Prédication du 14 juin 2026

de Catherine Axelrad

Un message de dépouillement et de courage

Lectures bibliques

Apocalypse 19, 5-10

5 Du trône sortit une voix qui disait « Louez notre Dieu, vous ses serviteurs, vous qui le craignez, petits et grands »
6 Et j’entendis comme la voix d’une grande foule, comme le bruit de grandes eaux et comme le bruit de forts tonnerres, qui disait : Alléluia ! Car le Seigneur, notre Dieu, le Tout-Puissant, a instauré son règne.
7 Réjouissons-nous, soyons transportés d’allégresse et donnons-lui gloire, car les noces de l’agneau sont venues, et son épouse s’est préparée.
8 Il lui a été donné d’être vêtue de fin lin, resplendissant et pur.
– Le fin lin, c’est la justice des saints.
9 Il me dit : Ecris : Heureux ceux qui sont invités au dîner des noces de l’agneau ! Puis il me dit : Ce sont là les vraies paroles de Dieu. 
10 Je tombai à ses pieds pour me prosterner devant lui, mais il me dit : Garde-toi de faire cela ! Je ne suis que ton compagnon d’esclavage et celui de tes frères qui portent le témoignage de Jésus. Prosterne-toi devant Dieu ! Car c’est le témoignage de Jésus qui est l’esprit de la prophétie.

Jean 21, 1-11

1 Après cela, Jésus se manifesta encore aux disciples, à la mer de Tibériade. Voici comment il se manifesta.
2 Simon Pierre, Thomas, celui qu’on appelle le Jumeau, Nathanaël, de Cana de Galilée, les fils de Zébédée, et deux autres de ses disciples étaient ensemble. 
3 Simon Pierre leur dit : Je vais pêcher. Ils lui dirent : Nous venons avec toi, nous aussi. Ils sortirent et montèrent dans le bateau ; cette nuit-là, ils ne prirent rien.
4 Le matin venu, Jésus se tint debout sur le rivage ; mais les disciples ne savaient pas que c’était Jésus. 
5 Jésus leur dit : Mes enfants, avez-vous quelque chose à manger ? Ils lui répondirent : Non. 
6 Il leur dit : Jetez le filet à droite du bateau, et vous trouverez. Ils le jetèrent donc ; et ils n’étaient plus capables de le retirer, tant il y avait de poissons. 
7 Alors le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : C’est le Seigneur ! Quand Simon Pierre eut entendu que c’était le Seigneur, il attacha son vêtement à la ceinture – car il était nu – et il se jeta à la mer. 
8 Les autres disciples vinrent avec la barque, en traînant le filet plein de poissons, car ils n’étaient pas loin de la terre, à deux cents coudées environ.
9 Lorsqu’ils furent descendus à terre, ils voient là un feu de braises, du poisson posé dessus, et du pain. 
10 Jésus leur dit : Apportez quelques-uns des poissons que vous venez de prendre. 
11 Simon Pierre monta dans le bateau et tira à terre le filet, plein de cent cinquante-trois gros poissons ; et quoiqu’il y en eût tant, le filet ne se déchira pas.

Prédication

Cette scène de la pêche miraculeuse qui se trouve à la fin de l’évangile de Jean, elle peut paraître un peu problématique. Si on vient de lire la fin du chapitre précédent, le chapitre 20, il y a de quoi s’étonner. Le Ressuscité est plusieurs fois apparu à ses disciples – même à Thomas – il les a envoyés en mission, il leur a donné l’Esprit saint (avec un peu d’avance sur la Pentecôte), il leur a même dit qu’ils pouvaient pardonner en son nom – et voilà qu’au lieu de commencer leur ministère, ils s’en retournent en Galilée, au lac de Tibériade – pauvre lac de Tibériade, aujourd’hui il n’en reste plus grand chose – mais à l’époque on l’appelle la mer de Tibériade, et c’est là que les disciples vont reprendre leur métier de pêcheur, comme si rien ne s’était passé entre temps – et d’ailleurs, dans l’évangile de Jean, c’est seulement dans ce dernier chapitre, presque à la dernière minute, qu’on nous informe que ces disciples étaient des pêcheurs. Et puis, bien sûr, il y a le problème de la pêche miraculeuse. On la trouve aussi dans l’évangile de Luc, vous vous en souvenez, mais Luc l’a placée au début de son évangile, au moment où Jésus appelle les premiers disciples et dit à Simon Pierre « désormais ce sera des hommes que tu prendras » Alors en fait, on pense aujourd’hui que le dernier chapitre de l’évangile selon Jean, tout ce chapitre 21 a été ajouté un peu plus tard, peut-être au deuxième siècle, il a été ajouté par un autre auteur, un auteur qui connaissait d’autres textes du NT,  un auteur qui savait déjà que les disciples étaient des pêcheurs, et surtout un auteur qui voulait insister sur l’importance de Pierre dans la fondation de l’église, en commençant par cette pêche miraculeuse et cette formule extraordinaire « je ferai de vous des pêcheurs d’hommes – ou d’humains » cette formule on la trouve aussi dans les évangiles de Matthieu et Marc, Jésus dit aux disciples « vous qui étiez des pêcheurs de poissons, je ferai de vous des pêcheurs d’hommes ». Le seul endroit où on ne la trouve pas telle quelle c’est justement dans cet évangile de Jean que nous venons d’entendre – mais je pense que ce n’était même pas la peine, tous les croyants la connaissaient et quand ils entendaient le texte ils comprenaient la même chose que nous : quand Pierre traîne le filet c’est toute l’église qu’il traîne derrière lui, l’église qui reste unie puisque le filet ne se déchire pas malgré l’énorme masse.  Eh bien je ne sais pas ce que vous en pensez, personne ne reçoit le texte biblique de la même façon, mais depuis quelques années je me suis rendu compte que cette image de chrétiens prisonniers d’un filet de pêche n’était pas évidente à accepter, qu’elle pouvait poser problème : dans une autre parabole les croyants étaient comparés à un troupeau de moutons, aujourd’hui nous sommes attrapés dans un filet – ces images ne laissent pas beaucoup de place à notre liberté de choix, nous n’avons pas, nous n’avons plus l’habitude d’être manipulés, et c’est tant mieux ; je sais bien qu’il s’agit d’évangélisation et des débuts de cette magnifique aventure chrétienne, mais l’évangélisation ne justifie pas tout – comparer l’évangélisation à une pêche, à quelque chose de prémédité, avec l’intention d’attraper les gens dans un filet, ce n’est pas conforme à l’esprit de la bonne nouvelle, c’est justement ce que nous essayons de ne pas faire ici.

Et pourtant nous aimons beaucoup ce texte, encore aujourd’hui ; nous l’aimons à cause d’une autre image, nous l’aimons à cause de l’image de Pierre qui saute à l’eau pour rejoindre celui qu’il aime, qu’il a renié par peur mais qu’il vient de reconnaître ; nous aimons cette image car elle nous parle de notre foi, de notre foi en église et donc de notre ministère à tous – nous l’aimons car cette image nous offre un double message – un message qui peut nous aider à vivre ce ministère dans le courage et l’espérance, et aussi un message dans quel état d’esprit nous pouvons le vivre, un message qui nous trace un chemin de dépouillement et d’humilité.

Le texte nous offre un message de courage et d’espérance dans une situation incertaine, où les disciples ne s’attendent même pas à rencontrer le Ressuscité. Ils ne le cherchent pas, peut-être parce qu’ils ne savent pas où le chercher, et ils ne s’attendent à rien de particulier – ils ont juste besoin de survivre et dans un premier temps même cela semble impossible puisqu’ils travaillent toute la nuit sans rien pêcher. Et c’est dans ce moment où ils n’attendent ni ne cherchent plus rien que l’espérance renaît. Un peu comme à Emmaüs, un peu comme dans notre vie, quand une rencontre inattendue permet de retrouver un peu de gaieté, ou quand l’aube fait disparaître la nuit de tristesse ou d’angoisse et nous permet enfin de trouver la paix. L’espérance renaît lentement, progressivement car la reconnaissance n’est pas immédiate, elle est progressive justement. Le Ressuscité se donne d’abord à voir aux disciples dans la situation d’un vagabond, d’un mendiant. Alors Calvin a fait un très joli commentaire de ce texte, dont je vous citerai quelques extraits aujourd’hui dans sa belle langue du XVIème siècle,  et il dit que Jésus parle aux disciples « comme un autre d’entre le peuple ».

Jésus les interpelle d’un nom affectueux (tekné, enfants, un nom déjà utilisé en église, qu’on retrouve dans le NT dans la première épître de Jean – peut-être écrite par la même personne que ce chapitre 21) mais dans un premier temps, la personne qu’ils voient sur le rivage, c’est un vagabond inconnu qui leur demande quelque chose à manger. Et même si Pierre ne sait pas qui lui demande à manger, peut-être qu’en répondant à ce vagabond, et en suivant son conseil au lieu de lui dire de se mêler de ses affaires, Pierre agit déjà en ministre du Christ ; peut-être que -sans forcément le savoir – dans cet inconnu qui lui adresse une demande, Pierre a senti, a reconnu une présence et une autorité particulière. Et même s’il ne l’a pas reconnu, même si aucun des disciples ne l’a encore reconnu, il s’est passé quelque chose qui fait qu’ensuite il va lui obéir. L’inconnu leur a donné un conseil – il leur a dit de recommencer, mais ailleurs : à droite du bateau, du bon côté ; j’ouvre une fenêtre pour préciser que depuis la bible hébraïque qui utilise les mots la droite de Dieu pour parler de sa main, et dans l’histoire chrétienne, à commencer par la tradition du jugement dernier, la droite c’est le bon côté – en italien le mot gauche se dit sinistra, qui a donné notre adjectif sinistre – Ici Jésus leur a dit de ne pas abandonner, de ne pas renoncer mais de s’y prendre autrement. Il leur redonne courage, et c’est ce courage renouvelé qui va permettre la pêche surabondante, et c’est cette surabondance qui va permettre au disciple que Jésus aimait de reconnaître le Ressuscité – non seulement il le reconnaît, mais il le dit à haute voix.   Alors le disciple que Jésus aimait dit à Simon Pierre : « C’est le Seigneur ! » J’entrouvre une deuxième fenêtre pour dire un mot de ce disciple au nom inconnu, dont on pense qu’il a non pas écrit mais sans doute inspiré par ses souvenirs une grande partie de l’évangile de Jean. On ne connaît pas son nom, ou plus précisément il a tout fait pour qu’on ne le connaisse pas, mais on peut déduire plusieurs informations à son sujet. C’est lui qui était présent au premier chapitre, quand Jean le Baptiseur a désigné Jésus come étant l’Agneau de Dieu, c’est lui qui a commencé à suivre Jésus avec André. C’est lui aussi qui est présent chez le grand prêtre quand Jésus est arrêté, et qui va parler à la servante pour qu’elle fasse entrer Pierre – donc plusieurs théologiens, dont moi, pensent que ce jeune disciple que Jésus aimait particulièrement faisait partie de la famille du grand-prêtre, ce qui expliquerait aussi pourquoi son nom n’est jamais précisé. C’est ce disciple bien aimé qui a trouvé le tombeau vide au chapitre 20, vous vous rappelez « il vit et il crut » ; et ici c’est lui qui reconnaît Jésus le premier et le désigne à Pierre en disant « c’est le Seigneur » ; « c’est le Seigneur » c’est tout simplement une confession de foi – sûrement plus courte que celle qu’Hélène va nous proposer tout à l’heure, mais une confession de foi très importante puisque c’est cela qui va déclencher le saut de Pierre dans la mer, ce geste dont je disais tout à l’heure qu’il est signe de dépouillement.  Alors je crois bien que c’est la seule et unique fois dans toute la Bible que quelqu’un saute volontairement dans l’eau. Il y a bien l’épisode de Matthieu 14, où Pierre descend de la barque pour rejoindre Jésus qu’il voit marcher sur l’eau, mais le mouvement est tout à fait différent, et très vite Pierre prend peur et commence à couler. Dans notre texte Pierre n’a pas peur une seconde, il se précipite mais attention, pas n’importe comment, puisqu’il prend le temps de mettre un vêtement – ce qui est un signe de respect mais qui ne facilite pas les choses pour nager – ni pour marcher dans l’eau si elle n’est pas profonde, comme c’est peut-être le cas. Alors vous allez me demander comment je peux parler de dépouillement puisque justement Pierre met un vêtement alors qu’il était nu. Pas tout à fait nu sans doute, il portait certainement un linge à la ceinture pour se protéger, et voilà qu’il se met également quelque chose sur le haut du corps avant de sauter dans l’eau. Ce mouvement de Pierre peut paraître étrange, mais je crois qu’il a un sens, il peut nous aider nous-mêmes si nous cherchons à reconnaître Christ et à le servir. D’abord, on l’a vu, on ne reconnaît pas le Christ tout seul, on a souvent besoin du témoignage et de l’appel de nos frères ou sœurs pour l’identifier, pour reconnaître  celui en qui on a commencé à espérer. Mais surtout, dans ce mouvement de Pierre, qui nous fait bien sûr penser à une sorte de baptême, il y a plusieurs renoncements : il y a le renoncement évident à une relative sécurité, celle de la barque; et puis en mettant un vêtement, Pierre manifeste son respect et en même temps il renonce à un état plus agréable, car plus adapté à la situation. Je continue à citer Calvin  « sa sortie de la nacelle pour se mettre à l’eau n’a point été une impétuosité folle et téméraire, mais il s’est avancé plus tôt que les autres à la mesure de son zèle ». Calvin pense que Pierre saute parce que c’est lui qui aime le plus Jésus, et c’est sans doute ce que le texte veut nous dire, à une époque (fin du 1er siècle ou plutôt début du 2ème  si ce chapitre a été ajouté) une époque où la figure de Pierre est devenue pré-éminente. Et je voudrais vous proposer aussi une autre réponse, un peu plus personnelle mais qui correspond je pense à l’expérience de beaucoup d’entre nous : Pierre saute à l’eau car quand le disciple que Jésus aimait a identifié le Ressuscité, quand Pierre lui-même a compris, il a été saisi par un mouvement irrésistible qui l’a transporté ; il a entendu, comme l’auteur de l’Apocalypse, la voix d’une grande foule, comme le bruit de grandes eaux et de forts tonnerres, qui disait : Alleluia – le Seigneur notre Dieu a instauré son règne, soyons transportés d’allégresse et rendons-lui gloire ».

Et pour lui rendre gloire, Pierre s’enveloppe d’un morceau de tissu grossier, mais ce vêtement est aussi resplendissant et pur que la robe de lin des saints – et dans le texte de l’Apocalypse cette robe n’est pas le signe d’une place plus importante, au contraire – nous l’avons entendu : garde-toi de te prosterner devant lui – mais c’est le signe de son engagement dans le dépouillement et le renoncement, et celles et ceux d’entre nous qui sont d’une manière ou d’une autre engagés dans l’église savent bien de quoi je parle – sauter dans l’eau avec Pierre c’est aussi, sans perdre sa liberté de penser, c’est aussi apprendre à renoncer – renoncer aux grandes idées sur la foi que l’on voulait transmettre – sur comment il faudrait prier ou ne pas prier, croire ou ne pas croire – c’est découvrir que l’on peut apprendre de ceux que l’on est venu servir – c’est renoncer à choisir nous-mêmes parmi tous ceux qui ont besoin de notre aide, renoncer à définir nous-mêmes notre propre mission… Comme le disait l’auteur de l’Apocalypse, nous sommes tous compagnons d’esclavage, soumis aux intempéries et aux efforts infructueux – mais si nous aimons ce texte de l’évangile, si nous partageons la joie de Pierre quand il saute dans l’eau, je pense que c’est parce que nous savons qu’avec lui, en église, nous pouvons retrouver l’espérance et, d’une manière ou d’une autre, reconnaître le visage du Ressuscité. Je suis heureuse d’avoir pu vous parler de ces textes aujourd’hui, et je vais laisser le dernier mot à Calvin, dont la vie toute entière a manifesté ce double mouvement de dépouillement et d’espérance dans la foi : « Maintenant si notre vocation nous semble être fâcheuse, parce qu’il semble que notre labeur est stérile, nonobstant, quand notre Seigneur nous exhorte à persévérer constamment, il nous faut prendre bon courage ; à la fin on en verra quelque bonne issue, mais ce sera quand il en sera temps. »