Prédication du 11 octobre 2026

de Sandrine Maurot

Trois moyens pour lutter contre la mort progressive de l’âme

Lecture biblique

Deutéronome 26, 1-12

1 Lorsque tu seras entré dans le pays que le Seigneur, ton Dieu, te donne comme patrimoine, lorsque tu en auras pris possession et que tu l’habiteras,
2 tu prendras des prémices de tout le fruit de la terre que tu recueilleras de ton pays, celui que le Seigneur, ton Dieu, te donne ; tu les mettras dans une corbeille et tu iras au lieu que le Seigneur, ton Dieu, choisira pour y faire demeurer son nom.
3 Tu iras vers le prêtre qui sera en fonction en ces jours-là et tu lui diras : « Je déclare aujourd’hui au Seigneur, ton Dieu, que je suis entré dans le pays que le Seigneur a juré à nos pères de nous donner. »
4 Le prêtre prendra la corbeille de ta main et la déposera devant l’autel du Seigneur, ton Dieu.
5 Et toi, tu diras devant le Seigneur, ton Dieu : « Mon père était un Araméen nomade ; il est descendu en Egypte avec peu de gens pour y séjourner en immigré ; là, il est devenu une nation grande, forte et nombreuse.
6 Les Egyptiens nous ont maltraités, affligés et soumis à un dur esclavage.
7 Nous avons crié vers le Seigneur, le Dieu de nos pères. Le Seigneur nous a entendus et il a vu notre affliction, notre peine et notre oppression.
8 D’une main forte, d’un bras étendu, par une grande terreur, avec des signes et des prodiges, le Seigneur nous a fait sortir d’Egypte.
9 Il nous a amenés dans ce lieu et il nous a donné ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel.
10 Maintenant j’apporte les prémices du fruit de la terre que tu m’as donnée, Seigneur ! »Tu les déposeras devant le Seigneur, ton Dieu, et tu te prosterneras devant le Seigneur, ton Dieu.
11 Puis tu te réjouiras, avec le lévite et avec l’immigré qui sont en ton sein, pour tous les biens que le Seigneur, ton Dieu, t’a donnés, à toi et à ta maison.
12 Lorsque tu auras achevé de prendre toute la dîme de tes revenus, la troisième année, l’année de la dîme, tu la donneras au lévite, à l’immigré, à l’orphelin et à la veuve ; ils mangeront et seront rassasiés dans tes villes.

Prédication

Comment ne pas s’endormir dans l’existence ? Comment ne pas collaborer passivement à un monde injuste ?
Ce sont des questions qui se posent à tous ceux qui vivent dans le confort d’une vie protégée et qui sont pourtant lucides sur l’ampleur des détresses autour de soi et dans le monde.

Ces questions, le récit du Deutéronome va nous donner d’y réfléchir parce leurs rédacteurs cherchent eux aussi les moyens de maintenir vivant un peuple qui risque de s’arrêter de marcher, de s’arrêter de chercher, de devenir aveugle à ce qui l’entoure, endormi dans le confort matériel tout autant que dans l’orgueil.
Alors ils racontent : ils racontent ce temps de l’histoire d’un groupe ou de l’individu où l’on ne se pose pas du tout ces questions.
C’est le temps du désert, le temps de l’épreuve, le temps où l’on erre.
Symboliquement, l’épisode que nous avons lu aujourd’hui nous place à la fin de ce temps, au moment où cela va s’arranger, où la situation matérielle et sociale va s’améliorer.
On voit la terre promise : elle symbolise tous les rêves que la métaphore d’un pays « ruisselant de lait et de miel », évoque, c’est-à-dire l’abondance matérielle mais aussi la douceur, le bonheur, tout peut enfin advenir.
Enfin, la vie ne sera plus blessante…
À l’échelle de l’individu, il faut se reporter souvent à la fin de l’adolescence : c’est le rêve de l’indépendance. « Si je décroche ce travail salaire je pourrai m’acheter ce que je veux ! »
On s’imagine qu’avec l’indépendance financière ce sera le bonheur.
Le peuple, dans ce récit, comme l’adolescent, n’imagine pas qu’il peut y avoir un piège dans l’abondance et dans l’indépendance.
Moïse, lui, est plus inquiet.
Alors il prescrit un temps d’arrêt, de pause, de réflexion pour que ce bonheur, cette vie plus douce ne soit pas synonyme d’endormissement et d’endurcissement, de mort spirituelle.
Il sait que paradoxalement un danger plus grand les guette dans le bonheur et la vie aisée, plus que dans l’errance et la pauvreté.
Comment faire pour que les logiques d’esclavage qui endorment et asservissent l’être humain ne se remettent pas à oeuvre ?
Moïse prescrit une liturgie, un culte. Drôle de remède.
C’est une liturgie qui doit faire émerger une parole personnelle, un « je » qui prend la parole à voix haute, comme pour que ce qu’il dise l’engage : « Tu diras devant le Seigneur ton Dieu : Mon père était un araméen migrant ». Mais ce « je » est pourtant aussi lié à d’autres qui se reconnaissent aussi comme tels et qui forment communauté, dans cette conscience là.
Il s’agit comme le rappelle la liturgie juive de Pessah (Pâque) encore aujourd’hui que chaque génération, mais aussi chaque être se considère comme ayant été sorti de l’esclavage, des errances, des épreuves non pas ses propres forces ou son mérite mais par Dieu.
Il s’agit de se souvenir de ce moment où l’on a osé prendre confiance en Dieu et du coup en la vie, en un avenir possible, pour sortir d’un accommodement avec ce qui nous asservissait, comme les hébreux trouvaient un avantage à profiter d’un certain confort en Egypte.
Se souvenir que Dieu les a accompagné dans leurs épreuves et qu’il était là pour indiquer une voie de sortie quand l’avenir paraissait sans issue.

Se souvenir enfin que cette terre dont ils vont bientôt se sentir possesseurs, dont il vont bientôt penser qu’elle est à eux parce qu’ils le « valent bien », comme dit la publicité.  Eh bien non, elle est en réalité donnée par Dieu.
Cette liturgie, il est prévu dès l’origine qu’elle ait lieu régulièrement comme piqûre de rappel, afin de réveiller les êtres de l’endormissement et de l’endurcissement, parce que rien n’est définitif en matière spirituelle.
Parole dite à voix haute, individuelle et collective, donc, mais aussi rappel de la précarité de ses origines.
Il est toujours frappant de voir des gens autour de soi qui refusent d’accueillir de nouveaux immigrés, oubliant que leur propre famille, parfois seulement deux ou trois générations avant, a été dans la situation du nouvel arrivé.
On peut le lire aussi, au plan symbolique, comme la nécessité de se souvenir de nos échecs et de nos errances, ces périodes de notre vie qu’on serait tentés oublier, afin de rester tendre envers les autres qui se débattent avec les difficultés.

Une parole dite à voix haute qui engage. Un rappel des origines précaires et de la libération comme un don. Ce sont des moyens puissants pour lutter contre l’engourdissement de l’âme, mais cela ne suffit pas. Il y a un 3è moyen et c’est un geste.
Celui d’apporter les prémisses de ses récoltes : «  Maintenant j’apporte les prémices des fruits de la terre que tu m’as donnée, Seigneur »
Pendant le mois « Eglise verte » qui s’achève début octobre, beaucoup d’Eglises locales proposent de vivre un culte souvent appelé « des récoltes » au cours duquel les gens apportent des fruits et légumes comme un don symbolique.
Un jour, j’ai interrogé les enfants qui y participaient : ils ne percevaient pas vraiment le symbole parce que ce n’est pas difficile d’apporter quelque chose – a fortiori un légume ! – quand on a confiance que les parents remplaceront ce qu’on a donné, quand on a confiance qu’on ne manquera jamais de rien.
Les hébreux sont en fait incités par Moïse à plus que cela : donner les prémices, c’est donner les premiers fruits de la terre.
Il s’agit d’entrer dans l’expérience concrète du don qui coûte, qui met au moins un peu en danger.
Ce n’est pas seulement le superflu.
Quand on récolte les premiers fruits, d’abord on en a très envie et puis on n’est pas sûr qu’il n’y aura pas une forte gelée, une maladie de l’arbre, des oiseaux qui pillent les fruits suivants.
Donner les prémices, c’est dire sa confiance que quoi qu’il arrive Dieu nous aidera à trouver un chemin de vie, c’est préférer le lien à Dieu à la possession matérielle de ces fruits.
C’est tout à fait contre-nature : imaginez notre adolescent de tout à l’heure qui commence à toucher sa 1ère paie… Au mieux il se dit éventuellement qu’il sera généreux avec les autres quand il sera vraiment installé ou quand il aura fait ce voyage dont il rêve… ou encore l’adulte qui a une augmentation : il donnera quand il aura réalisé tel projet qui lui tient à coeur et dont il rêve depuis longtemps…
Maïmonide, savant et théologien juif du 12è siècle, explique dans son Guide des égarés (3,39) que le don des prémisses vise à habituer chacun à se montrer généreux, à limiter les désirs non seulement alimentaires, mais aussi de possession de richesse.
C’est pour lui un antidote au matérialisme et à l’autosatisfaction.

Son constat est rude : « Ceux qui amassent des fortunes et vivent dans le grand confort sont souvent égocentriques et arrogants. Ils sont tentés d’abandonner les considérations éthiques à cause d’un égoïsme excessif. »
Il y a donc un moyen simple de lutter contre cet appétit insatiable de toujours plus de confort et de sécurité qui est inscrit dans le coeur de tout humain, c’est de commencer – et non de finir ! – par le don.

Et un don qui n’est pas fait n’importe comment. Il est fait dans la fête et le partage :  « tu déposeras les prémices devant le Seigneur ton dieu, tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu puis tu te réjouiras – autrement dit, tu feras la fête – avec le lévite – c’est à dire le bas clergé, le clergé pauvre –  et avec l’immigré qui sont dans ton sein, pour tout le bien que le Seigneur ton dieu t’a donnés,  à toi et à ta maison. »
Il s’agit donc de profiter sans culpabilité de tous les biens matériels, mais en incluant les plus pauvres et avec un partage réel.
Ce partage efficace, c’est non seulement le don des prémices pour le bien commun, mais – continue le récit du Deutéronome – celui de la dime, de 10% des revenus, qui est dédiée chaque année à une affectation différente et qui doit revenir la 3è année « au lévite, à l’immigré, à l’orphelin et à la veuve. Ils mangeront et seront rassasiés dans tes villes. »
C’est-à-dire que l’offrande est destinée à tous ceux qui sont vulnérables non pas pour comme on dit « leur faire la charité » mais pour qu’ils soient à égalité rassasiés, inclus dans la fête.
Pour rester vivant au milieu de l’opulence, alors que pour la très grande majorité d’entre nous, nous ne vivons plus dans des tentes à ne pas savoir ce que nous mangerons demain, le Deutéronome nous donne donc des repères : il dit la nécessité vitale du culte et d’un partage concret, de fêtes qui incluent tous ceux qui sont vulnérables.
Pour autant, il ne s’agit pas d’appliquer ses règles sans discernement : à la fois, nous sommes dans un confort et une sécurité plus grande qu’à l’époque, nous pouvons donc contribuer davantage, mais de l’autre nous payons des impôts  – qu’il faudrait réapprendre à payer avec joie ! – qui sont déjà une contribution au bien commun et un partage avec les plus vulnérables.

Nous sommes donc invités à discerner chacun librement dans le fond du coeur comment limiter notre envie insatiable et mortifère de consommation.
Parce qu’il nous emmène sur un chemin de solitude, puisqu’on n’a plus besoin d’aide, sur un chemin d’indifférence aux plus pauvres que nous, puisqu’on a peur en donnant de manquer, sur un chemin de destruction de la terre puisque nos consommations excessives l’épuisent, sur un chemin de culpabilité aussi en conséquence qui mine la vie, pour peu que l’on ait une conscience morale qui ne soit pas encore tout à fait anesthésiée.
A l’inverse, le chemin lumineux qui assure la vie de l’âme commence, comme la louange dans le culte, par rendre grâce pour la beauté de la terre et des biens qu’il nous donne, continue par le souvenir assumé de la précarité de son origine et du don reçu de la liberté. Il finit le coeur dilaté, dans la fête et le partage de ces biens matériels et immatériels entre tous.