Prédication du 7 juin 2026

de Matthias Benabdellah

Lecture biblique

Deutéronome 8, 1-5

1 Tout le commandement que je te donne aujourd’hui, vous veillerez à le pratiquer. Ceci afin que vous viviez, que vous deveniez nombreux, que vous entriez et héritiez du pays que l’Eternel a promis par serment à vos pères.
2 Tu te souviendras de toute la route où l’Eternel ton Dieu t’a fait marcher pendant quarante ans dans le désert, afin de te faire violence ; afin de t’éprouver pour connaître ce qui est dans ton cœur, et savoir si tu allais observer ses commandements, oui ou non.
3 Il t’a fait violence, il t’a fait sentir la faim, puis il t’a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, pour te faire connaître  que l’homme ne vit pas du pain seul, mais qu’il vit de tout ce qui sort de la bouche de l’Eternel .
4 Ton habit ne s’est pas usé sur toi, ton pied n’a pas enflé ces quarante années,
5 et tu le comprends dans ton cœur, que l’Eternel ton Dieu t’instruisait, comme un homme instruit son fils.

Prédication

Une traversée du désert qui n’en finit pas. Quarante ans à errer, sans trajectoire claire, sans horizon certain. Le livre du Deutéronome récapitule ce passé chargé d’épreuves et de conflits, de rejets et de punitions. Cependant, depuis ce bilan douloureux, depuis ce désert de la mémoire, la parole de Moïse y résonne, plus vivante que jamais, pour rappeler les promesses de Dieu et ouvrir vers l’avenir. Mais comment faire sens d’un tel passé ? Et comment y trouver quelque chose qui parle encore à nos vies ?

Il peut d’abord nous paraître troublant de lire que Dieu teste les fils d’Israël pour apprendre quelque chose, pour connaître la valeur de leur fidélité. Dieu a-t-il vraiment besoin de tester pour savoir ?

La question mérite d’être posée honnêtement. La Bible hébraïque ne présente pas partout un Dieu doté de l’omniscience que la tradition tardive lui confère volontiers. Il y a dans les textes un Dieu qui cherche, qui se met en colère, qui s’adoucit, qui revient sur ses décisions. On pense notamment à la séquence que nous connaissons bien et qui revient à tant de reprises depuis le livre de l’Exode : les fils d’Israël doutent, ils cherchent d’autres voies de Salut, Dieu se met en colère, Dieu les punit. Moïse intercède. Dieu s’adoucit, atténue sa décision.
La relation se construit, elle bouge, elle vit.

N’est-ce pas là, peut-être, une vérité profonde que le texte nous livre ? Qu’est-ce qu’une relation sans rencontre véritable ? Qu’est-ce qu’une confiance sans risque partagé ? En hébreu, le verbe ידע qui est utilisé ici signifie à la fois savoir et connaître, mais d’une connaissance qui se fait dans la rencontre, dans l’expérience, dans le lien. Ce n’est pas la connaissance froide et intellectuelle d’un Dieu habitant les nuées et surplombant l’humanité. C’est la connaissance d’un Dieu qui se construit en marchant ensemble, Dieu et être humain, sur une longue distance, sous un soleil de plomb.

C’est dans cette perspective que le désert prend tout son sens.

Car le désert est un lieu de paradoxes. C’est le lieu des serpents à la morsure mortelle, mais aussi le lieu de la manne, nourriture divine et offerte. C’est le lieu du veau d’or, de l’idolâtrie la plus flagrante, mais aussi le lieu de l’édification du sanctuaire, dans un élan collectif où tout le peuple contribue. Le désert est à la fois un lieu d’infidélité, et un lieu de révélation. Un lieu qui met en évidence nos défauts les plus profonds mais aussi les meilleurs élans de notre âme.

Nous le connaissons tous, ce désert. Et même, nous le connaissons bien. Nul besoin de voyager pour le trouver. Nous avons tous nos traversées du désert, ces traversées plus ou moins longues, ces moments où nous sommes réduits à quelque chose de brûlant et d’inhospitalier en nous-mêmes. Nous y sommes mordus par des serpents, ces blessures subites et inattendues, qui peuvent parfois être mortelles. Nous doutons. Nous finissons même par trouver la manne fade, la Parole répétitive.

Et pourtant.

C’est peut-être précisément dans ces moments de dépouillement, de solitude et d’épreuve, que nous pouvons entendre ce que nous n’entendions plus : l’homme ne vit pas du pain seul, mais de tout ce qui sort de la bouche de l’Éternel.

Cette parole, Jésus la fait sienne. Et il le fait dans un contexte qui ne doit rien au hasard. Après son baptême, il est conduit au désert, comme le peuple d’Israël l’avait été après sa libération d’Égypte. A chaque fois, on pouvait penser que le plus dur était passé, qu’une nouvelle page allait s’ouvrir. Finalement, le plus dur était devant soi.

Quarante jours pour Jésus. Écho des quarante ans d’Israël. Mêmes tentations : la faim, la puissance, la trahison de la confiance. Et face à Satan qui lui propose de transformer les pierres en pain, Jésus répond avec le Deutéronome. Il ne cite pas un argument théologique abstrait. Il cite une expérience, celle d’un peuple dans le désert.

L’homme ne vit pas du pain seul.

Ce n’est pas un mépris du corps ou des besoins matériels. C’est la reconnaissance d’une vérité plus profonde : l’homme ne se suffit pas à lui-même. Il vit dans une dépendance que ses succès matériels et l’abondance moderne peuvent parfois lui masquer, mais qui demeure comme une marque persistante, comme une trace indélébile. Nous avons besoin du lien que la Parole tisse entre l’homme et son Créateur. Autrement dit, nous avons besoin du lien de la Foi.

Dans l’Évangile de Jean, Jésus fait l’expérience de ce que les enfants d’Israël avaient déjà fait vivre à Dieu dans le désert : la mémoire courte et l’ingratitude. La veille, il a nourri cinq mille hommes. Le lendemain, la foule le retrouve, parce qu’elle a de nouveau faim. Jésus leur dit sans détour :

« En vérité, vous me cherchez non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés. Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste, pour la vie éternelle. »

La réponse de la foule est saisissante. Elle est chargée de cette ironie subtile et parfois triste qui parcourt l’évangile de Jean. La foule réclame un signe à Jésus pour le croire, Elle réclame un signe à Jésus qui la veille en a nourri 5000 à partir de cinq pains d’orge et deux poissons. Et la foule évoque… la manne. Cette même manne que la génération du désert trouvait fade et répétitive. La mémoire humaine est ainsi : elle idéalise ce qu’elle n’a plus, elle se lasse de ce qu’elle a.

Et sommes-nous vraiment si différents ?

Jésus, lui, sait. Il sait que derrière chaque faim matérielle se cache une faim plus profonde, une faim de sens, de lien, de présence. Et c’est cette faim-là qu’il est venu nourrir. Par la Parole agissante de Dieu, incarnée en lui, et perpétuée dans la foi de ceux qui le suivent.

Frères et sœurs, nous traversons tous des déserts. Certains d’entre nous en traversent un en ce moment même. Ces traversées peuvent être remplies de douleur et de doutes. Mais elles sont aussi le lieu où se joue quelque chose d’essentiel : la qualité de notre confiance et la vérité de notre relation à Dieu. Un Dieu qui n’est pas lointain et impassible, mais un Dieu qui sait, un Dieu qui nous connaît, un Dieu qui marche avec nous dans le sable.

L’homme ne vit pas du pain seul. Mais il vit de la Parole, il vit du lien, il vit de la foi. Et c’est cette nourriture là que nous sommes invités à accueillir aujourd’hui, demain, et pour l’éternité des jours.

Que l’Éternel nous guide dans nos déserts. Que le Christ, Parole incarnée et pain de vie, nous nourrisse chaque jour. Et que le souffle de l’Esprit ranime en nous, à chaque traversée, la foi imparfaite mais persistante qui vacille mais ne s’éteint jamais.