Prédication du 6 septembre 2024

de Philippe Vollot

« Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie »

Lectures bibliques

1 Rois 19, 9-15

9 Et là, il entra dans la caverne, et il y passa la nuit. Et voici, la parole de l’Éternel lui fut adressée, en ces mots : Que fais-tu ici, Élie?
10 Il répondit : J’ai déployé mon zèle pour l’Éternel, le Dieu des armées; car les enfants d’Israël ont abandonné ton alliance, ils ont renversé tes autels, et ils ont tué par l’épée tes prophètes; je suis resté, moi seul, et ils cherchent à m’ôter la vie.
11 L’Éternel dit: Sors, et tiens-toi dans la montagne devant l’Éternel! Et voici, l’Éternel passa. Et devant l’Éternel, il y eut un vent fort et violent qui déchirait les montagnes et brisait les rochers : l’Éternel n’était pas dans le vent. Et après le vent, ce fut un tremblement de terre : l’Éternel n’était pas dans le tremblement de terre.
12 Et après le tremblement de terre, un feu: l’Éternel n’était pas dans le feu. Et après le feu, un murmure doux et léger.
13 Quand Élie l’entendit, il s’enveloppa le visage de son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la caverne. Et voici, une voix lui fit entendre ces paroles : Que fais-tu ici, Élie?
14 Il répondit : J’ai déployé mon zèle pour l’Éternel, le Dieu des armées; car les enfants d’Israël ont abandonné ton alliance, ils ont renversé tes autels, et ils ont tué par l’épée tes prophètes; je suis resté, moi seul, et ils cherchent à m’ôter la vie.
15 L’Éternel lui dit : Va, reprends ton chemin par le désert jusqu’à Damas; et quand tu seras arrivé, tu oindras Hazaël pour roi de Syrie. 

Apocalypse 2, 8-11

8 Écris à l’ange de l’Église de Smyrne :
Voici ce que dit le premier et le dernier, celui qui était mort, et qui est revenu à la vie :
9 Je connais ta tribulation et ta pauvreté (bien que tu sois riche), et les calomnies de la part de ceux qui se disent Juifs et ne le sont pas, mais qui sont une synagogue de Satan.
10 Ne crains pas ce que tu vas souffrir. Voici, le diable jettera quelques-uns de vous en prison, afin que vous soyez éprouvés, et vous aurez une tribulation de dix jours. Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie.
11 Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Églises : Celui qui vaincra n’aura pas à souffrir la seconde mort.

Marc 15, 33-39

33 La sixième heure étant venue, il y eut des ténèbres sur toute la terre, jusqu’à la neuvième heure.
34 Et à la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte : Éloï, Éloï, lama sabachthani ? ce qui signifie : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?
35 Quelques-uns de ceux qui étaient là, l’ayant entendu, dirent : Voici, il appelle Élie.
36 Et l’un d’eux courut remplir une éponge de vinaigre, et, l’ayant fixée à un roseau, il lui donna à boire, en disant : Laissez, voyons si Élie viendra le descendre.
37 Mais Jésus, ayant poussé un grand cri, expira.
38 Le voile du temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas.
39 Le centenier, qui était en face de Jésus, voyant qu’il avait expiré de la sorte, dit : Assurément, cet homme était Fils de Dieu.

Prédication

Nous recevons ces textes, nous protestants, au travers de notre histoire, du souvenir des temps de persécution, des temps de la résistance, de la mémoire des fidélités assumées malgré les risques, la souffrance et le déchirement. Résistance, fidélité, des mots qui nous font toujours vibrer quand nous nous souvenons avec reconnaissance des hommes et des femmes qui les ont portés si haut.

Nous avons bien raison de garder ces souvenirs. Se souvenir en effet, c’est important. C’est recevoir notre passé de manière consciente et réfléchie pour être les dignes héritiers de celles et de ceux qui nous ont précédés dans ce combat de plusieurs siècles pour la liberté de conscience.

Se souvenir, ce n’est donc pas pour nous glorifier de ce courage extraordinaire car il n’a pas été le nôtre, mais celui de nos ancêtres. Mais c’est surtout, en analysant notre histoire, découvrir quelle grâce et quelle espérance nous y ont été données, et retrouver ainsi une autre forme de courage dans une société contemporaine largement déchristianisée.

Glorifier le passé, ou vouloir aujourd’hui l’imiter, serait d’ailleurs absurde. Nous ne sommes plus persécutés, et notre liberté d’expression n’est pas remise en cause. Et si notre monde est toujours plein d’horreurs qui appellent des non retentissants, nous ne sommes plus contraints, nous protestants, à vivre et à agir dans la clandestinité.

Au contraire, notre Europe occidentale tolère bien toutes sortes d’idées, de religions, de modes de vie. Il arrive même que notre société contemporaine arrondisse un peu trop les angles dans un conformisme aux conséquences redoutables.

On en vient donc à considérer que toutes les idées se valent plus ou moins. On ne fait même plus systématiquement l’effort d’effectuer le tri entre le vrai et le faux, le réel et l’imaginaire, le juste et l’injuste, saturés que nous sommes par l’information en continue et par les réseaux sociaux.

Bref, toutes formes contemporaines d’abandon où disparaît peu à peu la liberté de penser par soi-même et d’agir autrement, et où une forme de tolérance usée et fatiguée tolère parfois l’intolérable par peur des débats, ou simplement pour avoir la paix.

L’État, quant à lui, est aujourd’hui à la merci de pressions corporatistes ou financières ou partisanes ou même violentes, affaibli qu’il est par trop d’erreurs, trop de mensonges, trop d’affaires, trop de corruption.

A bien des égards – et c’est extrêmement dangereux – l’État n’arrive plus à assumer pleinement son rôle de régulation, en particulier en matière de protection des plus faibles et de garanties données à tous par la Loi, ni à mettre en œuvre le principe d’égalité de toutes et de tous devant elle.

Ainsi donc, nous sommes bien loin des temps où fidélité et résistance se jouaient face aux soldats du roi et à des milices. Mais, si les situations ont changé, la Parole de notre Seigneur demeure, et elle n’est pas sans signification pour nous aujourd’hui.

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« Sois fidèle jusqu’à la mort ». Cette exhortation à l’Église de Smyrne intervient à l’époque dans une situation particulièrement difficile. A l’extérieur de ces communautés, pèse le poids des dénonciations et des persécutions. Et à l’intérieur, il y règne divisions, pauvreté apparente mais richesse réelle, calomnies et tentations qui conduisent à qualifier une partie de ces églises de « synagogue de Satan »

La fidélité, rappelle alors l’auteur de l’Apocalypse, c’est la fidélité au Christ mort et ressuscité. Non pas la fidélité à une idée ou à un esprit, mais au Seigneur vivant, au Seigneur d’aujourd’hui, présent et agissant dans ce monde. La fidélité jusqu’à la mort ne se vit pas en se tenant à l’écart du monde, mais elle se vit de manière concrète et incarnée.

La fidélité incarnée, c’était bien la caractéristique d’Élie, le prophète ombrageux de l’Ancien Testament, du Dieu de l’Alliance et de son contrat de justice abandonné par une partie du peuple d’Israël pour des dieux moins exigeants à propos de justice et de solidarité.

Le temps d’Élie, c’est le temps du combat, avec la sécheresse et la famine qui frappent Israël, le feu de Dieu sur le mont Carmel, le sang des prêtres de Baal qu’il égorge lui-même, et la haine de la reine Jézabel qui promet au prophète de le faire mourir dès le lendemain.

Et voici Élie, fuyant seul, peut-être tenté d’en appeler à la vengeance de Dieu pour qu’il détruise ce pays comme autrefois Sodome et Gomorrhe. Mais le Seigneur n’est pas dans le fracas de l’ouragan ou du tremblement de terre. Il n’est pas non plus dans la terreur du feu qui soi-disant purifie. Bien au contraire, l’Éternel est dans un murmure doux et léger. Au sein de son combat, au plus fort de sa fidélité, Élie découvre enfin Dieu autrement.

Non plus le Dieu de la vengeance, mais le Dieu de la douceur. Non plus le Dieu de l’épée, mais celui de la Parole, de la Parole fragile, et apparemment bien faible lorsque retentissent tous les fracas du monde.

Mais de la Parole dans laquelle le Seigneur lui-même se laisse percevoir, se donne à entendre, et se révèle agissant.

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A ces deux textes, j’ai ajouté la confession de foi du centurion devant la Croix, parce que la Croix est le lieu et le signe de l’engagement total de Jésus-Christ en notre faveur. Parce qu’elle est le geste ultime du renoncement à la force, du sacrifice personnel, de l’amour jusqu’au don de soi. Le murmure doux qu’Élie a rencontré s’y incarne. Et la fidélité du témoin de l’Apocalypse y prend racine.

En effet, nos fidélités et nos résistances ne peuvent être que celles du Christ, celles que nous recevons de Lui, celles que nous construisons sous sa Croix. Sinon elles ne risquent fort de n’être qu’orgueil vide de sens ou prétentions trompeuses.

Fidélité incarnée, fidélité au Seigneur de la Parole, fidélité sous la Croix. Qu’est-ce que cela signifie pour nous aujourd’hui ? Mon rôle de prédicateur n’est certainement pas de dicter à chacun ce qu’il doit faire !

D’ailleurs, sur ces questions de nos engagements, de leurs liens avec notre foi, sans oublier nos convictions politiques, il existe dans notre protestantisme une diversité qui non seulement doit être respectée, mais qui aussi est indispensable pour rendre compte de la diversité des situations et des attentes, et pour ne pas retomber dans la domination idolâtre des idéologies totalitaires.

Alors, je vous proposerai simplement trois convictions personnelles dans la ligne des textes que nous avons reçus et des fidélités que nous avons évoquées, qui me semblent actuelles pour nous et pour nos Églises. A chacun d’entre vous de se forger à partir de là ses propres convictions et de construire son propre témoignage.

1) Je parlerai tout d’abord de la fidélité de la vigilance.

Vigilance dont nous devons faire preuve vis-à-vis de la lente et progressive disparition du sens de la communauté humaine et du collectif. Nous voyons d’une part la violence se déchaîner un peu partout, jusque dans des horreurs que l’on pensait ne plus jamais revoir. Et, d’autre part, nous constatons la grave perte de confiance qui touche la plupart des institutions régissant la vie de nos sociétés.

On attend toujours plus de l’État, de l’Europe, des juges, des élus, des partis politiques, des syndicats, des Églises, bref, des autres. Mais, en même temps, nous leur refusons de plus en plus notre attention, notre participation, notre temps et notre argent, et nous passons le plus clair de notre temps à les dénigrer.

Certes, erreurs, mensonges et scandales expliquent en partie cette désaffection mais, il faut le dire nettement, cette désaffection se nourrit également de nos égoïsmes et de nos refus de partages. Les droits sans les devoirs en quelque sorte, l’affaire n’est pas nouvelle…

Cependant, notre époque est aussi celle de prises de conscience. Pour la sauvegarde de la Nature et de la Vie, pour la nécessaire solidarité des pays riches avec les pays pauvres, pour le maintien de la paix, pour l’action humanitaire, pour un meilleur partage du pouvoir.

Et les moyens dont nous disposons devraient nous permettre de combattre efficacement la famine et la pauvreté. Il n’est qu’à voir les sommes colossales consacrées depuis la crise financière de 2008 au renflouement des banques et des actionnaires, avec simplement une partie desquelles il était possible d’éradiquer définitivement la misère.

Dans cette situation contrastée, la vigilance, c’est d’appeler sans cesse au changement, à la conversion qui commence par nous-mêmes et en nous-mêmes. Vigilance pour que les bons choix soient opérés, en respectant la liberté et la dignité des personnes, et contre les pseudo-nécessités économiques ou ethniques qui ne sont invoquées en réalité que pour écraser les plus faibles.

Vigilance pour que soient préservées ou construites les institutions nécessaires pour assurer la paix, la justice et la solidarité. Mais en même temps contre tout pouvoir, politique, économique, culturel ou religieux, qui outrepasserait son rôle par exemple en prétendant faire le bonheur des gens malgré eux, en leur imposant des idées, une façon de vivre, une morale.

Nous sommes là, je le crois, dans la ligne des prophètes de l’Ancien Testament comme dans le droit fil des résistances et des fidélités que j’évoquais tout à l’heure.

2) Après cette fidélité dans la vigilance, je voudrais parler de la fidélité comme responsabilité.

Je crains en effet que, devant la difficulté des choix et des actions d’aujourd’hui, jamais aussi simples, rapides et efficaces qu’on le voudrait, beaucoup de chrétiens refusent de s’engager et se contentent de critiquer ce qui ne va pas, à l’instar hélas de la majorité de nos concitoyens.

C’est trop facile, car cela revient à agir comme si notre salut dépendait de la pureté de nos idées et de nos actes, en oubliant ainsi une des affirmations essentielles de l’Évangile : notre justice, nous la tenons de Dieu, en Jésus-Christ, par la foi.

N’ayons donc pas peur de vivre cette grâce en nous engageant avec les autres. Nous avons aujourd’hui besoin d’hommes et de femmes libérés du souci égoïste d’eux-mêmes pour exercer leurs responsabilités  à l’égard de leurs semblables de façon désintéressée, sans avoir besoin de reconnaissance ni de renommée, sans avoir l’obsession du pouvoir.

Des personnes qui sachent écouter, discerner, et aussi résister à la sacro-sainte opinion publique et au conformisme ambiant. N’oublions jamais la recommandation de l’apôtre PAUL, épître aux Romains chapitre 12, verste 2 : « ne vous conformez pas à ce monde, mais transformez-le par le renouvellement de votre esprit ».

Nous avons donc besoin d’hommes et de femmes qui n’aient pas peur de se mettre à la tâche, déjà en réalisant au moins ce qui est possible.

Je ne parle pas seulement de celles et ceux qui occupent des fonctions importantes, mais de nous toutes et tous qui sommes responsables là où nous vivons, dans ce que nous faisons comme dans les opinions que nous exprimons, colportons ou tolérons, ou tout simplement avec nos bulletins de vote.

Nous savons souvent faire preuve de passion. Nous nous révoltons quand nous voyons l’injustice à côté de nous, quand les images de la faim et de la guerre nous atteignent. Sachons garder intactes ces indignations, mais apprenons aussi à les vivre dans des engagements construits, durables, cohérents. Sinon, l’indignation ne sert à rien à part nous donner bonne conscience.

3) J’ai parlé de vigilance, de responsabilité, je voudrais surtout parler d’Évangile car notre fidélité, c’est d’abord l’Évangile.

Mais qu’est-ce que l’Évangile, me direz-vous ? Une recette miracle pour tout problème ? Un prêt à consommer quand on éprouve un petit creux spirituel ? Un ordre moral pour calmer la folie de notre monde ? Attention à cette vanité qui peut être la nôtre quand nous prétendons délivrer des messages ou détenir la Sagesse de Dieu.

Je sais bien qu’on demande parfois aux religions de fournir des valeurs pour la société de demain. Mais ne tombons pas dans ce piège d’être des fournisseurs de justifications idéologiques ou morales, toujours susceptibles d’être déformées ou utilisées à mauvais escient. Par contre, témoignons concrètement de la Bonne Nouvelle de la grâce de Dieu.

En effet, ce ne sont pas de doctrines dont nos contemporains ont besoin, car ils n’en ont eu que trop, de bonnes comme des mauvaises. Mais c’est de connaître l’exemple de Jésus-Christ, c’est de Le suivre et de découvrir que le pardon, c’est possible. Que l’entraide, ça existe. Que la découverte de l’autre, c’est la vie. Que le bonheur, ça peut se construire. Qu’on peut changer, guérir, servir, aimer.

Ce n’est pas de nouvelles règles dont nos contemporains ont besoin : ils en ont beaucoup édictées et trop transgressées. Mais c’est de la liberté de Jésus, de sa disponibilité, de sa sérénité, de sa certitude d’être aimé par Dieu comme un fils. Sur cette grâce, sur cette nouvelle relation avec Dieu et avec les hommes et les femmes, on peut construire les réconciliations, les solidarités et les fidélités d’aujourd’hui.

La Croix du Christ nous parle d’une fidélité totale, car Jésus refuse un monde de haine, de violence, d’égoïsme, d’injustice. Résistance totale parce que non contraignante, mais offerte, proposée à l’autre jusque dans son dernier soupir, jusque dans son dernier silence. Mais déjà, comme pour annoncer Pâques, la parole renaît sur les lèvres du centurion romain : « Vraiment, cet homme était fils de Dieu ».

La Croix nous parle donc d’une fidélité claire, elle nous rappelle que la vie et l’avenir sont du côté du service. Dieu lui-même, de la même manière qu’il avait renoncé au fracas de la tempête et du feu et choisi un murmure doux et léger, a choisi en Jésus de Nazareth un homme qui s’est fait serviteur pour porter Sa Parole.

Enfin, la Croix nous parle d’une fidélité sûre et d’une résistance efficace, car Dieu s’y est engagé.

Alors frères et sœurs, chers amis, quels que soient les événements, quels que soient nos échecs, quelles que soient nos souffrances et nos peines, la Croix nous rappelle que l’espérance du Royaume de paix, de justice et d’amour a été plantée dans ce monde, et qu’elle y demeure à jamais.

« Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie ».