Prédication du 25 octobre 2026

d’Hélène Réglé

Introduction

Le texte du jour est un passage de la première lettre que Paul adresse aux Thessaloniciens. Mais avant d’entrer dans le texte de la lettre, j’aimerais situer un peu le contexte de son écriture.

C’est la plus ancienne des lettres de Paul que nous connaissions. Elle a probablement été écrite vers l’année 51 de notre ère, autrement dit une vingtaine d’années après la crucifixion de Christ (et bien avant la rédaction des évangiles, qui sont estimés avoir été écrits entre les années 65 et 100). Ce qui en fait aussi la plus ancienne preuve de l’existence du christianisme.

Thessalonique, c’est le deuxième voyage de Paul le missionnaire. Après Philippes, d’où il est parti après « bien des combats (agonia) », Paul se rend à Thessalonique avec deux compagnons, Sylvain et Timothée. C’est une ville portuaire, une cité commerciale florissante à l’époque où Paul y arrive. Elle a été fondée par les grecs en 315 avant notre ère, puis elle est tombée sous la domination romaine vers 168 avant notre ère, et choisie comme capitale de la macédoine, quand celle-ci est devenue une province romaine.  À l’époque où Paul y arrive, autour des années 50, la ville s’est développée et elle accueille de nombreux étrangers qui sont attirés par son dynamisme et les échanges qu’on y fait. Sur le plan religieux, elle compte une population juive importante, puisqu’elle possède une synagogue, mais aussi beaucoup d’étrangers qui ont importé leurs propres divinités.

Paul arrive donc à Thessalonique pour prêcher la bonne nouvelle. Il n’y reste que trois semaines parce que sa prédication suscite beaucoup d’agitation parmi les juifs et même des émeutes (il devra quitter la ville de nuit, pour Bérée, à 70km à l’ouest, puis il partira pour Athènes). C’est donc une communauté fragile qu’il quitte et Paul a toutes les raisons d’être inquiet sur ce qu’il est advenu de cette petite communauté. En effet, dans l’antiquité, la pratique religieuse n’est pas qu’une question de conscience individuelle. Les relations sociales sont étroitement liées aux repas collectifs, aux cultes, aux réseaux de patronage. En reconnaissant un seul Dieu et en proclamant Jésus comme Seigneur, les convertis pouvaient se trouver en décalage avec des habitudes collectives. Ils avaient beaucoup à perdre, en relations, en soutiens ou en occasions de participer à la vie commune. Alors depuis Athènes, Paul envoie Timothée à Thessalonique pour prendre des nouvelles. Puis Paul poursuit sa mission vers Corinthe et c’est là que Timothée le rejoint. Et il a de très bonnes nouvelles. Depuis Corinthe, Paul rédige alors cette lettre aux Thessaloniciens afin qu’ils persévèrent dans leur foi.

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Lecture biblique

1 Thessaloniciens 1, 4-10

4 Nous savons, frères aimés de Dieu, que vous avez été choisis,
5 car notre bonne nouvelle ne vous est pas arrivée en parole seulement, mais aussi avec puissance, avec l’Esprit saint et avec une pleine conviction. De fait, vous savez comment nous avons été parmi vous, pour votre bien.
6 Et vous-mêmes, vous nous avez imités, nous et le Seigneur, en accueillant la Parole, au milieu de beaucoup de détresse, avec la joie de l’Esprit saint.
7 Ainsi vous êtes devenus un modèle pour tous les croyants en Macédoine et en Achaïe.
8 Car la parole du Seigneur a retenti de chez vous, et pas seulement en Macédoine et en Achaïe : votre foi en Dieu s’est fait connaître en tout lieu, à tel point que nous n’avons pas besoin d’en dire quoi que ce soit.
9 On raconte, à notre sujet, quel accueil nous avons trouvé chez vous et comment vous vous êtes tournés vers Dieu, en vous détournant des idoles, pour servir, comme des esclaves, un Dieu vivant et vrai
10 et pour attendre des cieux son Fils qu’il a réveillé d’entre les morts, Jésus, qui nous délivre de la colère à venir.

Prédication

C’est un début de lette enthousiaste, comme l’est aussi la suite de la lettre. Une action de grâce où Paul loue Dieu pour la transformation qui s’est opérée chez les Thessaloniciens. La petite communauté a tenu bon et elle a même été exemplaire puisqu’elle a servi de modèle dans les provinces alentours. C’est une foi contagieuse, une parole qui « retenti », à tel point que l’on a « plus besoin d’en dire quoi que ce soit ». Comment ont-ils fait ça ?  En servant Dieu, en espérant dans la détresse et en attendant le retour du Christ. Retour du Christ est à cette époque perçue comme quelque chose de concret et imminent. Ce sera le moment du jugement, de « la colère à venir », mais aussi celle d’une nouvelle création.

Attendre, espérer, en « imitant » ce qu’ils ont connu de Paul et ses compagnons et plus précisément, en imitant le Christ. Quelle est cette attente dont il s’agit ? Une attente impatiente ? Comme celui qui regarde l’heure, qui voudrait que les choses arrivent enfin, que le train entre en gare, que la maladie s’éloigne, que la réponse soit donnée. C’est-à-dire une attente suspendue à un événement qui ne dépend pas de nous ? Ou bien une attente inquiète. Comme celle de celui qui redoute ce qui vient. On attend les résultats d’un examen, une décision de justice, une mauvaise nouvelle. Une attente où l’avenir n’est plus une promesse, mais une menace. Où il se présente comme une puissance étrangère, quelque chose qui va nous arriver et devant quoi nous ne pouvons que nous tenir prêts. Ou encore une autre manière d’attendre : attendre en préparant une place, en prenant soin de ce qui grandit. Une attente où l’on rend possible ce qui n’existe pas encore. On n’attend pas alors en restant immobile, mais plutôt en vivant déjà quelque chose de l’avenir espéré. Et c’est peut-être cette dernière attente que Paul veut faire découvrir aux Thessaloniciens.

Alors de quoi s’agit-il exactement lorsqu’il est question « d’attendre des cieux son Fils qu’il a réveillé d’entre les morts » ? Faut-il imaginer le monde comme une salle d’attente, dans laquelle les croyants seraient installés jusqu’au retour du Christ ? Faut-il regarder les cieux en attendant que Dieu intervienne enfin pour réparer ce que les humains ont abîmé ? Ou bien cette attente se nourrit-elle d’une espérance dont la force, la persévérance, la ténacité, les pousse à agir ? Car le Dieu dont parle Paul n’est pas une idole ou un souverain lointain dont il faudrait gagner les faveurs. Il est le Dieu « vivant ». Et si Dieu est vivant, la relation avec lui ne peut pas être réduite à l’obéissance envers une puissance qui déciderait de tout à notre place. Croire en un Dieu vivant, c’est entrer dans une histoire qui n’est pas terminée. Un Dieu vivant, c’est l’opposé d’une idole qu’on adore. Et Paul rappelle aux Thessaloniciens qu’ils se sont détournés des idoles. Alors quand on pense idole, on peut imaginer des statues ou des pratiques religieuses figées. Mais ce ne sont pas seulement des objets auxquels on rend un culte. Ça peut aussi être tout ce qui prétend donner à notre existence une sécurité absolue, tout ce qui nous promet que nous pourrions enfin maîtriser l’avenir. Comme l’idole de la puissance, qui nous fait croire que rien ne peut nous arriver si nous sommes suffisamment forts. Ou l’idole de la réussite, qui mesure la valeur d’une vie à ce qu’elle produit. L’idole de l’ordre, qui nous fait préférer un monde immobile à un monde dans lequel les personnes peuvent changer. Ou d’autres encore, mais qui ont toutes un point commun : elles nous dispensent de la relation. Elles nous font croire que nous pouvons nous suffire à nous-mêmes, que le monde devrait se conformer à nos attentes, que les autres n’ont d’importance que s’ils contribuent à notre équilibre.

Alors « se tourner vers le Dieu vivant », c’est peut-être accepter de ne plus vivre ainsi.
C’est reconnaître que nous ne sommes pas les auteurs solitaires de notre existence. Que nous recevons une histoire, une langue, des liens, des possibles. Que nous sommes façonnés par les autres, par les événements, par ce qui nous précède. Et cependant, que nous ne sommes pas condamnés à répéter indéfiniment ce que nous avons reçu. Nous pouvons répondre autrement. Nous pouvons devenir autre chose que ce que notre passé semblait avoir décidé pour nous. Et c’est peut-être là que la foi commence : lorsque nous renonçons à la maîtrise absolue pour entrer dans une relation vivante avec ce qui nous dépasse et nous appelle. Alors cette attente nourrie d’espoir passe par « servir, comme des esclaves, un Dieu vivant et vrai ». Et pour cette communauté balbutiante cela veut dire imiter.

Mais que veut dire Paul quand il parle d’imitation ? Il dit que les croyants l’ont imité lui et ses compagnons. Qu’ils sont devenus imitateurs du Seigneur. Et, qu’à leur tour, ils sont devenus un exemple pour d’autres communautés. Est-ce que ça veut dire que la foi se transmet par simple copie ? Juste en reproduisant un modèle ? En appliquant une série de comportements prescrits une fois pour toutes ? Les circonstances de nos vies ne sont pas celles de la Galilée du premier siècle. Nous ne pouvons pas simplement copier Jésus. Mais l’imitation est plus complexe que la copie, elle se transmet, se transforme. Elle ouvre de nouvelles possibilités. Alors dans cette perspective, que voudrait dire « imiter le Christ » ? Ce serait peut-être plutôt apprendre à nous orienter à partir de ce qu’il a rendu possible. Et ce qu’on lit dans les récits évangéliques, c’est que Jésus se laisse toucher par la rencontre. Il ne réduit pas les personnes à leur réputation, ni à leur origine, ni à une pathologie ou à leur place dans la société. Il accepte que la rencontre dérange les frontières établies. Il fait une place à ceux que les autres tiennent à distance. Autrement dit, il ne considère pas que l’ordre existant soit le meilleur des mondes possibles. Et cette manière de vivre le conduit certes à la vulnérabilité et au conflit jusqu’à la mort. Mais la résurrection affirme alors que cette vie offerte, cette existence ouverte à autrui, n’est pas simplement une belle tentative vouée à disparaître. Elle est reçue par Dieu, et elle demeure porteuse d’avenir. Imiter le Christ, ce n’est donc pas chercher à devenir une copie de Jésus. C’est apprendre, dans les circonstances nouvelles de notre actualité, à faire place à la relation et à des possibilités qui n’étaient pas encore visibles. À faire place à la vie, en somme.

Il y a quelque chose ici qui rejoint la théologie du process. Dans cette perspective, le monde n’est pas une réalité achevée dont chaque événement serait déjà déterminé. Il est un devenir : les êtres se constituent dans leurs relations, reçoivent les effets de ce qui les précède et contribuent, par leurs réponses, à ce qui adviendra. Et dans cette approche, Dieu lui-même n’est pas pensé comme indifférent à ce devenir. Il accueille l’expérience du monde et il agit en proposant des possibilités nouvelles, sans cependant nous contraindre à les réaliser. Alors cette manière de parler de Dieu ne fait pas de lui un être impuissant. Mais elle nous invite à distinguer la puissance qui contraint de celle qui rend possible. Et dans cet esprit, le Christ nous apparaît comme celui qui a vécu, de manière singulière, cette ouverture à la relation : une existence capable d’accueillir les autres et de les appeler à une vie nouvelle. L’imiter, c’est apprendre à notre tour à rester fidèle à cette ouverture jusque dans l’épreuve.

Parce que ce qui est décisif, c’est que Paul ne parle pas seulement du Christ qui doit venir mais il précise que Dieu l’a ressuscité des morts. Ceux qui l’ont condamné aurait pu fermer son histoire. Faire taire sa parole, disperser ses disciples, donner l’impression que son existence avait échoué. Mais l’espérance chrétienne repose justement sur cette affirmation : la violence, l’échec et la mort n’ont pas le dernier mot.  Et cela transforme notre manière d’attendre. Si le Christ ressuscité est celui que nous attendons, nous n’attendons pas seulement une intervention future qui viendrait corriger le monde de l’extérieur. Nous ne sommes pas dans cette attente impatiente de quelque chose qui ne dépend pas de nous. Au contraire, nous sommes invités à reconnaître, dès maintenant, les possibilités de vie qui surgissent, au milieu même de ce qui semble condamné, décidé d’avance. Une communauté qui se croyait impuissante et qui se découvre un pouvoir d’agir. Une personne enfermée dans l’image que les autres ont construite d’elle et qui retrouve une parole propre. Une relation qu’on croyait définitivement brisée mais qui se transforme. Alors ce n’est pas la résurrection au sens où Paul l’annonce, mais des micro-événements qui re-suscite la vie. Ils en deviennent des signes fragiles : des moments où l’avenir cesse d’être entièrement déterminé par le passé.

Car la communauté des Thessaloniciens à laquelle Paul s’adresse dans sa lettre ne se développe pas dans la tranquillité. Au contraire, il rappelle qu’elle a accueilli la parole « au milieu de beaucoup de détresse ». Pour les raisons évoquées en introduction, ils auraient pu renoncer à ce qui les avait rassemblés.

Imiter le Christ, au-delà de rechercher la souffrance, ça veut dire que la peur ne doit pas devenir l’unique principe de nos décisions. Sans nier les dangers, ne pas leur abandonner toute la place. Alors il ne s’agit pas de prétendre que la foi résout tout, mais de refuser que les épreuves nous condamnent à l’isolement, de créer des liens, de se parler, de discerner, de trouver le courage de résister aux puissances dominantes. Et c’est précisément ce que Paul demande à ces communautés : qu’elles s’encouragent, qu’elles prennent soin les unes des autres, qu’elles partagent la force de se tenir debout pour une vie commune capable de se renouveler.  Alors l’espérance n’est plus une conviction individuelle concernant l’avenir, mais elle devient une manière collective de traverser le présent. Et c’est là que l’imitation produit quelque chose de nouveau. Les Thessaloniciens ont reçu un témoignage. Ils l’ont fait leur, dans leur propre histoire, avec leurs propres épreuves. Puis leur manière de vivre est devenue à son tour un témoignage pour d’autres communautés. Ils ne sont pas devenus les copies de Paul. Ils sont devenus capables de transmettre ce qu’ils avaient reçu en lui donnant une forme nouvelle. L’imitation devient une création fidèle, fidèle à ce qu’on a reçu, mais avec une forme nouvelle.

Imiter le Christ, malgré les turbulences du monde, c’est refuser que la peur ferme l’avenir. C’est continuer à créer des liens, à défendre la dignité de chacun et à résister aux forces qui enferment les consciences. Même si nous ne pouvons pas garantir le résultat de nos engagements, ni abolir toutes les souffrances, c’est garder vivante l’espérance d’un monde plus juste. Comme les Thessaloniciens, nous sommes appelés à devenir, les uns pour les autres, des signes fragiles mais réels de cette espérance. Alors c’est peut-être cela, attendre le Christ : vivre de telle manière que sa venue ne soit pas seulement un événement que nous espérons, mais une promesse dont nous commençons, modestement, à rendre les effets perceptibles.