Prédication du 6 septembre 2026

Culte de l’Assemblée du Désert

de Sandrine Maurot

D’une Marie à l’autre : la foi comme une grâce

Lectures bibliques

Exode 15, 20-21

20 Miriam, la prophétesse, sœur d’Aaron, prit le tambourin, et toutes les femmes sortirent derrière elle, avec des tambourins et des danses. 

21 Miriam répondait : Chantez pour le Seigneur, car il a montré sa souveraineté ; il a jeté dans la mer le cheval et son cavalier.
Luc 1, 39-56
39 En ces jours-là, Marie partit en hâte vers la région montagneuse et se rendit dans une ville de Juda.
40 Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth.
41 Dès qu’Elisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit dans son ventre. Elisabeth fut remplie d’Esprit saint
42 et cria : Bénie sois-tu entre les femmes, et béni soit le fruit de ton ventre !
43 Comment m’est-il accordé que la mère de mon Seigneur vienne me voir ?
44 Car dès que ta salutation a retenti à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse dans mon ventre.
45 Heureuse celle qui a cru, car ce qui lui a été dit de la part du Seigneur s’accomplira !
46 Et Marie dit : Je magnifie le Seigneur,
47 je suis transportée d’allégresse en Dieu, mon Sauveur,
48 parce qu’il a porté les regards sur l’abaissement de son esclave. Désormais, en effet, chaque génération me dira heureuse,
49 parce que le Puissant a fait pour moi de grandes choses. Son nom est sacré,
50 et sa compassion s’étend de génération en génération sur ceux qui le craignent.
51 Il a déployé le pouvoir de son bras ; il a dispersé ceux qui avaient des pensées orgueilleuses,
52 il a fait descendre les puissants de leurs trônes, élevé les humbles,
53 rassasié de biens les affamés, renvoyé les riches les mains vides.
54 Il a secouru Israël, son serviteur, et il s’est souvenu de sa compassion
55 – comme il l’avait dit à nos pères – envers Abraham et sa descendance, pour toujours.
56 Marie demeura avec Elisabeth environ trois mois. Puis elle retourna chez elle.

Prédication

« La foi est une grâce et je ne l’ai pas. » Cette formule entendue plusieurs fois de la bouche d’intellectuels a la beauté un peu glacée d’une phrase repliée sur elle-même, comme un dossier classé qu’on ne veut pas rouvrir.
Peut-être certains d’entre nous pensent-ils aussi : « J’aime l’histoire de mes ancêtres huguenots, mais la foi, non, en conscience, je ne peux pas. »
Sans doute la sincérité est-elle préférable à ces déclarations de foi triomphantes où l’on force sa conscience ou son intelligence, où la foi est à la force du poignet. Où l’on souhaite avant tout se conformer à un idéal, rejoindre un groupe, défendre ce qu’on croit être la « civilisation chrétienne ».
Car la foi est en effet de l’ordre de la grâce, du don. On ne se la donne pas à soi-même. Si en grec le mot πίστις que l’on traduit par « foi » peut être tout aussi bien traduit par « confiance », c’est que la foi est avant tout de l’ordre de la relation, comme l’amour, qui vient aussi en son temps.
Mais dit-on « L’amour est une grâce et je ne l’ai pas ? » Classe-t-on l’affaire aussi vite ? Ne guettons-nous pas toute notre vie, ne nous réchauffons-nous pas toute notre vie à ses éclats chaleureux qui illuminent des relations humaines très différentes les unes des autres ?

Exposons-nous donc pour la première fois ou pour la millième, à la lumière de cette page d’Évangile, attentifs aux éclats de vérité, de beauté et de bonté qui pourraient nous éclairer aujourd’hui.
Il faut peut-être avant de se pencher sur la lettre du texte, écarter le préjugé selon lequel les protestants ne s’intéressent pas à Marie de Nazareth.
Si Etienne Durand, huguenot convaincu, qui sera lui-même incarcéré quatorze ans pour sa liberté de conscience, décide en 1711 d’appeler sa fille Marie, c’est que pour lui Marie de Nazareth est un exemple pour la foi : il médite longuement le récit de Luc[1].

Attentifs donc, à sa suite, aux choix narratifs que Luc fait, on comprend tout de suite mieux pourquoi, dans le protestantisme, Marie est tout sauf une statue.
Aussitôt après le récit de l’Annonciation racontant la grâce qui rejoint Marie par la figure de l’ange, lequel lui donne mission de porter le sauveur à la vie, Luc raconte en effet qu’elle se lève, en utilisant l’un des verbes grecs (ἀνίστημι) qui dit la résurrection du Christ et qu’elle part, seule, dans le pays montagneux, à la rencontre d’Elisabeth.
Et il s’attarde à raconter la vivacité de cette marche qu’un regard distrait ne lit que comme une transition entre deux scènes, l’Annonciation et la Visitation, mais qui a en fait une grande importance parce qu’elle signifie l’authenticité de l’expérience de la grâce que Marie vient de faire :  cette grâce donne un sens à sa vie et une énergie qui la rend responsable, capable d’avancer debout vers l’avenir.
Malheureusement, les peintres ne se sont pas beaucoup intéressés à cette marche à grandes enjambées de la jeune fille, seule, décidée, avec sa vocation qui vient heurter les conventions.
De même que n’affleure pas beaucoup dans la traduction en français l’insistance de la chaleur relationnelle du salut de Marie à sa cousine. Ce n’est pas une salutation froide, distante, protocolaire, mais une reconnaissance affectueuse et sensible[2], dans une communion d’esprit qui se réjouit de ce que Dieu fait de bon pour l’autre.

Elisabeth, « remplie d’Esprit saint », reçoit l’inspiration de voir la jeune fille enceinte non pas avec des yeux qui jugent et condamnent, mais autrement, comme celle par qui le salut, c’est à dire la vie pour tous, va passer. Prophétesse, elle dit qu’est « survenue » (ἐγένετο) pour elle la révélation d’une vérité, comme un au-delà des apparences dont on prend soudain conscience.
En élevant Marie par ses paroles, en reconnaissant en elle la mère du sauveur, « celle qui est bénie entre les femmes », Elisabeth, qui représente l’ancienne alliance, ne fait pas de Marie une femme différente des autres. Au contraire, elle l’encourage exactement avec les mêmes mots qui avaient été adressés à Judith : « Tu es bénie entre les femmes[3] ».
Elle intègre Marie dans une histoire du salut qui passe par les êtres humains et confirme ainsi que son expérience est le fruit d’un mode de présence de Dieu au monde qui inspire les êtres humains par son saint Esprit et les rend capable d’une puissance de salut, chacun, chacune selon sa vocation propre.

Et ce faisant, elle l’aide à libérer en elle la joie.
C’est pour mieux montrer cela que Luc a différé l’explosion de joie de Marie ; le chant du Magnificat aurait en effet tout à fait pu avoir lieu à la suite de l’Annonciation par l’ange, mais il y a besoin d’Elisabeth.
De la même manière, Luc précise que Marie reste auprès d’Elisabeth trois mois, non pas pour nous donner une anecdote historique, qui serait de peu d’intérêt, mais afin d’évoquer un temps de maturation nécessaire pour que la grâce s’épanouisse et lui donne la force de vivre ce qu’il y aura à vivre. Et ce n’est pas rien : Luc évoque de manière voilée au chapitre suivant les regards réprobateurs qu’elle doit affronter, par l’expression concise mais cinglante de « fiancée enceinte », autrement dit « fille-mère », puis l’émigration précipitée fuyant la haine et la violence, la fugue d’un enfant qu’on ne comprend pas, la mort d’un fils…
Pour préparer Marie à vivre l’avenir, Elisabeth ne flatte pas son ego, ne lui reconnait pas de qualités hors du commun, mais la proclame « heureuse » et lui annonce que le  « oui » qu’elle a prononcé, risquant sa vie vers l’inconnu, ne sera pas en vain, puisque les paroles de Dieu trouveront leur accomplissement et que, par elle, la vie passera.

D’elle-même, Marie ne dit que sa joie, débordante depuis[4] Dieu, son sauveur parce qu’il l’a regardée dans son abaissement. Traduire que Dieu a « jeté » ou « porté » ses regards » sur elle, comme dit notre traduction, ne rend pas justice ici à la beauté du verbe grec ἐπιβλέπω qui dit à la fois un mouvement qui vient d’en haut mais qui signifie aussi une qualité d’attention, l’inverse du mépris.
Elle se sent contre toute logique humaine considérée dans son humilité. Ce n’est évidemment pas que Dieu la regarde parce qu’elle serait une femme humble au sens moral, car comme dit Jankélévitch : « on ne peut l’être et le dire (…) celui qui le dit a cessé de l’être »[5]. Marie ne se vante donc pas d’être humble, ce qui serait un non-sens, mais elle évoque sa condition sociale qui est humble. Et effectivement, elle ne compte pour rien aux yeux du monde. Elle est en bas de l’échelle sociale : jeune, femme, campagnarde, dans un pays occupé et méprisé par les Romains. L’histoire n’aurait pas dû se souvenir d’elle, ni elle pouvoir s’en relever.
Son chant est à partir de là tout entier traversé par la conviction qu’elle peut lire son expérience personnelle d’avoir été élevée par le regard aimant de Dieu, à la lumière de ce qui s’est déjà produit dans tant de vies qui ont été sorties du sentiment d’indignité ou d’impuissance et ont repris courage, malgré des forces puissantes qui voulaient les maintenir en sujétion. Elle se place à la fois dans un commencement : « maintenant » ou « désormais » (νῦν) chaque génération me dira bienheureuse » et dans la continuité de l’oeuvre de Dieu.
Elle est dans la filiation que son prénom lui-même signifie : Marie – en français, Mariam en grec, Myriam en hébreu, c’est le même prénom. Sa joie est donc en résonance avec celle de la prophétesse Myriam qui chante à la sortie d’Egypte sa joie que Dieu ait englouti « cheval et cavalier », c’est à dire le symbole de la force opprimant les humbles, lesquels ne peuvent que s’enfuir à pied.

Marie de Nazareth chante à son tour le Dieu fort qui est garant de l’intégrité de chaque être humain et assure les humbles de tous temps et en tout lieu dans leur droit. C’est pourquoi elle s’exprime au passé : « il a élevé les humbles », qu’on peut aussi bien traduire au présent de vérité générale : c’est un fait, définitif : chaque être humain peut se fonder sur cette assurance.
Marie chante le regard créateur et aimant qui descend affermir celui ou celle qui est à terre.
Cela peut paraître peu de chose…
Se dirait-on spontanément que le salut de l’être humain tient dans un regard ?
On en voit pourtant en creux l’importance si l’on considère combien de jeunes, et d’autres, souffrent et parfois se donnent la mort à cause du regard qui est posé sur eux, notamment sur les réseaux sociaux, mais pas seulement.

Le regard de Dieu qui relève nous est donné à travers ce récit pour que nous puissions fonder notre confiance en soi sur la confiance que Dieu nous fait.
Lui qui veut que nous déployions notre vie. Et que nous le fassions libres du regard des autres, mais pourtant puissamment reliés à eux.
Ce qui caractérise le chant de Marie, c’est en effet que cette puissance de Dieu l’engage personnellement sur un chemin de vie qui la relie aux autres. Son « je » clairement affirmé est relié à un « nous » qui est son peuple. Elle dit que Dieu, littéralement, « s’inquiète pour Israël son enfant » et que celui-ci n’est jamais abandonné, même si la lecture de la Bible nous apprend de manière récurrente qu’Israël est vertement rappelé à l’ordre par Dieu quand il est violent et injuste.
Sans mépriser son peuple, donc, elle élargit pourtant ce « nous » à l’humanité. Tous les orgueilleux et les orgueilleuses de la terre, tous ceux qui croient supérieurs, qui regardent avec mépris, sont renvoyés « vides », et tous les humbles de la terre, tous les « affamés », ceux qui cherchent l’aide de Dieu à cause de leur impuissance ont droit auprès de lui d’être remplis de bien, que cette faim soit de pain, de liberté, de justice ou de sens puisque les besoins des humains sont aussi spirituels.

L’universalisme dont témoigne Marie nous empêchera toujours de considérer qu’il y a des êtres humains de plusieurs classes, plus ou moins dignes.
Parce que la grâce qui nous rejoint personnellement fonde en même temps la fraternité/sororité humaine sur des bases solides. Si bien qu’il n’y a jamais d’humains moins dignes ou qui aient moins de droits.
Sans doute est-il difficile de faire société. Sans doute la politique est-elle chose ardue et relative. Sans doute le monde est-il complexe et interdépendant, mais  – le chant du Magnificat nous le rappelle puissamment – il est impossible de détourner les yeux et de considérer comme des dommages collatéraux le fait que tant de jeunes soient privés d’avenir dans le monde ou se noient en traversant la Méditerranée. Et s’il y a risque pour la civilisation, c’est lorsqu’on considère que ces vies sont peu de chose. Car alors nous ne sommes pas fidèles au regard de Dieu sur elles.
Certainement, les jeunes qui traversent les continents à grandes enjambées ou se jettent dans la mer à corps perdu sont mus par un désir d’indépendance ou d’émancipation, ou encore d’avoir les moyens d’aider leur famille, mais ils sont pour beaucoup aussi follement attirés par la société de consommation.
Certainement, il faut bien des adultes pour entourer la jeunesse d’où quelle soit en posant sur les jeunes un regard qui les élève. Mais comment le pourrons-nous si nous-même nous ne cherchons dans la vie qu’un accroissement de confort ? Si nous nous replions sur des relations avec d’autres qui nous ressemblent ? Si nous ne lisons plus ? Si nous ne défendons plus une laïcité ouverte, mais aussi la pluralité et la liberté d’expression, en ne consommant que des médias gratuits qui nous hameçonnent par les algorithmes ? Ces libertés que nous croyions pourtant acquises, pour lesquelles Marie Durand a résisté le plus clair de sa vie, sont en danger. « Résister, c’est déjà garder son coeur et son cerveau », c’est ce qu’écrivait en 1940, Yvonne Oddon, protestante drômoise, dans l’éditorial du journal clandestin du Réseau du Musée de l’Homme qu’elle avait co-fondé.

Aujourd’hui, non pas demain, comme dirait Kierkegaard, la grâce nous enjoint de sortir du sentiment d’impuissance et de résister ensemble depuis ce que nous percevons de juste et vrai dans l’Évangile, sans peur et sans se regarder soi-même pour juger de sa foi, mais dans la confiance. C’est tout ce dont Dieu veut avoir besoin pour transformer nos vies et rendre les relations humaines plus justes et plus heureuses.
Ce chant du Magnificat, en effet, n’est pas la propriété des chrétiens. Il peut créer, comme l’écrit Byung-Chul Han de tout grand récit, une « communauté de ceux qui écoutent »[6], sauf qu’il faut rappeler aussitôt l’exigence biblique : c’est une écoute qui oblige. En hébreu, le verbe écouter (שׁמע) signifie également obéir. Obéir non pas à d’autres, à une hiérarchie, seulement à ce qu’on a perçu de vérité – et même si c’est peu – mais cela sans délai, avec la fougue de Marie. Car, comme le dit un autre philosophe, Didier Travier, « la foi est d’abord manière d’être et de vivre; pas seulement dans l’extériorité des « oeuvres » mais dans l’intériorité de la vie spirituelle. »

« La foi est une grâce et je ne l’ai pas »… Moi non plus, heureusement d’ailleurs, parce que nous tendons à faire de ce que nous possédons un instrument d’exclusion ou d’orgueil.  Personne ne peut posséder ce regard de Dieu qui nous rejoint depuis sa sainteté et qui nous donne, comme dit Paul Tillich, ce courage d’être qui est toujours aussi courage d’être en relation.
Ainsi nous pouvons avancer ensemble quelle que soit la mesure de notre foi car, continue Didier Travier : « l’incrédulité n’est pas dans ce qu’on pense mais dans ce qu’on ne vit pas »[7].
Dieu fort et juste, fais donc de nous en ce monde des vivantes, des vivants !

[1] Marie Durand méditera aussi la vocation de Marie, exhortant une de ses puissantes correspondances à devenir une nouvelle Marie : « Le zèle de l’amour divin dont votre grande âme est revêtue lui fera franchir tous les obstacles qui pourraient s’opposer aux moyens de nous obtenir notre liberté et nous pourrons dire un jour : « Voici la bienheureuse Marie de nos jours qui fait renaître le Sauveur du monde. » Oui, Madame, vous le ferez renaître ce grand sauveur, en rompant les verrous des misérables captives ou brisant les chaînes de ces pauvres forçats qui sont détenus dans les galères (…) » Marie Durand, Lettre du 29 mars 1759, in Résister : Lettres de la tour de Constance, Ampelos, 2018, p. 10.

[2] ἀσπάζομαι/ἀσπασμός

[3] Jdt 13, 18

[4] ἐπὶ τῷ θεῷ : on peut penser que Luc a employé ἐπὶ dans le sens qu’il peut avoir dans la poésie grecque, marquant le point d’attache.

[5] Les vertus et l’amour, Traité des vertus II, volume 1, p. 340. Jankélévitch le dit de la modestie, mais précise p. 319 qu’elle est la « forme empirique de l’humilité ».

[6] Crise dans le récit, Byung-Chul Han, PUF, 2025, p. 25

[7] Une confiance sans nom : Essai sur la foi, Didier Travier, Ampelos, 2017, p. 107