Prédication du 27 septembre 2026

d’Anthony Odienne Magalhaes

Lecture biblique

Matthieu 20, 1-16

1 Voici en effet à quoi le règne des cieux est semblable : un maître de maison qui était sorti de bon matin embaucher des ouvriers pour sa vigne.
2 Il se mit d’accord avec les ouvriers pour un denier par jour et les envoya dans sa vigne.
3 Il sortit vers la troisième heure, en vit d’autres qui étaient sur la place sans rien faire
4 et leur dit : « Allez dans la vigne, vous aussi, et je vous donnerai ce qui est juste. »
5 Ils y allèrent. Il sortit encore vers la sixième, puis vers la neuvième heure, et il fit de même.
6 Vers la onzième heure il sortit encore, en trouva d’autres qui se tenaient là et leur dit : « Pourquoi êtes-vous restés ici toute la journée sans rien faire ? »
7 Ils lui répondirent : « C’est que personne ne nous a embauchés.
– Allez dans la vigne, vous aussi », leur dit-il.
8 Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : « Appelle les ouvriers et paie-leur leur salaire, en allant des derniers aux premiers. »
9 Ceux de la onzième heure vinrent et reçurent chacun un denier.
10 Les premiers vinrent ensuite, pensant recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun un denier.
11 En le recevant, ils se mirent à maugréer contre le maître de maison
12 et dirent : « Ces derniers venus n’ont fait qu’une heure, et tu les traites à l’égal de nous, qui avons supporté le poids du jour et la chaleur ! »
13 Il répondit à l’un d’eux : « Mon ami, je ne te fais pas de tort ; ne t’es-tu pas mis d’accord avec moi pour un denier ?
14 Prends ce qui est à toi et va-t’en. Je veux donner à celui qui est le dernier autant qu’à toi.
15 Ne m’est-il pas permis de faire de mes biens ce que je veux ? Ou bien verrais-tu d’un mauvais œil que je sois bon ? »
16 C’est ainsi que les derniers seront premiers et les premiers derniers.

Prédication

Les derniers seront les premiers.
Il est fréquent, quand on est chrétien, et même quand on ne l’est pas, de redire cette phrase bien connue. Les derniers seront premiers. Comme une sorte de slogan qui résumerait ce qu’est la bonté de Dieu, ce que sont nos valeurs, et pour rappeler chacune et chacun à l’humilité, ou au contraire à la confiance.
“Allez, ce n’est pas grave si tu es en retard, à la fin, les derniers seront premiers !” dit-on parfois, comme une blague presque.
Mais, je pense qu’il est assez rare qu’on se souvienne du contexte de cette phrase, de l’histoire qui nous est racontée avant. Et cette histoire, longue, est importante. Elle est importante car elle est censée nous enseigner ce qu’est le royaume de Dieu.
L’Evangile selon Matthieu contient environ 14 paraboles sur le Royaume des cieux, 14 métaphores, qui essaient de nous expliquer, de nous faire sentir, ce qu’est le Royaume des cieux. Peut-être que Matthieu aurait pu nous donner une définition simple, qui tiendrait en une seule phrase, comme “Les derniers seront premiers”, mais non ! Il a besoin de plusieurs histoires. Et celle de ce dimanche, que l’on appelle la parabole des ouvriers de la onzième heure, nous transmet un message bien plus profond que simplement : “Les derniers seront premiers.”. Ou plutôt, elle donne à cette phrase un sens bien plus complexe qu’une simple petite leçon de morale.
Car le royaume des cieux, pour nous chrétiens, ce n’est pas quelque chose qui tient dans une définition, que l’on doit comprendre et analyser comme un savant, c’est avant tout quelque chose que l’on doit vivre.
Et ces histoires, ces paraboles, par la lecture, l’écoute, nous font, un peu, vivre ce qu’est le royaume des cieux. En suivant les personnages, en suivant leurs interrogations, leurs surprises, leurs colères, Matthieu nous explique ce qu’est le royaume, et donc, par la même occasion, il nous explique ce qu’est dieu.

Qu’est-ce que cette histoire nous fait vivre ? Qu’est-ce qu’elle nous amène à ressentir ? Tournons notre regard vers ces personnages.
Écoutons ce qu’il se passe, dans le texte, mais aussi en nous, pour mieux comprendre ce que Dieu dit de lui.
Le texte nous amène à vivre une journée de travail.
Un maître de maison, qui symbolise Dieu a priori, sort tôt le matin pour embaucher des ouvriers, a priori nous, pour sa vigne, donc pour travailler pour lui, pour faire ce qu’il aime.
Et le maître se met d’accord avec les ouvriers. Ils obtiendront un denier pour leur journée de travail.
Alors, il faut savoir, pour bien comprendre la situation, qu’un denier, c’est un salaire tout à fait convenable pour une journée de travail. Les ouvriers ne se font pas du tout avoir.
Puis, le maître va sortir de nouveau, quatre fois en tout.
Et quatre fois donc, il dit une même phrase aux personnes qu’il trouve sur son chemin : Allez dans la vigne !
Il s’y reprend donc à 5 fois en tout pour avoir le bon nombre d’ouvriers. Peut-être y a-t-il en effet beaucoup de travail dans la vigne.
Et vient le moment, pour les ouvriers, durant lequel chacun va recevoir son salaire.
Et c’est là que les choses se gâtent. Le maître de maison se comporte d’une manière qui ne semble pas logique.
Déjà, au lieu de payer en premier ceux qui sont là depuis l’aube, pour les libérer, il commence par payer les derniers arrivés. Et il les paye un denier. Le salaire qui était prévu pour les premiers embauchés.
Les ouvriers embauchés en premier arrivent alors, à la fin, pour recevoir leur propre salaire, s’attendant à être encore plus récompensés. Et là, surprise, ils obtiennent aussi un seul denier.
Et ils estiment cela terriblement injuste. Et ils le disent, haut et fort. Et ils se font rappeler à l’ordre. Le Maître s’explique et finit la discussion en disant, en quelque sorte, “Je fais ce que je veux de mes biens !”.

Analysons ce qui nous est décrit ici. A priori, il y est question de jalousie.
Les premiers sont jaloux des derniers arrivés. Ils se comparent. Un peu comme dans le mythe de Caïn et Abel. Sauf que, dans le mythe de Caïn et Abel, même si la jalousie est bien sûr condamnable, il y a une inégalité au départ entre les frères, l’un reçoit, à un moment, plus que l’autre.
Ici, est-ce le cas ? Et bien non. Tout le monde reçoit un denier. Tout le monde reçoit de quoi vivre dignement, très dignement même, de son travail quotidien, à égalité.
On pourrait dire que le Maître donne son pain quotidien à tout le monde. Et cela devrait réjouir les ouvriers. Nous disons bien “Donne-nous notre pain quotidien”.
Nous ne disons pas donne-moi mon pain quotidien,
Et Dieu rappelle qu’ils n’ont aucune raison d’être mécontent. Il rappelle qu’il n’a fait aucun tort aux premiers arrivés. Il rappelle que ce qu’il donne est conforme à ce qui avait été prévu au départ : un denier.
Mais ici, le problème, pour les premiers, n’est pas d’avoir ou non de quoi vivre. C’est de penser qu’ils méritent plus que les autres.
Les premiers se comparent. Ils ont travaillé plus longtemps. Ils méritent donc plus d’argent que ces autres, qui ont passé toute une journée à ne rien faire. Ce n’est pas juste, selon eux.
Selon eux, peut-être… Mais selon le maître ? Quand il va voir les ouvriers de la troisième heure, le groupe d’ouvriers numéro 2 en gros, le maître dit, après les avoir envoyés vers la vigne : “Je vous donnerai ce qui est juste”. Comme nous l’avons entendu tout à l’heure dans Esaïe, lorsque nous avons écouté la volonté de Dieu, il est écrit, je cite :

Car mes pensées ne sont pas vos pensées,
vos voies ne sont pas mes voies
– déclaration du Seigneur.
Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre,
autant mes voies sont élevées au-dessus de vos voies
et mes pensées au-dessus de vos pensées.

Chers frères et sœurs, si les pensées de Dieu ne sont pas les mêmes que les nôtres, changeons notre point de vue pour observer ce récit. Changeons notre regard, notre oeil. Nous allons nous déplacer, faire un pas de côté, et vivre l’histoire non pas du point de vue des ouvriers, comme nous l’avons fait jusqu’à maintenant, mais du point de vue du Maître. Imaginons-nous à sa place.
En effet, à force de nous identifier aux ouvriers, de penser au salaire, d’être obsédé par cette comparaison des salaires, nous oublions sans doute le plus important de cette histoire. Elle est faite pour nous expliquer ce qu’est le Royaume de Dieu, et donc qui est Dieu.
Que savons-nous de ce maître ?
Et bien le texte est très bien organisé. Et Matthieu nous guide, et met une sorte de conclusion. A la fin du texte, le maître dit cette phrase : “Ou bien verrais-tu d’un mauvais œil que je sois bon ?”. On pourrait traduire le texte grec, si l’on traduit mot à mot : “Ton œil est-il mauvais parce que je suis bon ?”.
Le Maître est quelqu’un de bon. De généreux. De juste. N’est-ce pas ce que l’on attend d’une métaphore de Dieu.
Le Maître est donc bon. Il embauche des ouvriers pour sa vigne. Et que fait-il comme il est bon ? Il propose un salaire très élevé. Et que fait-il à la fin de la journée ? Il respecte sa promesse, tout simplement.
Et, alors qu’il a sans doute assez d’ouvriers dans sa vigne, il sort, toute la journée, encore et encore. Il va à la rencontre de ceux qui sont désœuvrés, de ceux qui lui disent que personne ne les a embauchés. Il a assez d’argent, alors il leur propose une place dans sa vigne, une place dans le monde. Ce maître est quelqu’un qui s’acharne à venir, encore et encore, à la rencontre de ceux laissés sur le bord de la route, et il les remet en marche. Et jusqu’à la fin de la journée, il va tâcher d’aller vers ceux qui n’ont pas de but à leur vie, à qui personne n’a donné de sens. Et il les envoie. Avec cette injonction que l’on retrouve quatre fois dans le texte : Allez !
Dieu s’étonne à la fin du texte face aux ouvriers de la première heure. Cette jalousie ne lui semble pas logique comme réaction. Lui est bon. Et à cause de cette bonté, l’œil de ceux à qui il donne de l’argent est mauvais, ils regardent mal, ressentent de la méchanceté, de la jalousie. Ils ont le regard centré sur eux-mêmes, obsédés par l’idée de mériter plus.
Enfin, je dis que le maître s’étonne… Mais sans doute a-t-il fait tout cela volontairement. Le Maître insiste auprès de son intendant pour qu’il effectue le versement des salaires en commençant par les derniers. Ainsi, les premiers ont-ils pu constater que les ouvriers de la onzième heure obtiennent également un denier, obtiennent également de quoi vivre. Le Maître aurait pu commencer le versement du salaire par les premiers venus, qui n’auraient rien su du salaire des ouvriers de la onzième heure. Mais non, il a voulu leur montrer sa générosité, et leur apprendre quelque chose d’important, le Maître est bon et il a donné de quoi vivre à tous ceux qu’il a croisés. Quelle joie ! Quelle générosité ! Quel bienfaiteur !
Et le maître va plus loin. Il les appelle même “Mon ami”. Comme pour les rassurer.
Rappeler ce lien particulier qu’ils ont toujours eu, et que les ouvriers de la onzième heure n’ont pas enlevé.
Mais, au lieu d’en tirer la bonne conclusion, les ouvriers râlent.
Et le Maître ajoute “Ne met-il pas permis de faire de mes biens ce que je veux ?”.
Cette argent ne nous appartient pas. Ce que Dieu donne gratuitement à toute et tous ne nous appartient pas.
Le maître provoque auprès de ces ouvriers un changement profond, radical, existentiel, dans le rapport à soi-même, aux autres, au travail que l’on accompli.
Le plus important est-il d’avoir plus que l’autre, en se comparant, ou le plus important est-il d’avoir bien travaillé dans la vigne du maître ? Le plus important n’est-il pas la bonté de ce maître qui donne du travail à toutes et tous ?

Et nous, lecteurs, nous sommes amenés à vivre ce changement d’orientation du regard, à changer notre oeil mauvais face à la bonté de Dieu.
Notre société n’a-t-elle pas, encore aujourd’hui, ce mauvais réflexe qui est décrit dans cette parabole, de porter un regard méchant sur la bonté de Dieu ? Râler, voir le négatif, quand nous pourrions nous réjouir ?
Prenons quelques exemples d’actualité.
Quand on répète tout le temps que plus de 80% d’une classe d’âge a le baccalauréat.
Soit on garde un “oeil méchant” et on critique. On peut dire que tout le monde à le baccalauréat à la fin, comme tout le monde a un denier à la fin de sa journée dans la parabole. Mais, dire que “tout le monde a le baccalauréat” et que celui-ci n’aurait donc plus de valeur est caricatural et méchant. Caricatural et méchant parce que c’est faux. Méchant déjà pour les 20% qui n’ont pas ce baccalauréat. Et qui ont peut-être un BEP , un CAP , ou peut-être rien du tout. Quel message on leur envoie ? Ils sont comme les ouvriers de la onzième heure et a qui la société n’a pas encore donné la place qu’ils méritaient.
Et dire que tout le monde a LE bac est faux. Seuls 40% ont un baccalauréat général, lui-même très différent en fonction des filières. D’autres ont un baccalauréat technologique, d’autres un baccalauréat professionnel.
Autre exemple, le fameux classement des tests PISA. On se compare aux autres pays.
Quel est le plus important ? Être les premiers par rapport aux autres pays ? Ou nous réjouir plutôt de voir la scolarisation des enfants progresser ailleurs dans le monde ?
Le bon réflexe à avoir est-il de dire, face aux jeunes générations, vous êtes stupides, ou n’est-il pas plus pertinent de nous dire que ces tests ne sont que des tests imparfaits, qui ne sont peut-être plus à jour, qui n’analysent peut-être pas les compétences et les connaissances que les pédagogues transmettent dans nos écoles.
Et bien ce texte vient nous rappeler l’essentiel.
Le royaume des cieux suppose d’entrer dans la logique de Dieu et de sortir de la logique du monde.

A nous de nous rappeler que le plus important dans notre société, le plus important dans nos paroisses, c’est de nous acharner, comme le maître de maison, à donner à toutes et tous une place dans la société, car toutes et tous ont une place dans l’œuvre de Dieu. Car celui-ci appelle chacune et chacun, sans exception.
Chacune et chacun a le droit de réclamer son pain quotidien, son denier quotidien, chacun mérite d’obtenir des ressources suffisantes pour vivre dignement. La terre, la richesse, tout, nous vient de Dieu seul, et il n’est pas acceptable que certains de nos frères et sœurs soient délaissés, mis de côté, sans emploi, sans ressource.
Alors, mes sœurs, mes frères, ce texte vient nous bousculer. Il nous appelle à ne pas porter un regard mauvais sur le monde, mais à nous réjouir, toujours, de la bonté infinie et gratuite de Dieu pour toutes et tous. Alors, réjouissons-nous d’être appelés amis, d’être envoyés pour travailler dans sa vigne, réjouissons-nous du denier qu’il nous donne, réjouissons-nous de ce dieu qui vient encore et encore à la rencontre de chacune et chacune, de toi, de toi, de vous toutes et tous, et apprenons à ne pas dire “Donne-moi mon pain” mais “Donne-nous notre pain quotidien”.