Prédication du 31 mai 2026
d’Hadrien Oléon-Perrin
Une digestion difficile en eaux profondes…
Lecture : Jonas 2
Lecture biblique
Jonas 2
1 L’Éternel fit intervenir un grand poisson qui engloutit Jonas, et Jonas resta dans le ventre du poisson trois jours et trois nuits.
2 Jonas, dans le ventre du poisson, pria l’Éternel, son Dieu.
3 Il dit : De ma détresse, j’ai invoqué l’Éternel, et il m’a répondu ; du sein du séjour des morts, j’ai appelé au secours, et tu m’as entendu.
4 Tu m’as jeté dans les profondeurs, au cœur des mers, les courants m’entourent ; tous tes flots, toutes tes vagues ont passé sur moi.
5 Et moi, je disais : Je suis chassé loin de tes yeux ! Mais je verrai encore ton temple sacré.
6 Les eaux m’ont enserré jusqu’à la gorge, l’abîme m’entoure, des joncs se sont noués autour de ma tête.
7 Je suis descendu jusqu’aux ancrages des montagnes, les verrous de la terre m’enfermaient pour toujours ; mais tu m’as fait remonter vivant de la fosse, Éternel, mon Dieu !
8 Alors que je défaillais, je me suis souvenu de l’Éternel. Ma prière est parvenue jusqu’à toi, jusqu’à ton temple sacré.
9 Ceux qui s’attachent à des futilités illusoires éloignent d’eux la fidélité.
10 Quant à moi, je t’offrirai des sacrifices en déclarant ma reconnaissance, je m’acquitterai des vœux que j’ai faits. C’est à l’Éternel qu’appartient le salut !
11 L’Éternel parla au poisson, qui vomit Jonas sur la terre ferme.
Prédication
Jonas, en hébreu, יוֹנָ, la colombe, fils d’Amithaï, אֲמִתַּי, qui signifie “Dieu est vérité”… Dieu est vérité, personne ici n’en doute, en tout cas je l’espère, mais en ce qui concerne Jonas, en vérité, voilà un bien curieux prophète…
Le Second Livre des Rois nous apprend (14,25) qu’un certain prophète Jonas exerce son ministère dans la première moitié du VIIIe siècle. Il enjoint “selon la parole de l’Eternel, Dieu d’Israël”, le roi d’Israël Jéroboam II, l’un des pires de sa dynastie à rétablir par la guerre les anciennes frontières de son royaume vers l’est. Mais on sait aussi que de son côté, le prophète Amos (6,13-14), annonce à ce même roi, au nom de “‘l’Eternel, le Dieu de l’univers” l’exact contraire, à savoir que l’oppression d’Israël viendra très bientôt de l’est, et c’est bien lui qui a raison… Dans des termes contemporains, nous dirions que l’on n’est pas forcément à l’abri d’une défaillance de réseau entre Dieu et son prophète, ce qui semble être ici le cas dudit Jonas. Admettons…
Le Livre de Jonas n’a, en tant que tel, aucune vocation historique, et s’il emprunte le nom de cet obscur prophète nationaliste, c’est justement avec beaucoup d’ironie, au bénéfice d’une fable.
Avant de centrer cette méditation sur le chapitre 2 du Livre de Jonas, que nous venons de parcourir, un résumé du chapitre 1 s’impose. Nous y apprenons que Dieu a demandé à Jonas de prendre la route pour Ninive, capitale des Assyriens, pour leur annoncer son jugement et les exhorter à la repentance et à la conversion : “Lève-toi, va à Ninive, la grande ville, et crie contre elle ! car sa méchanceté est montée jusqu’à moi”. Que fait alors Jonas ? Tout le contraire : à Jaffa, il s’embarque pour Tarsis, qui n’est pas la Tarse de Paul, mais vraisemblablement plutôt une cité proche de l’actuelle Cadix en Espagne. Envoyé vers l’est, il part résolument vers l’ouest… s’enfuyant, nous dit le verset 3 du chapitre 1, “loin de la face de l’Eternel”. Mais rien n’échappe à Dieu, et celui-ci déclenche une terrible tempête. Et tandis que Jonas, par désinvolture plutôt que par confiance, dort dans la cale du navire, les marins, non juifs, soupçonnent l’intervention d’une force supérieure et tirent au sort pour désigner le responsable de leur malheur. De facto, c’est Jonas qui est désigné. Ne manquant pas d’aplomb, et voyant peut-être là une opportunité définitive d’éviter de devoir se rendre à Ninive, Jonas invite les marins à le jeter à la mer afin de calmer les éléments. Prenant peur, les marins invoquent la clémence du Dieu d’Israël et, malgré un cas de conscience, se résolvent à jeter Jonas par-dessus bord. C’est là qu’intervient à son tour une étrange créature, un grand poisson, souvent désigné abusivement comme baleine. Celui-ci va devenir, pendant trois jours et trois nuits, une sorte de tombe aquatique pour le prophète… Une tombe qui lui assure toutefois la vie et le retour à l’air libre, sain et sauf. Trois jours et trois nuits, une réclusion obscure aux tréfonds de la mort qui se solde par un retour à la vie… Il n’est guère surprenant que Jésus évoquant le sort du Fils de l’Homme, fasse référence à Jonas dans l’évangile de Matthieu (12,39-40)…
Dans le ventre du gros poisson, Jonas prie. Il remercie l’Éternel de ne pas l’avoir laissé mourir, promet d’accomplir ses vœux et de sacrifier à l’Eternel. Il adresse des louanges et prières d’action de grâce qui rappellent très précisément certains psaumes, comme le psaume 69 “Sauve-moi, ô Dieu ! car les eaux menacent ma vie…” ou le psaume 139, “Eternel, tu me sondes et tu me connais… Tu es la force qui me sauve” (1.8).
Et l’Éternel ayant parlé au poisson, celui-ci vomit Jonas sur la terre…
Jonas a prié dans le ventre du poisson, il a renouvelé ses engagements, il a en quelque sorte confirmé sa foi agissante, voire opéré une forme de conversion. C’est pourquoi l’Eternel, dans sa clémence, l’a rendu à la vie. Tout est bien qui finit bien. Fin de l’histoire, fin de cette prédication.
Si ce n’est qu’à bien y regarder, la prière de Jonas questionne à plusieurs égards. Elle est belle, elle a du style, mais peut-être sonne-t-elle un peu faux… Jonas prie certes, mais en un sens, il prie trop bien. De sorte que l’on ne peut que s’interroger sur une forme d’automatisation de la prière face à la situation de crise qu’il rencontre et sur sa sincérité profonde. Jonas touche le fond, plus exactement le fond du grand poisson. Au point où il en est, dans une survie peut-être très temporaire, que perd-t-il à réciter quelque parole assez standardisée ? C’est là qu’intervient la reformulation des psaumes, pour ne pas dire du “copier-coller”. Et sa repentance, en exprime-t-elle vraiment une ? “Dans ma détresse, j’ai invoqué l’Eternel”, “tu m’as jeté dans l’abîme, dans le coeur de la mer”, “je suis chassé loin de ton regard”, “tu m’as fait remonter vivant”, “le salut vient de l’Eternel”, etc. Jonas pose des faits, qui lui sont finalement bénéfiques, mais ne sollicite à aucun moment le pardon de sa désobéissance. Dans l’accablement qui était le sien, Jonas s’est “souvenu de l’Éternel”. Doit-on en déduire qu’en dehors d’un tel contexte, sa pensée pour l’Eternel n’est pas une évidence, voire qu’elle est optionnelle ?
Un autre détail peut nous interpeller. Aux versets 8-9, Jonas appelle l’Éternel à éloigner des idolâtres sa miséricorde. Il ne conçoit pas que l’Éternel puisse accorder soutien et pardon à ses ennemis. Ce qui explique d’ailleurs sans doute qu’il soit à ce point réfractaire à sa mission prophétique à l’égard de Ninive. Mais pour lui-même, la promesse de “sacrifices et de cris d’action de grâce” s’inscrit dans la continuité logique du fait d’être sauvé. Seulement, est-ce celà que l’Éternel attend de Jonas ? Rappelons-nous ce que l’Éternel proclame par la voix d’Amos : “Quand vous me présentez des sacrifices et des holocaustes, je n’y prends aucun plaisir” (5,22). Cet Amos, quand il s’agit de contrarier les desseins de Jonas, décidément, quel rabat-joie ! Et quand Jonas ajoute qu’il accomplira ses vœux, notons qu’il se garde bien de préciser lesquels… Sa mission prophétique au sens large ? l’envoi à Ninive ? Cette affirmation est, sans jeux de mots, encore que, suffisamment vague pour noyer le poisson !
Ce qui est certain, c’est qu’une fois Jonas “sorti” du grand poisson sur la terre ferme, l’Éternel estime utile de lui rappeler précisément sa requête, faute de quoi l’intéressé aurait peut-être de nouveau pris la tangente !
Nous voyons donc que la prière de notre prophète, à vingt-mille lieues sous les mers, non pas dans le Nautilus, mais dans le grand poisson, aussi poétique soit-elle, manque peut-être fâcheusement de spontanéité désintéressée et de sincérité. La posture de Jonas sur le navire préfigure pour le moins ce constat. Souvenez-vous : lorsque les marins païens tremblent de peur sur le pont, Jonas dort. Et lorsque le sort désigne Jonas comme déclencheur de la tempête, se jette-t-il à l’eau de lui-même ? Non, il transfère cette responsabilité aux marins, qu’il rend ainsi a priori homicides. Jonas ne se tourne pas très naturellement vers l’Eternel et il ne manifeste guère d’états d’âme à l’égard de son prochain.
Le chapitre 2 du Livre de Jonas a sans doute été intercalé secondairement entre les chapitres 1 et 3, qui pourraient très bien s’enchaîner directement : “Jonas fut dans le ventre du poisson trois jours et trois nuits”… “L’Eternel parla au poisson et le poisson vomit Jonas sur la terre”. Cet ajout postérieur ne vient vraisemblablement pas nous présenter l’admirable piété et une transformation intérieure de Jonas, comme on pourrait le penser au premier abord. Il insiste peut-être, en revanche, sur les travers d’une prière qui ne trouverait sa place que dans l’adversité, se parant d’automatismes formels, sans conscience assumée des conséquences de ses actes ni d’un renversement profond, durable et constant dans la relation à Dieu. Avec l’évocation du sacrifice, la foi se commue même en croyance. Doublée d’une matérialité rituelle, l’action de grâce perd alors sa substance, en gratuité, en sincérité, sans cérémonie et sans programmation. Tu m’as sauvé, donc je t’offrirai… Cette offrande à Dieu, dans la louange de ses dons, Jonas ne devrait-il pas la réaliser dans l’agir profond de son être, plutôt que sur la pierre froide des autels ?
Une chose est sûre, et c’est d’ailleurs Jonas qui le dit, dans sa prière, sans mesurer la contradiction entre son propos et sa piété trop opportuniste et formelle pour être absolument authentique : “Le salut vient de l’Éternel”. Oui, à Dieu seul la grâce. C’est la liberté de Dieu que de vouloir sauver, en les appelant à la conversion, les habitants de Ninive, n’en déplaise à Jonas, tout comme c’est la liberté de Dieu de sauver son prophète d’une impasse mortifère dans laquelle il s’est lui-même engagé. A cette affirmation radicale, la prière comme dernier recours, la prière automatisée – crise insoluble = prière, mais pour le reste… – la prière standardisée qui n’exprime pas la vérité de l’être et pousse à un marchandage ritualisé, cette prière n’ajoute rien.
Entendons-nous bien, je ne suis pas en train de vous dire qu’il ne faut pas prier, en particulier face à l’épreuve voire à la mort. La prière est alors l’expression d’une foi qui s’en remet à un Autre qui la dépasse, qui la transcende. Mais cette prière ne fait sens que sous le sceau de notre confiance et de notre sincérité sans calcul. Elena Roerich écrivait, je cite, que “la prière est réalisation de l’éternité. Elle porte en elle de la beauté, de l’amour, de l’audace, du courage, de l’abnégation, de la ferveur, de l’aspiration. Mais si, dans la prière, sont inclus la superstition, la peur et le doute, alors une telle invocation s’apparente aux temps de l’idolâtrie” (Les Feuilles du Jardin de Morya, II, p. 220).
Corinne Lanoir, théologienne et bibliste, professeure à l’Institut protestant de Théologie, me disait un jour que l’Ancien Testament n’est pas un recueil de modèles mais bien le miroir de notre trop humaine humanité que l’on nous tend. Et ce qui rend, aujourd’hui encore, Jonas si proche de nous, c’est précisément qu’il n’est pas le modèle héroïque de conversion exemplaire que nous souhaiterions parfois rencontrer dans les Ecritures, mais au contraire, un homme réfractaire, suffisant, centré sur lui-même, qui ne se tourne vers Dieu qu’au pied du mur, lorsque toutes ses propres ressources ont échoué. Et encore… sa prière est très ambiguë, suscitée par la peur, par intérêt personnel et selon des réflexes religieux conditionnés. Si Jonas prie, ce n’est pas parce qu’il aime Dieu, mais parce qu’il a sombré dans les profondeurs de cette mer qui symbolise pour les hébreux, peuple terrien par excellence, le chaos primordial, les puissances insoupçonnables de la mort et la fragilité de la condition humaine face aux eaux insondables.
Comme celle de Jonas, notre prière n’est-elle pas trop souvent associée à un désarroi plutôt qu’à une relation vivante et reconnaissante ? N’est-elle pas trop souvent adressée à Dieu comme dernier recours, dans un cadre normalisé, plutôt qu’à sa présence première, dans la pleine expression de notre individualité ? Comme celle de Jonas, lorsqu’elle relève d’une mécanique systématisée du “s’il te plait” en cas de détresse, notre prière cesse d’être confiance. Il n’existe évidemment pas de “recette” de prière idéale. Mais en priant, nous devons assurément tendre vers un “merci”. Non pas un merci naïf, ignorant de l’épreuve ou de la souffrance, mais un merci confiant, ancré dans la certitude que Dieu est présent, même au plus fort de la tempête, même lorsque nous avons coulé au fond des abysses, dans le ventre du poisson. Comme Jonas, même si nous nous en défendons, nous sommes parfois volontiers enclins à fuir Dieu et à lui être rebelles, mais souvenons-nous toujours que Dieu, lui, nous cherche, sans condition, avec bienveillance, éternellement.
