Prédication du 5 juillet 2026
d’Anthony Odienne Magalhaes
Venez dans la relation au Père et au Fils
Lecture : Matthieu 11, 25-30
Lecture biblique
Matthieu 11, 25-30
25 En ce temps-là, Jésus dit : Je te célèbre, Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché ces choses aux sages et aux gens intelligents, et que tu les as révélées aux tout-petits.
26 Oui, Père, parce que tel a été ton bon plaisir.
27 Tout m’a été remis par mon Père, et personne ne connaît le Fils, sinon le Père, personne non plus ne connaît le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils décide de le révéler.
28 Venez à moi, vous tous qui peinez sous la charge ; moi, je vous donnerai le repos.
29 Prenez sur vous mon joug et laissez-vous instruire par moi, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos.
30 Car mon joug est bon, et ma charge légère.
Prédication
L’Evangile du jour est assez bref. Assez bref, mais très dense, difficile à suivre aussi, avec ces mots qui se répètent, dans un sens, puis dans l’autre. Et nous n’avons pas, ici, la structure d’un récit, qui aiderait le lecteur à se repérer, avec un début, des aventures, une situation finale. Non, un discours, qui nous est directement adressé, assénant une liste d’informations sur Dieu, sur Jésus, dont on a du mal à comprendre le rapport entre elles.
Si l’on s’arrête à cette première impression, on pourrait croire que ce texte n’est qu’une parenthèse théologique, entre deux récits.
Et, Jésus utilise en plus un vocabulaire radical, qui change avec sa mesure habituelle.
“Tout” a été remis. Il dit que “Personne” ne connaît. Il utilise des présents de vérité générale.
Il assène des vérités, et de manière un originale sur la forme, des phrases embrouillantes presque, provoquant un sentiment de vertige, par la répétition de certains mots.
Le mot Père qui est répété 5 fois. Le mot Fils qui est répété 3 fois dans une seule phrase.
Des interpellations, avec Je, et Vous. On sent qu’on parle de beaucoup de personnes, et que les relations sont compliquées.
On se perd un peu. Comme dans un tourbillon, une danse, dans laquelle on ne sait plus bien qui est en relation avec qui, et de quelle manière.
Mais les auteurs de ces textes anciens, n’ont pas placé ces mots au hasard. Ils n’ont pas créé un texte fourre-tout. Si l’on prend le temps de s’y attarder, ce texte est structuré. Ce texte propose un cheminement.
Ce passage dessine, en réalité, toute une cartographie. Une cartographie des relations entre l’individu, Dieu et le Fils.
Il révèle une vérité et nous envoie. Ce texte dévoile un peu qui est Dieu, et qui il n’est pas, il dévoile ce que cela signifie connaître Dieu, et ce que ce n’est pas. Il dévoile qui peut le connaître, mais également ce que cela change, concrètement, de la connaître, dans une vie de fatigue.
Et cette cartographie se déploie en trois mouvements, trois parties, que nous allons suivre ensemble :
- Les deux premiers versets, dans lesquels Jésus loue le Père en s’adressant à lui.
- Le verset 27, durant lequel Jésus parle de la relation qu’il a au Père, et de la relation que nous avons avec eux deux.
- Et les deux derniers versets, dans lequel Jésus nous lance un appel, doux, simple et rassurant : « Venez à moi. Mon joug est bon, ma charge est légère.»
D’abord, une louange.
Ensuite, une révélation.
Enfin, un envoi.
Voilà le chemin de ce texte. Suivons donc ce chemin.
“En ce temps là, Jésus dit”.
Le texte commence par une prière. « Je te célèbre, Père. »
Le verbe grec employé ici, exomologoumai, ne désigne pas un sentiment intérieur, une émotion de gratitude que Jésus garderait pour lui. C’est un terme de reconnaissance publique. Jésus ne ressent pas simplement de la reconnaissance, il la proclame, devant tous, devant nous. Il rend témoignage, publiquement.
“En ce temps-là, Jésus dit”. Ce témoignage, il s’inscrit dans un moment précis, dans une histoire. Mais quel est ce “temps-là”. Oui, le temps historique de Jésus, son époque. Le moment du récit. Mais, par cette formule, prenons également conscience que ce temps-là dont on nous parle est aussi le nôtre, celui ici et maintenant.
Ce que nous connaissons de Dieu, passe par un témoignage, un Jésus, qui vient en notre temps, et qui témoigne, pour nous, auprès de nous.
Et que proclame-t-il ? Quelque chose d’étonnant, comme une sorte de blague que Dieu aurait faite. « Tu as caché ces choses aux sages et aux gens intelligents, et tu les as révélées aux tout-petits. »
Quel renversement ! Les sages, les intelligents, ceux qui ont les outils, la formation, ce sont précisément eux à qui ces choses restent cachées.Pourquoi ? Le texte ne dit pas que Dieu méprise l’intelligence, ni qu’il faille renoncer à penser. Mais il y a une manière de chercher Dieu qui n’aboutit pas. Une quête qui s’épuise dans l’effort de comprendre, de maîtriser, de saisir par soi-même. Un aller-vers qui reste sans réponse, parce qu’il cherche à atteindre Dieu comme on atteindrait un objet de savoir.
Et à l’inverse, les tout-petits. Ceux qui n’ont rien à démontrer, rien à défendre. Ceux qui n’ont que leurs mains vides. C’est à eux que ces choses sont révélées. Non pas parce qu’ils seraient plus intelligents, mais parce que leur humilité les dispose autrement, les positionne autrement. Ils ne cherchent pas à atteindre Dieu par leurs propres forces, ils se laissent atteindre.
Notons au passage qu’appartenir à une catégorie n’exclut de se faire tout-petit pour trouver Dieu. Peut-être pouvons-nous être intelligent et sage, mais aussi admettre que nous sommes tout-petits, faire preuve d’humilité. Alors, c’est par cette démarche, que nous verrons Dieu.
Et Jésus ajoute : « Oui, Père, parce que tel a été ton bon plaisir. » Eudokia, ce bon plaisir, cette décision libre et joyeuse de Dieu, de cacher aux sages ce qu’ils cherchent à conquérir, et de le révéler, librement, à ceux qui ne peuvent que recevoir.
Car oui, il existe un savoir, une manière de connaître, qui éloigne, qui tient à distance, et qui ne fait pas plaisir.
Qu’est-ce qui nous fait, à nous, le plus plaisir quand on souhaite qu’un proche nous connaisse ? Est-ce quand il nous définit, de manière administrative, scientifique, comme la personne à l’état civil d’une mairie ? Ou est-ce que c’est quand, humblement, le prochain accepte cet autre que nous sommes, accepte qu’il ne nous connaît pas, ne nous possède pas, quand il se fait petit et ignorant face à la complexité de notre être, quand il se met à l’écoute, quand il se rend alors disponible à une véritable relation ? Qu’est-ce qui, dans nos vies, ressemble à ce savoir qui, en réalité, nous tient à distance de Dieu et des autres ? Toutes ces choses que nous croyons devoir comprendre, maîtriser, démontrer, avant de pouvoir nous approcher de lui ?
Que reçoivent donc exactement les tout-petits, que les sages, eux, ne reçoivent pas ?
Que leur est-il révélé, exactement ?
Le verset 27 donne une réponse surprenante. Car ce verset ne nous parle pas, comme on pourrait s’y attendre, d’un secret à apprendre ou d’une formule à retenir. Il nous parle d’une relation, et même de plusieurs relations.
Si quelqu’un nous demandait, à partir de ce passage, d’expliquer : « Qui est Dieu ? ou Qu’est-ce que Dieu ?», nous aimerions sans doute répondre avec quelques attributs solides. Tout-puissant. Juste. Miséricordieux. Créateur. Nous aimerions une définition, quelque chose qui se transmette, qui se mémorise, qui se discute. Une fiche d’identité, en somme, que l’on pourrait apprendre par cœur, comme on apprendrait un dogme.
Or, le verset 27 ne nous apporte pas cette définition. Il nous dit : « Tout m’a été remis par mon Père, et personne ne connaît le Fils, sinon le Père, personne non plus ne connaît le Père, sinon le Fils. » Pas un mot, ici, sur ce qu’est Dieu en lui-même. Pas un attribut. Pas une qualité. Rien que l’on pourrait noter, retenir, réciter.
A l’opposé absolu de ce que les sages et les intelligents cherchent : un objet de savoir.
Quelque chose qu’on peut saisir par l’intelligence, posséder, maîtriser. Et ce verset, justement, ne leur donne rien de tel à saisir. Il présente une chose insaisissable. Il met en scène une relation. Et quoi de plus insaisissable qu’une relation. Une relation ne peut se comprendre pleinement que par les deux personnes qui en sont membres… Et encore…
Dieu, dans ce texte, n’est pas un objet de connaissance. Il est un sujet de relation.
Relation entre qui et qui ? Dans un premier temps, le Père et le Fils. Regardons la structure même de la phrase. « Personne ne connaît le Fils, sinon le Père. » Et, en symétrie parfaite, « personne ne connaît le Père, sinon le Fils. » Le Père connaît le Fils. Le Fils connaît le Père. Une réciprocité totale, à deux, qui semble se refermer sur elle-même, comme un cercle parfaitement clos.
Et si le texte s’arrêtait là, que nous resterait-il, à nous, qui lisons ce passage ? Une intimité magnifique, certes, entre un Père et un Fils. La relation Père et Fils étant la plus intime dans la culture juive, bien plus que le couple à l’époque. Mais une intimité qui ne nous concernerait pas. Nous resterions dehors, à regarder, sans pouvoir entrer.
Et n’est-ce pas, d’une certaine manière, ce que vivent les sages et les intelligents ? Ils cherchent à entrer dans la connaissance de Dieu, en le regardant de l’extérieur, en analysant ce qu’est Dieu par rapport au Fils, la substance de leur relation, mais de l’extérieur, comme un scientifique observe l’objet de son étude.
Mais le texte ne s’arrête pas là. Il continue, et c’est là, je crois, que tout bascule. « Personne non plus ne connaît le Père, sinon le Fils… et celui à qui le Fils décide de le révéler. »
Cette seule phrase brise tout ce que nous venions d’établir. Ce cercle, que nous pensions parfaitement clos, n’est pas fermé. Il s’ouvre, par une décision, celle du Fils.
Voilà la vraie nouvelle de ce verset, mes sœurs, mes frères. Ce n’est pas que Dieu serait inaccessible, retranché derrière son mystère, réservé à un cercle restreint. C’est que cette intimité immense entre le Père et le Fils ne se garde pas pour elle-même. Elle déborde. Elle choisit, librement, de s’ouvrir vers l’extérieur.
Alors, qui est ce Dieu que nous découvrons dans ce verset ? Et bien, il est à la fois le tout autre, et il est également le tout proche. Comme dans toute relation. Il est celui dont on accepte la distance et qui pourtant se lie à ce qui fait le creux de notre âme.
Le tout autre, parce qu’on ne le connaît pas comme on connaît un objet. Aucune intelligence, aucun savoir, ne peut le saisir de l’extérieur, le posséder, l’épuiser par la pensée. Il échappe, par nature, à notre prise.
Et pourtant, le tout proche. Car ce Dieu qui échappe à notre prise choisit, par le Fils, de venir jusqu’à nous. Il ne reste pas enfermé dans sa transcendance. Il se révèle. Et cette révélation n’est pas un message qu’on nous enverrait de loin, comme une information à recevoir. C’est une inclusion. On nous fait entrer dans une relation qui nous précède, et qui nous accueille.
Et si Dieu n’est pas un savoir à conquérir, mais une relation qui vient à nous, alors l’appel qui suit va prendre tout son sens, c’est un appel à intégrer cette relation.
« Venez à moi, vous tous qui peinez sous la charge ; moi, je vous donnerai le repos. »
Cet appel ne s’adresse pas à une élite spirituelle. Jésus s’adresse à « vous tous qui peinez sous la charge ». C’est un appel sans condition d’entrée, sans examen préalable, sans diplôme théologique requis. Il suffit …d’être fatigué. Il suffit de porter un poids.
Puisque Dieu ne se conquiert pas par le savoir, mais se reçoit dans une relation, alors l’unique condition pour entrer dans cette relation, ce n’est pas de comprendre. C’est de venir.
« Prenez sur vous mon joug, et laissez-vous instruire par moi. » Le verbe traduit ici par « laissez-vous instruire », en grec matete, a la même racine que celui dont est tiré le mot « disciple » matetes. On pourrait dire “Laissez-vous devenir disciple”. Mais le texte est plus fort encore que la traduction ne le laisse penser. Littéralement, Jésus dit : « apprenez de moi », apprenez « par moi ». Non pas : apprenez une matière que je vous enseignerais de l’extérieur, comme un professeur. Mais, apprenez par le contact avec mon être, par la fréquentation, par la marche à mes côtés, par la communion à mon existence, par une entrée dans cette relation, cette intimité.
Jésus invite à un apprentissage qui se fait dans la relation elle-même, dans le fond de l’âme. On apprend de lui comme on apprend d’une présence.
Et le joug, justement. Ce mot peut nous surprendre. Un joug, c’est ce qui attache, ce qui contraint. Mais dans la tradition juive, on parlait du « joug de la Torah », du « joug du Royaume des cieux », pour désigner une discipline librement assumée, presque joyeuse, qui structure une vie et qui, loin d’écraser, oriente et libère.Jésus ne rejette donc pas l’image du joug. Il en redéfinit le contenu. Quelle loi propose-t-il alors ? Pas une liste d’injonctions que nous dicteraient de soi-disant sages religieux, mais celle que l’on reçoit dans la relation. Un joug « bon », dit le texte — le mot grec, chrêstos, évoque quelque chose de bien ajusté, taillé sur mesure, comme on taillerait un joug pour qu’il aille exactement à l’animal qui le porte. Pas un carcan générique. Une charge façonnée, adaptée, pour ne pas faire mal à celui qui la porte.
Frères et sœurs, n’allons pas chercher ici le modèle de tant de figures religieuses tristes, froides, dogmatiques, qui auraient fait de la foi un fardeau supplémentaire, une liste de règles à cocher, un savoir de plus à maîtriser pour être en règle avec Dieu. Ce n’est pas cela que Jésus propose. « Car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos. »
Le repos promis ici, anapausis en grec, n’est pas l’inactivité, ni l’absence de toute charge.
C’est la cessation d’une lutte. C’est accepter que ce que l’effort de la pensée n’obtient pas, le marcheur fatigué l’obtient en venant simplement suivre la route aux côtés de Jésus, en communiant avec lui.
« Mon joug est bon, et ma charge légère. » Non pas une absence de charge, mais une charge transformée, parce que portée à deux, parce que portée dans la relation.
Mes sœurs, mes frères,
Reprenons le chemin que ce texte nous fait parcourir. Une louange, d’abord, qui nous a appris qu’il existe une quête qui n’aboutit pas, et une humilité qui, elle, ouvre toute grande la porte. Une révélation, ensuite, qui nous a montré que Dieu n’est pas un savoir à conquérir, mais une relation qui vient jusqu’à nous, un tout-autre qui se fait tout-proche. Et un envoi, enfin, qui transforme tout cela en une invitation très simple, très concrète, très personnelle : venez à moi.
Ce texte ne nous demande pas de comprendre Dieu pour pouvoir nous approcher de lui.
Il nous demande de venir, tels que nous sommes, avec ce qui nous pèse, avec ce qui nous fatigue. Et dans cette venue, dans cette marche à ses côtés, se trouve un repos qu’aucune sagesse, aucune intelligence, n’aurait pu nous procurer par elle-même.
Sagesse cachée, intimité révélée, joug léger. Voilà ce que Dieu nous offre aujourd’hui.
Non pas un dossier à étudier sur lui. Mais une place, déjà prête, dans la relation qu’il vit, de toute éternité, avec son Fils.
Venez à moi, vous tous qui peinez sous la charge. Le repos vous attend.
