Prédication du 21 juin 2026
de Matthias Benabdellah
Lecture : Jean 9, 1-12
Lecture biblique
Jean 9, 1-12
1 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance.
2 Ses disciples lui posèrent cette question : « Rabbi, qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ? »
3 Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents. Mais c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui !
4 Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé : la nuit vient où personne ne peut travailler ;
5 aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »
6 Ayant ainsi parlé, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l’appliqua sur les yeux de l’aveugle ;
7 et il lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » – ce qui signifie Envoyé. L’aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait.
8 Les gens du voisinage et ceux qui auparavant avaient l’habitude de le voir – car c’était un mendiant – disaient : « N’est-ce pas celui qui était assis à mendier ? »
9 Les uns disaient : « C’est bien lui ! » D’autres disaient : « Mais non, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Mais l’aveugle affirmait : « C’est bien moi. »
10 Ils lui dirent donc : « Et alors, tes yeux, comment se sont-ils ouverts ? »
11 Il répondit : « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, m’en a frotté les yeux et m’a dit : “Va à Siloé et lave-toi.” Alors moi, j’y suis allé, je me suis lavé et j’ai retrouvé la vue. »
12 Ils lui dirent : « Où est-il, celui-là ? » Il répondit : « Je n’en sais rien. »
Prédication
En dépit de son apparente simplicité, l’Évangile de Jean est une œuvre d’une sophistication littéraire et théologique remarquable. Jean et les disciples de son école qui ont façonné cet évangile maîtrisaient particulièrement l’art de planter une scène, de camper les acteurs, d’initier un dialogue souvent chargé d’ironie, et de faire monter peu à peu la tension dramatique jusqu’à un point d’orgue final.
Ce récit ne fait pas exception. L’épisode dit de la guérison de l’aveugle-né est un condensé du style johannique dans ce qu’il a de plus accompli : un personnage sans nom, une guérison sobre, et une longue séquence d’interrogatoires qui révèle progressivement, non pas la cécité de l’aveugle, mais la cécité de ceux qui voient.
Regardons de près ce qui se passe, en alternant les points de vue et en passant progressivement d’un des acteurs du récit à un autre.
Commençons par adopter le regard des disciples.
Quand les disciples voient l’homme aveugle, ils semblent bien le connaître : ils savent qu’il est aveugle de naissance, c’est dit d’emblée, et c’est important.
Ce qui intéresse les disciples, cependant, ce n’est pas tant l’homme, mais plutôt le problème théologique qu’il représente.
« Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? »
Cette question s’appuie sur une théologie de la rétribution, elle-même héritée d’une certaine lecture de la Bible hébraïque, notamment du livre de Job. Le principe est simple : si quelqu’un souffre, c’est que quelqu’un a fauté. Dieu est juste, et sa justice est mécanique. Le malheur est toujours la juste récompense d’une faute.
Mais le cas de cet homme pose un problème supplémentaire : il est aveugle de naissance. Le mal le précède. Alors les disciples formulent une alternative : soit il a fauté avant même de naître, peut-être dans le ventre maternel, soit ce sont ses parents qui portent la faute, et lui en subit les conséquences, selon le principe décrit par exemple en Exode 20.
Dans les deux cas, la logique est la même : le mal ne peut pas venir de rien, quelqu’un doit être responsable. Cette question n’est pas seulement ancienne. Elle est universellement humaine. Nous la posons encore aujourd’hui, sous d’autres formes : pourquoi lui ? Pourquoi elle ? Pourquoi moi ?
Jésus a une attitude radicalement différente.
Il commence par repousser le choix binaire proposé par les disciples. « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. » En une phrase, Jésus désamorce toute la mécanique de la rétribution. Non, la souffrance de cet homme n’est pas la punition de qui que ce soit.
Puis, et c’est là que le texte devient théologiquement significatif, Jésus arrête toute spéculation et déplace radicalement la question : « Mais c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. »
Ce verset a parfois été mal compris, comme si Dieu avait voulu la cécité de cet homme pour pouvoir ensuite faire un miracle. Ce n’est pas ce que le texte dit. Jésus ne dit pas que Dieu a rendu cet homme aveugle. Il dit que là où il y a souffrance, obscurité, enfermement, là précisément peut se manifester l’action de Dieu. La question n’est plus « pourquoi ? », elle est « que faire ? »
Dans ce qui est sans doute une des leçons les plus profondes du texte, Jésus déplace le point de tension du texte. L’urgence de l’acte remplace la paralysie de la question
Jésus malaxe alors un peu de terre avec sa salive, l’applique sur les yeux de l’aveugle et lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé. »
Ce geste n’est pas anodin. Le mélange de terre et d’eau rappelle le récit de la création en Genèse 2. Ce que Jean suggère ici, c’est une nouvelle création : Jésus recrée ce que la naissance n’avait pas accompli.
La piscine de Siloé, elle, a véritablement existé dans Jérusalem. Ses traces sont encore visibles aujourd’hui, confirmées par les fouilles archéologiques. Mais Jean y ajoute une couche de sens : il traduit le nom. « Siloé, ce nom se traduit : Envoyé ». Le terme hébreu šilōaḥ vient du verbe šālaḥ, qui signifie « envoyer ».
L’envoyé de Dieu envoie l’aveugle à la piscine de l’Envoyé pour qu’il puisse voir. L’étymologie n’est pas un jeu de mots, c’est une révélation christologique enveloppée dans une géographie réelle. Dans la théologie johannique, le Fils est par excellence l’Envoyé du Père. Aller se laver dans la piscine de l’Envoyé, c’est entrer dans la sphère de celui qui est venu apporter la lumière au monde.
Enfin, explorons enfin la perspective de l’aveugle lui-même. Et c’est peut-être le cœur du texte.
L’aveugle ne connaît pas Jésus. Il n’a pas sollicité la guérison. Il n’a exprimé aucune foi préalable. Il a simplement obéi : il est allé, il s’est lavé, et il a vu. C’est peut-être déroutant pour nous qui aimons que la foi précède le miracle. Ici, c’est l’inverse : l’acte de Jésus précède toute reconnaissance.
Quand ses voisins le questionnent, il répond avec une simplicité désarmante : « L’homme qu’on appelle Jésus ». Un inconnu donc. Quelqu’un dont il ne sait ni l’origine ni la nature. Quand on lui demande où est cet homme, il répond : « Je ne sais pas. »
C’est un aveu d’une grande honnêteté. Et c’est peut-être là où beaucoup d’entre nous se trouvent. « Je ne sais pas exactement qui tu es, Seigneur. Mais quelque chose s’est passé. »
Pourtant, confronté aux pharisiens, l’ex-aveugle développe peu à peu sa vision, au sens propre comme au sens figuré. Il ne parle plus de Jésus comme d’un inconnu. Face à ceux qui se divisent et débattent, il prend position en disant à propos de Jésus, un peu plus loin au verset 17 : « C’est un prophète. »
Chaque interrogatoire, au lieu d’ébranler sa foi naissante, la consolide et l’approfondit. La pression des pharisiens, paradoxalement, ne fait pas reculer l’ex-aveugle, elle le pousse plus loin dans la reconnaissance de celui qui l’a guéri. Expulsé par des hommes qui voient sans voir, il finira par rencontrer à nouveau Jésus et dire les mots les plus simples et les plus décisifs de tout le récit : « Je crois, Seigneur. »
Nous terminons en reprenant paradoxalement les trois mots qui ont commencé le récit. « Jésus vit un homme ».
Dans un monde où les disciples voient un problème à résoudre, où les pharisiens voient une infraction à sanctionner, Jésus voit un homme. Et c’est par ce regard que tout commence.
Nous portons tous, à des degrés divers, quelque chose que les autres ne voient pas. Une obscurité intérieure, une souffrance silencieuse, une question sans réponse que nous traînons depuis longtemps. Le texte nous dit ce matin que ce Dieu-là, celui qui s’arrête, qui voit, qui touche, est encore à l’œuvre.
Et il nous pose aussi une question que nous ne pouvons pas esquiver : qui est-ce que je vois, moi, quand je regarde les autres ?
Que l’Éternel nous donne la force de voir ce que nous ne voyons pas d’habitude, que l’exemple du Fils nous inspire dans notre quête d’humanité, et que l’Esprit de Dieu nous nous conduise, pas à pas, comme l’aveugle vers Siloé, vers une vision que nous n’aurions jamais osé espérer.
