Prédication du 4 octobre 2026
Baptême de Louise
de Sandrine Maurot
Devenir comme un enfant, vraiment ?
Lecture : Marc 10, 13-16
Lecture biblique
Marc 10, 13-16
13 Des gens amenaient des enfants (à Jésus) pour qu’il les touche de la main. Mais les disciples les rabrouèrent.
14 Voyant cela, Jésus s’indigna ; il leur dit : « Laissez les enfants venir à moi ; ne les en empêchez pas, car le royaume de Dieu est pour ceux qui sont comme eux.
15 Amen, je vous le dis, quiconque n’accueillera pas le royaume de Dieu comme un enfant n’y entrera jamais. »
16 Puis il les prit dans ses bras et se mit à les bénir en posant les mains sur eux.
Prédication
Ce très court épisode de la vie de Jésus est comme une miniature d’Evangile : son sens est à la fois très clair et en même temps son entièreté nous échappe, il est comme laissé en suspens. Et comme l’esprit humain aime maîtriser – et dire aux autres comment il faut croire – on s’est souvent hâté de l’interpréter en comblant ce qui restait ouvert.
Parce qu’en réalité à bien lire le texte, des questions se posent à nous à chaque étape.
Rien que sur les deux toutes premières phrases presque chaque mot pose question.
Je vous les relis dans la traduction de la Nouvelle Bible Segond : « Des gens lui amenaient des enfants pour qu’il les touche de la main. Mais les disciples les rabrouèrent. »
« Des gens » ? Qui ? De quel milieu social ?
« amènent des enfants » ? De quel âge ? Qui nous est donné en exemple ? Des enfants de l’âge de l’école biblique ou bien des nourrissons de l’âge de la petite Louise qui ne parlent ni ne marchent encore ?
Marc est imprécis.
Luc, qui raconte la même scène, parle de nourrissons (βρέφη).
Si l’on regarde le verbe, qui est le même chez Luc et chez Marc, ce n’est pas vraiment « amener » mais plutôt « porter vers » (προσφέρω), qui serait plus proche du français « apporter », ce qui pourrait suggérer que ce sont des enfants qui ne marchent pas encore, d’où l’interprétation de Luc.
À moins – mais l’un n’empêche pas l’autre – que ce ne soit parce qu’il sont malades.
On apporte souvent à Jésus des personnes malades pour qu’il les touche et c’est le même verbe grec (ἅπτομαι) toucher, que Marc utilise dans son Évangile dans un sens thérapeutique. Peut-être que le souhait des personnes est que Jésus fasse un geste de l’ordre du soin ; peut-être y a-t-il un désir que nous taxerions facilement de superstition : toucher Jésus de manière magique.
Peut-être est-ce pour cela que les disciples les rabrouent.
Parce que sur ce point non plus Marc ne fournit pas d’explications.
Les disciples, d’ailleurs… Lesquels ?
Pourquoi rabrouent-ils les gens ?
Parce qu’ils jugent leur demande illégitime ?
Ou bien parce qu’il veulent protéger Jésus de trop de monde, peut-être même de trop de bruit – les enfants, vous l’aurez remarqué cela fait du bruit !
Ou encore parce qu’ils veulent garder pour eux ces places privilégiées auprès du maître ?
En somme, que nous apporte ce foisonnement de questions qui sont beaucoup plus nombreuses qu’on aurait pu le croire après une lecture rapide.
Certainement Marc ne veut pas lever le flou, les ambiguïtés, ce qui signifie que pour lui toutes ces interprétations sont possibles.
Le flou permet surtout de mettre en relief ce qui est important pour lui.
Ce qui lui importe, c’est que ce sont des enfants sont amenés dans la proximité avec Jésus.
Or étymologiquement, des enfants – in-fans en latin – ce sont des êtres qui ne parlent pas.
Dans l’Antiquité, cela peut être soit parce qu’ils sont trop petits et ne peuvent pas parler, soit parce que leur parole n’est pas considérée.
Il ne faut pas remonter loin dans l’histoire – peut-être même certains dans l’assemblée en ont-il le souvenir – pour évoquer des tablées familiales auxquelles les enfants n’étaient admis qu’à la condition de ne pas parler.
Ce qui est important pour Marc, c’est donc que ceux qui n’ont pas la parole sont amenés dans une proximité avec Jésus et que les disciples veulent empêcher cela, quelles que soient leurs raisons, – et je dirais même avec toutes ces raisons possibles.
Jésus s’oppose alors à eux fermement.
Il le fait de la même manière dans d’autres situations, par exemple lorsqu’ils rencontrent un aveugle de naissance dans l’évangile de Jean.
Il y a là aussi une réponse qui est dans un premier temps très claire et très ferme et la suite est plus ouverte à des interprétations multiples.
Les disciples demandent à Jésus : « Est-ce lui qui a péché ou ses parents pour qu’il soit né aveugle ? »
Et Jésus répond : « Ni lui ni ses parents ».
Aucun problème d’interprétation.
Ici de la même manière, Jésus est ferme. L’impératif est même doublé : « Laissez les enfants venir à moi. Ne les empêchez pas. »
Sur le plan éthique et pratique, c’est donc très clair.
Cet ordre est assorti d’une explication dont on pressent d’autant mieux l’importance pour Marc, qu’on a vu qu’il en était avare.
Cette explication, la voici : « car le royaume de Dieu est pour ceux qui sont comme eux. »
C’est une explication qui dit à la fois l’essentiel, et en même temps elle ouvre pour les disciples de l’époque comme pour nous aujourd’hui à une perplexité et donc à une réflexion infinie.
Et ce d’autant plus qu’elle est redoublée par une parole solennelle, à portée générale, introduite par « Amen, je vous le dis, quiconque n’accueillera pas le Royaume de Dieu comme un enfant n’y entrera pas. »
Cela ouvre à beaucoup de questions, mais donne aussi un sûr point de repère : ce qui se joue lors de cette scène apparemment sans grand intérêt – des gens qui apportent des enfants à Jésus – est de l’ordre de l’essentiel, c’est en fait du règne de Dieu qu’il s’agit.
Ce règne de Dieu, Jésus ne le définit jamais, parce que nous ferions de cette connaissance un objet de pouvoir, mais il donne à le percevoir petit à petit aux disciples au fil de la vie avec eux, et à nous, au fil de nos méditations de l’Évangile.
Cela prend du temps de comprendre le monde et notre propre rapport au monde différemment.
Ce n’est donc pas quelque chose à apprendre mais à percevoir et à expérimenter.
Que peut bien vouloir dire : « Le règne de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent ? »
On a souvent au cours de l’histoire cherché à verrouiller le sens de ces phrases.
Faut-il redevenir comme des enfants ?
Tout ce qu’on aurait appris, développé de notre personnalité serait mauvais ?
Faudrait-il retrouver une innocence perdue ?
Outre le fait que les psychologues battent en brèche l’idée reçue de l’innocence de l’enfant, c’est infaisable de désapprendre ce qu’on a appris de l’expérience de vie aussi bien que des apprentissages.
Est-ce que le message de Jésus voudrait nous maintenir dans une obéissance infantile avec en plus la culpabilité de ne pas y parvenir ?
Ce ne serait pas une bonne nouvelle.
C’est pourtant ce qui a souvent été dit ou sous-entendu comme chemin de qui voudrait devenir disciple.
Regarder à quel moment Marc place cet épisode dans son Évangile peut nous aider à avancer dans la réflexion.
Juste avant dans le récit, on pose à Jésus une question sur le couple et le divorce : est-il possible à un mari de répudier sa femme ?
Des commentateurs ont souvent dit alors que Marc construit son récit de manière thématique : le couple puis les enfants.
Pourtant, si l’on regarde par exemple où Luc place ce même épisode, on constate que c’est juste après la parabole du pharisien et du publicain.
Or dans les deux cas, ce qui est dénoncé est ce que fait l’être humain pour se mettre en règle avec Dieu, les petits arrangements compliqués qui aboutissent à transformer l’alliance avec Dieu en instrument à son propre service, dans son propre intérêt : « Même si je répudie ma femme je reste dans le groupe des purs, des gens bien » ou bien « Puisque que je n’extorque pas de l’argent aux gens comme ce publicain, je suis dans le cercle privilégié de ceux qui sont en proximité avec Dieu. »
Dès lors, on peut comprendre que ce qui intéresse Marc aussi bien que Luc, c’est de poser cette scène de l’accueil de l’enfant en contraste de la complication humaine qui vise à se promouvoir soi-même et à exclure d’autres.
En contraste, donc, que pourrait vouloir dire être comme un tout-petit ?
Chacun est renvoyé à son expérience de vie.
Le texte, dans sa concision, ne prend pas sens sans relation avec nos vies.
C’est pourquoi Valentine et Jonas, comme d’autres jeunes parents, nous vous écoutons comme des théologiens lorsque vous dites que ce récit de Marc résonne pour vous avec ce que l’expérience d’accueillir un enfant vous a donné de vivre, lorsque vous dites l’émerveillement pour vous de l’expérience de vie avec cette toute petite fille et ce que cela a changé, en contraste avec les relations compliquées dans le monde professionnel.
Lorsque vous évoquez la simplicité du tout-petit dans l’expression de son désir : il ose exprimer parfois avec violence ce qu’il veut, il a besoin de l’autre, il fait confiance et donne de se sentir utile. Il ne cesse de s’étonner du monde qu’il découvre, de le mettre en question, d’inventer des possibles par le jeu etc.
Comme Jésus ne précise pas en quoi il est bon de ressembler à l’enfant, le sens s’ouvre à l’interprétation de chaque expérience de vie.
Encore faut-il faire de l’enfant son prochain, s’approcher des enfants, s’intéresser à eux.
Mais exactement comme Jésus montre par ailleurs si souvent qu’il y a à s’approcher de ceux qui ne comptent pas, qui sont petits selon la logique du monde, pour commencer de comprendre le Royaume, pour qu’il s’actualise – autrement dit devienne réalité – par ces relations nouvelles.
Pour mieux comprendre ces relations, nous pouvons aussi regarder la manière de faire de Jésus.
D’abord cette fermeté dans la parole lorsqu’il perçoit une injustice.
Marc le montre plus encore que les autres évangélistes.
Il est le seul à préciser : « Jésus s’indigna ».
Marc insiste souvent sur les affects de Jésus.
Un Jésus très humain.
Bien loin de l’image du sage distant dans ses relations au monde.
Bien loin d’une image de perfection que rien ne trouble ni n’émeut.
Il est aussi le seul à préciser que Jésus prend les enfants dans ses bras, soulignant la générosité et la simplicité chaleureuse de son accueil.
Il ne demande rien aux enfants.
Il ne leur apprend rien. Il ne leur explique pas la vie.
Mais il fait le geste de bonté que les gens espéraient, accueillant sans jugement l’espérance humaine mêlée peut-être de superstition.
Pourtant, il l’assortit d’une parole de bénédiction.
Ce n’est pas une parole qui maintient dans l’enfance.
C’est une parole qui libère et rend capable, en relation avec Dieu.
Elle dit à l’être qu’il est aimé de Dieu et qu’il peut s’assurer sur cet amour pour vivre et grandir.
Cet essentiel, comment le vivre nous aussi ? Comment être source de bénédiction pour les enfants ? Comment leur permettre un meilleur accès à la parole de Dieu ?
Je ne sais pas comment nous pourrions mieux laisser les enfants avoir davantage de proximité avec la parole de Dieu, mais il est sûr que c’est essentiel d’y réfléchir, que ce n’est pas une question à laisser aux seuls moniteurs et monitrices d’école biblique.
Je ne sais pas comment, sous quelle modalité, ce serait bon pour eux : Dieu n’est pas enclos dans le temple.
Ce n’est pas en les forçant à rester au culte avec les adultes s’ils s’y ennuient, mais il est essentiel de faire attention à ce qu’ils aient une place dans les communautés, qui ne soit pas reléguée.
Or ce n’est pas facile que chacun ait une place.
Que ceux qui sont chargés et fatigués – et les jeunes parents parmi eux – puissent aussi avoir le ressourcement spirituel et le silence dont ils ont besoin.
Je crois pourtant que si nous engageons tous davantage nos vies – c’est à dire concrètement du temps, de l’énergie – l’Esprit saint nous aidera à avancer sur un chemin de plus grande hospitalité de chacun.
Parce que si les interprétations sont ouvertes pour savoir ce que signifie « accueillir le royaume de dieu comme un enfant » comme on l’a vu, le mot « accueillir » nous indique très clairement la manière : il y a – et c’est contre nature – à consentir à la passivité attentive de qui retient ses jugements de censeur et observe, afin de mieux percevoir dans la réalité les signes du règne de Dieu.
Miniature d’Evangile, ce court récit nous appelle donc à la fois fermement à l’inclusivité, à laisser la liberté d’accès aux petits, mais il nous ouvre aussi à l’attention à eux et à faire dialoguer l’Évangile avec ce que nous expérimentons avec eux.
