nos chaos intérieurs.
Comme les auteurs de la Genèse, Marc dit simplement ce qui survient comme ce qui rend la vie possible et bonne.
Tous nos commencements seront de vrais commencements au sens biblique – et non la répétition de nos impasses – si nous avons confiance qu’une bonté lumineuse veut rejoindre notre vie et si nous la laissons réordonner notre être, c’est-à-dire concrètement notre manière de voir et d’être au monde, depuis notre rapport à nous-mêmes, jusqu’aux relations aux autres et à la vie.

Ce qui commence au début de l’évangile de Marc n’est pas seulement important, de l’ordre du choix entre la vie et la mort pour l’humain, mais cela ouvre aussi à beaucoup de liberté.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas évident à la première lecture. En effet, le ton de Marc est décidé, solennel même, et peut sonner comme une dogmatique fermée dès l’ouverture : « Commencement de l’Évangile de Jésus-Christ fils de Dieu selon ce qui est écrit dans le prophète Esaïe »
On pourrait avoir envie de refermer le livre assez vite – c’est d’ailleurs ce que beaucoup font. Pourtant, à y regarder de plus près, on remarque des anomalies qui ne sont pas très orthodoxes : l’auteur prend des libertés avec Esaïe, qu’il ne cite pas de manière exacte, mais il enrichit librement sa citation de bribes des livres de l’Exode et de Malachie. Il est probable qu’aujourd’hui il n’aurait pas eu sa licence de théologie !
Simplicité aussi que ce terme d’εαγγέλιον qui ne signifie pas encore « évangile » mais « bonne nouvelle ». C’est un mot du langage profane en grec à l’époque, qui dit la survenue de quelque chose d’important, mais qui concerne seulement un changement heureux dans la vie quotidienne.
Jésus est dit « Χριστός », c’est à dire dans l’Ancien Testament un roi terrestre élu par Dieu par l’onction d’huile. C’est ce que montre par exemple le psaume 2, 2 : « Les rois de la terre s’insurgent, les princes se liguent ensemble contre le Seigneur et son messie (oint) ».
Jésus est dit aussi « fils de Dieu ». Cette expression « fils de Dieu »  apparait dans la majorité des manuscrits, mais pas dans tous. Certains se contentent en effet de la mention « bonne nouvelle de Jésus Messie ».
On m’objectera que l’expression « fils de Dieu » figure dans les manuscrits les plus anciens et que le titre de « Fils de Dieu » est par ailleurs bien attesté dans l’Évangile de Marc, ce qui est vrai.
Mais si l’on approfondit encore, on se rend compte que la Bible emploie l’expression « fils de Dieu » également pour nommer le roi d’Israël élu de Dieu. Par exemple, si l’on poursuit la lecture du psaume 2 : « C’est moi qui ait sacré mon roi sur Sion ma montagne sainte. / Je publierai le décret du Seigneur : il m’a dit : « Tu es mon fils, moi, aujourd’hui je t’ai engendré ». Le Messie est donc dans la culture juive un roi terrestre que Dieu élit, adopte. Marc ne peut pas l’ignorer.
Mais ce qui complique encore les choses, c’est qu’à l’inverse l’appellation de Jésus comme « le fils de l’homme », si fréquente dans l’évangile de Marc, et qui semble désigner de manière évidente l’humanité de Jésus, est en fait ambivalente.
Elle ouvre à une pluralité d’interprétations parce qu’elle désigne en effet l’humain dans l’Ancien Testament, par exemple dans le livre d’Ézéchiel, mais aussi un être transcendant dans le livre de Daniel.
En fait de la lumière promise en commençant comme une nouvelle Genèse, le début de l’Évangile de Marc nous plonge plutôt dans le brouillard d’une multiplicité d’interprétations possibles, on peut même en avoir un peu le vertige ! Il n’offre pas un sens unique, le cocon de sécurité qu’on attendait.

Alors où trouver son lieu de commencement dans ce qui peut sembler un chaos théologique ?
Comment faire, si l’on veut avancer sans le secours d’une dogmatique, sans certitude de définition quelle qu’elle soit ?  Quand on veut maintenir la pluralité des interprétations qui témoignent de la difficulté humaine à parler de ce qu’est de l’événement de Dieu lorsqu’il nous rejoint ? Où trouver de l’aide pour frayer son propre chemin, sa propre recherche de sens ?
Peut-être en puisant dans la sagesse juive qui dit le nom de Dieu – le tétragramme-imprononçable.
Une histoire qui dérive de la controverse d’écoles juives relatée dans le Talmud de Babylone et adaptée pédagogiquement pour les étudiants d’une Yeshiva – maison d’étude biblique – dit que si deux étudiants parviennent à des conclusions opposées sur Dieu et qu’ils ont cherché Dieu avec tout leur coeur, toute leur âme et toute leur intelligence, ils ont tous les deux raison.
Ils ont tous les deux raison d’abord parce qu’aucun n’a en réalité vraiment raison puisque le judaïsme nous rappelle que Dieu est infini et que, comme dirait aussi Charles Wagner, les doctrines sont arrogantes dans leur prétention de maîtrise, même si tout effort de réflexion est louable.
Mais il y a davantage : on peut penser qu’ils ont tous les deux raison aussi parce que l’important n’est pas tant dans ce qu’il disent mais dans l’authenticité et l’engagement de cette recherche de Dieu, pour autant que ce soit le Dieu libérateur qui guide dans le désert.
La recherche de l’être humain, quand elle est un désir du même ordre que celui de qui a soif dans le désert et cherche sa route, est ce qui le sauve. Non pas en soi, mais parce que, comme Jésus le proclamera dès le commencement de sa prédication, Dieu s’approche de qui est attiré par ce cri qui appelle à une liberté plus haute.

On pourrait penser que tout cela est bien grave, et qu’il est possible de considérer Jésus comme un grand homme parmi quantité d’autres penseurs, ou même comme un pauvre gars qui s’est pris pour Dieu et qui a été cloué sur une croix par hasard, ou bien encore qu’il est possible de s’intéresser au texte biblique sur un plan purement culturel. Qu’il est possible d’éprouver une émotion esthétique devant certains poèmes bibliques sans pour autant éprouver le besoin de les mettre en relation avec sa vie. Evidemment tout est possible et il n’y a pas à le juger ou à le mépriser.
Mais ce n’est pas le chemin que nous propose aujourd’hui l’évangile de Marc par ce commencement.
La voix qui crie pour ceux qui sont dans le désert et qui cherchent du sens proclame la possibilité d’une μετάνοια, autrement dit d’un retournement de l’être, de la manière de voir et d’être au monde, une « conversion » , un « changement radical », disent d’autres traductions.
Et c’est dit du baptême de Jean, le Baptiste mais la même nécessité de μετάνοια, la même radicalité imprègne la prédication de Jésus.
La différence entre les deux réside dans le rapport au péché et aux oeuvres : pour Jésus il suffit de désirer, il n’y a pas de prérequis.
En somme, ce début de l’Évangile de Marc, comme beaucoup de textes évangéliques, est bien plus radical que dogmatique.
On a du mal parfois à l’assumer, parce que dans notre post-modernité « radical » est employé quasiment comme synonyme de « fanatique »…
Mais la radicalité de l’Évangile signifie seulement que cette bonne nouvelle est destinée à assurer l’être à la racine, (radix en latin, c’est la racine), autrement dit dans ses fondements, pour irriguer l’ensemble, ce qui rend relatif le reste.
Je n’ai pas dit « secondaire » mais « relatif », c’est à dire relié, rattaché, envisagé, par rapport à ce fondement.
Ainsi la relation « naturelle » à ses enfants, pour prendre un exemple concret, est vue autrement, vivifiée par ce que la méditation de l’Évangile nous apprend sur la nécessaire liberté à leur laisser.

Et en Église ? Commencer sans laisser ce cri nous atteindre aujourd’hui nous empêcherait d’avoir l’élan, l’enthousiasme, au sens littéral de ce beau mot en français – ν θεός, en dieu.
Nous aurions même toutes les chances de passer à côté de l’essentiel, des fruits que le temps de vie qui s’ouvre devant nous peut offrir. Ces fruits qui sont tellement importants, rappelait Hadrien hier lors des visites des Journées du patrimoine, que Charles Wagner a voulu qu’ils soient visibles sur les murs de ce temple. Parce que si l’on n’espère pas de fruits – avez-vous remarqué le nombre ? c’est une bonne année de récolte ! – autant ne pas commencer.
Mais nous avons choisi de commencer un bout de chemin ensemble, alors, que notre vie d’Église produise de bons fruits. Que nous les partagions largement et qu’ils puissent être en aide à celles et ceux qui sont en pleine traversée du désert, au coeur de la ville.