Prédication du 28 juin 2026
d’Hadrien Oléon-Perrin
Une conversion inattendue…
Lecture : Matthieu 15, 21-28
Lecture biblique
Matthieu 15, 21-28
21 Jésus, étant parti de là, se retira dans le territoire de Tyr et de Sidon.
22 Et voici, une femme cananéenne, qui venait de ces contrées, lui cria: Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David! Ma fille est cruellement tourmentée par le démon.
23 Il ne lui répondit pas un mot, et ses disciples s’approchèrent, et lui dirent avec instance: Renvoie-la, car elle crie derrière nous.
24 Il répondit: Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël.
25 Mais elle vint se prosterner devant lui, disant: Seigneur, secours-moi!
26 Il répondit: Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens.
27 Oui, Seigneur, dit-elle, mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.
28 Alors Jésus lui dit: Femme, ta foi est grande; qu’il te soit fait comme tu veux. Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.
Prédication
La lecture de cet épisode ne peut que balayer la représentation idéalisée d’un Jésus de douceur, tout en affabilité et en délicatesse. Nous savons pourtant par d’autres textes que Jésus peut, pour le dire un peu trivialement, ne pas être très commode : lorsqu’il “rabroue” assez sèchement sa propre mère à Cana, traite Pierre de Satan, se fâche après le lépreux qui lui demande s’il veut bien le guérir, maudit le figuier près de l’entrée de Jérusalem… Sans oublier sa violente colère contre les marchands dans l’enceinte du Temple. Et puis, ceux qui en prennent régulièrement pour leur grade, aussi, ce sont les Pharisiens envers qui Jésus ne mâche pas ses mots : hypocrites, guides aveugles, engeance de vipères, et j’en passe… Pas étonnant que leurs relations ne soient guère amicales et vouées à s’achever sur le mode dramatique que l’on sait… Jésus peut en tout cas avoir le verbe haut et assez explosif. Mais jusque-là, c’est toujours en réaction, vive mais ô combien compréhensible, à l’injustice ou à l’étroitesse de cœur et d’esprit. Nous pouvons aussi concevoir que dans la position de Jésus, porteur d’un message révolutionnaire pour son temps et son milieu, il vaut sans doute mieux avoir du caractère !
Mais dans le récit que nous venons d’entendre, c’est pourtant très différent, avec une communication tout bonnement sidérante et convenons-en, pour le moins choquante.
Précédemment, dans le Sermon sur la montagne, Jésus a redéfini la notion de « prochain » et fait retentir le coup de tonnerre de l’universalité de la grâce. Matthieu nous raconte aussi la guérison des démoniaques de Gadara – ou Gérasa – en terre païenne. Les païens, c’est à dire les non-juifs, de Pérée ou de Décapole, on s’en méfie beaucoup, on les évite, mais entre Israël et eux coule le Jourdain, qui matérialise la frontière naturelle à ne pas franchir… une frontière que, justement, Jésus a franchi et franchira encore pour aller à leur rencontre.
Mais alors, pourquoi l’entrée en relation avec cette femme, en particulier, est-elle donc si problématique ?
La cananéenne présente, d’emblée, deux « handicaps » : elle est femme, ce qui n’est pas la moindre des difficultés dans les sociétés patriarcales du Levant au 1er siècle, et d’autre part, elle est cananéenne, descendante de ceux qui occupaient la terre d’Israël, avant l’arrivée des hébreux sortant du désert, descendante de ce petit-fils maudit par Noé s’éveillant de son ivresse, descendante de ce peuple assurément considéré comme archaïque et païen, parfois qualifié de « chiens » dans les écrits juifs. Archaïque et païen…, ni plus ni moins, me direz-vous, que les peuples de Transjordanie, dont Jésus semble pourtant faire cas, en dépit de schémas socio-culturels et religieux réticents.
Il faut ajouter à cela que c’est dans le territoire de Tyr et de Sidon que vit et, peut-être, est née cette femme. Un territoire où, précision utile, Jésus, se rend de son propre chef, personne ne l’y contraint… Dans l’imaginaire juif à l’époque de Jésus, cette province syro-phénicienne symbolise le paroxysme de l’idolâtrie, à travers le personnage de la reine Jézabel, épouse du roi d’Israël Achab. Jézabel, homicide, sacrifiant au dieu Baal, Jézabel que le sort funeste fera dévorer par ses propres chiens, dont l’histoire ne dit pas s’ils venaient de Canaan ou d’ailleurs.
La protagoniste de ce récit concentre donc tout ce qui peut produire dans la société israélite de son époque non seulement du mépris mais aussi une profonde détestation. De cette empreinte, il serait naïf de croire que l’humain Jésus n’est pas marqué, même superficiellement. Fatigué, perturbé peut-être – son cousin Jean vient d’être mis à mort –, tendu, certainement, ce à quoi Jésus se laisse ici aller, assez spontanément, n’est rien d’autre que l’expression des préjugés de son milieu et de son temps, dans une sémantique certes franchement violente.
En s’adressant comme elle le fait à Jésus, homme et juif, cette femme prend un risque. Elle en est certainement consciente, mais elle n’a pas le choix. Celui dont on dit qu’il est le Messie est désormais son seul espoir. S’il n’intervient pas, sa fille, cruellement tourmentée par le démon, va certainement finir par en mourir. Cette femme, d’abord, crie, pire encore, littéralement, en grec, elle aboie, comme un cri rauque aux frontières de l’animalité. Dans sa supplique, elle sacrifie jusqu’à l’humanité de son appel pour sauver sa fille, pour la faire renaître : « Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David ».
Que fait Jésus ? Rien. En « parler jeune » d’aujourd’hui, il « ne la calcule même pas » ! Les disciples, eux, toujours à l’affût d’une action des plus pertinentes (!), décident de s’en mêler, enfin, pas trop tout de même… Plaignons-nous, mais surtout, ne soyons pas trop téméraires, laissons le maître évincer lui-même cette importune. La réponse de Jésus est sans appel : en vocabulaire marketing, cette fois, elle pourrait être reformulée ainsi : sans intérêt, n’appartient pas au « public cible ».
Loin de se décourager, la cananéenne persévère, se jette littéralement aux pieds de Jésus, comme un chien aux pieds de son maître. Elle implore de nouveau, par des mots très simples, ceux de son désarroi de mère et d’une prière pour la vie : « Au secours » !
« Il n’est pas bon de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens ». Avec cette réponse de Jésus, l’indifférence fait place à l’injure. A l’absence de reconnaissance se substitue un mépris caractérisé. L’idée d’une supériorité du peuple élu est flagrante. Le mot κυνάρια, qui désigne un petit chien, dans des temps où le chien n’a de fonction domestique qu’à la garde et à la chasse, insiste d’autant plus sur la dédaignable inutilité de cette femme et de ses origines.
Mais où est donc passé l’amour de Jésus ? Qu’est devenue sa capacité à écouter, à discerner, à comprendre et à accompagner autrui dans le relèvement de son existence ?
Certains théologiens lisent dans cette violente réplique une mise à l’épreuve intentionnelle de la foi de la cananéenne. Ce que dit alors Jésus , il n’en pense pas un mot, c’est juste « pour voir si…. ». De ma très modeste place, cette hypothèse, je ne peux et ne veux y souscrire. Jésus n’est pas là pour nous éprouver, comme un jury d’examen ou l’animateur d’un jeu douteux, mais pour nous accompagner dans notre révélation à nous-mêmes et aux autres et en cela, pour nous libérer. Sa présence à nos côtés nous offre, quels que soient nos chemins de vie et qui que nous soyons, la possibilité de répondre par notre foi au don de la grâce inconditionnelle. Pour d’autres, la réponse volontairement séquencée et provocante de Jésus surviendrait comme un moyen de faire comprendre à ses disciples que la grâce est aussi offerte aux étrangers qui veulent bien croire en lui et le servir. L’instrumentalisation d’une femme, une forme de maltraitance comme outil prétendûment pédagogique… Cette option ne me semble guère plus acceptable que la précédente.
A mon sens, l’attitude de Jésus, Parole incarnée de Dieu, n’en est pas moins, à ce moment précis, l’expression de son humaine faillibilité, avec les repères, les préjugés, même, de la culture et de la société dans laquelle il évolue. La Parole libératrice que Jésus porte en lui est alors momentanément recluse dans l’intolérance, emmurée par l’a priori profond, l’inconscient collectif tenace, auquel lui-même, en sa part d’être terrestre, ne peut totalement échapper. En ce bref instant, de Jésus et de la cananéenne, le plus impur des deux n’est peut-être pas celui que l’on pourrait croire.
Mais à la violence verbale de Jésus répondent, calmement, l’intelligence et l’humilité de cette femme. A l’insulte, elle refuse d’opposer l’insulte. Elle reformule sa souffrance et son besoin, modestement, avec confiance. « Oui, Seigneur ». Jésus est le maître, soit, il n’est pas bon d’enlever le salut d’Israël au profit des païens. Mais dût-elle ne pas valoir davantage à ses yeux qu’un petit chien, les miettes de la grâce sont suffisantes pour l’aider à vivre et à faire vivre autour d’elle, sans priver les autres convives d’un repas surabondant dont chacun, en définitive peut avoir sa part.
C’est là qu’un renversement déterminant s’opère : la réponse de la cananéenne convertit Jésus, c’est lui qui se trouve au bénéfice de l’action transformatrice de Dieu, par la parole de cette femme. Comprenant alors la sincérité et la profondeur de sa prière, qui n’est pas une prière pour elle-même, mais une intercession pour sa fille, Jésus laisse à présent parler son cœur, libère la Parole, et agit à l’exact contraire de ce qu’il annonçait au début : « Femme, ta foi est grande ; qu’il te soit fait comme tu le veux »… Et à l’heure-même, la fille de la cananéenne fut guérie.
Si l’on ne peut que se réjouir d’un tel revirement et de son effet, il me semble toutefois essentiel d’anticiper trois risques interprétatifs majeurs :
- Tout d’abord, l’insistance de la cananéenne n’est pas l’unique clef de son exaucement.
Du reste, à aucun moment, le récit ne qualifie pas sa persévérance. Les seuls dont il est dit qu’ils sont insistants – à faire renvoyer cette femme ! – ce sont les disciples !
- Ensuite, ce n’est pas seulement parce que la cananéenne parle bien que Jésus reçoit sa détresse, lui qui guérit des personnes qui ne lui ont rien demandé ou ne pouvaient tout bonnement pas le faire, comme le sourd-muet de la Décapole, dans l’évangile de Marc.
La guérison de la fille de la cananéenne ne saurait donc être mise sur le compte ni du quantitatif ni du qualitatif de la démarche de sa mère. La simplicité, la spontanéité, l’authenticité et la non-violence de la cananéenne disqualifient d’emblée les éventuels partisans du « quand on veut on peut » et de l’idée conjointe d’un mérite quelconque.
- Enfin, cet épisode isolé ne saurait suffire à marquer Jésus du sceau de la xénophobie. Ce Jésus-là, qui nous heurte, ne nous donne rien de moins à voir que les personnes que nous sommes, nous aussi, souvent bien malgré nous. Il n’est pas nécessaire d’aller au désert pour y rencontrer les démons de l’exclusion et du jugement. Comme chez Jésus à cet instant, ils s’expriment parfois par nous, échappant à toute maîtrise, au détour d’une parole, d’un geste, d’un regard, ou de leur absence… qui peuvent nous sembler ordinaires mais n’en sont pas moins d’une violence inouïe.
Là où l’humain Jésus répond à l’intercession par un discours de frontières, enraciné dans un inconscient collectif hélas toujours puissant, teinté d’exclusivité sociale et religieuse, la cananéenne témoigne d’une volonté essentielle de vivre et de faire vivre, et fait ainsi basculer la situation.
Et peut-être est-ce là, finalement, la bonne nouvelle de ce récit pour nous aujourd’hui.
Notre monde contemporain, s’il se veut hyper-circulant et hyper-communiquant, n’en est pas moins saturé de frontières, entre les peuples, les cultures, les religions, les opinions, mais aussi ces frontières intérieures que nous dressons au fond de nous-mêmes face à ceux dont l’altérité, parfois très différente, peut bousculer notre confort. Nous pensons parfois savoir qui mérite notre attention, notre solidarité et qui peut rester à la porte. La foi de la cananéenne ouvre, à l’inverse, un chemin de non-violence et de relation où l’exclusion semblait avoir le dernier mot. Voilà sans doute la conversion à laquelle cet évangile nous appelle à notre tour : accepter que nos certitudes, jusque dans notre identité profonde et inconsciente, soient déplacées, transformées par la parole que l’Autre nous adresse, dans sa singularité et dans sa richesse.
Ceci, gardons-le en nos coeurs et surtout, agissons : car chaque fois qu’une frontière, fut-elle symbolique, tombe au bénéfice de la vie, chaque fois qu’un être humain est enfin reconnu dans sa pleine dignité, chaque fois que l’écoute l’emporte sur le rejet, le Royaume de Dieu se rapproche un peu plus de nous.
