Prédication du 26 juillet 2026
de Sandrine Maurot
Vocation
Lectures : Esaïe 6, 1-8 et Luc 5, 1-11
Lectures bibliques
Esaïe 6, 1-8
1 L’année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur assis sur un trône très élevé ; le bas de son vêtement remplissait le temple.
2 Des seraphim se tenaient au-dessus de lui ; ils avaient chacun six ailes : deux dont ils se couvraient la face, deux dont ils se couvraient les jambes, et deux dont ils se servaient pour voler.
3 Ils s’appelaient l’un l’autre et disaient : « Saint, saint, saint est le Seigneur des Armées ! Toute la terre est remplie de sa gloire !
4 Les soubassements des seuils frémissaient à la voix de celui qui appelait, et la Maison se remplit de fumée.
5 Alors je dis : « Quel malheur pour moi !
Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur des Armées ! »
6 Mais l’un des seraphim vola vers moi, tenant à la main une braise qu’il avait prise sur l’autel, avec des pincettes.
7 Il toucha ma bouche et dit : « Ceci a touché tes lèvres : ta faute est enlevée, ton péché est expié. »
8 J’entendis le Seigneur qui disait : « Qui enverrai-je ? Qui ira pour nous ?
Je répondis : « Je suis là, envoie-moi ! »
Luc 5, 1-11
1 Comme la foule se pressait autour de Jésus pour entendre la parole de Dieu, et qu’il se tenait près du lac de Gennésareth,
2 il vit au bord du lac deux bateaux d’où les pêcheurs étaient descendus pour laver leurs filets.
3 Il monta dans l’un de ces bateaux, qui était à Simon, et il lui demanda de s’éloigner un peu du rivage. Puis il s’assit, et du bateau il instruisait les foules.
4 Lorsqu’il eut cessé de parler, il dit à Simon : « Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour pêcher. »
5 Simon lui répondit : « Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre. Mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. »
6 L’ayant fait, ils prirent une grande quantité de poissons : leurs filets se déchiraient.
7 Ils firent signe à leurs associés qui étaient dans l’autre bateau de venir les aider. Ceux-ci vinrent et remplirent les deux bateaux, au point qu’ils enfonçaient.
8 Quand il vit cela, Simon Pierre tomba aux genoux de Jésus et dit : « Seigneur, éloigne-toi de moi : je suis un homme pécheur. »
9 Car l’effroi l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche qu’ils avaient faite.
10 Il en était de même de Jacques et de Jean, fils de Zébédée, les compagnons de Simon.
Jésus dit à Simon : « N’aie pas peur ; désormais ce sont des êtres humains que tu prendras. »
11 Alors ils ramenèrent les bateaux à terre, laissèrent tout et le suivirent.
Prédication
Comment reconnaitre une parole de Dieu pour soi ?
Comment laisser Dieu nous ouvrir un avenir, une vie heureuse, non pas parce qu’elle serait épargnée par les épreuves, mais parce qu’elle épanouit notre désir profond ?
Autrement dit comment reconnaître sa vocation, qui n’est pas simplement un appel à faire tel ou tel métier, mais qui permet de laisser s’accomplir, grâce à Dieu, ce que l’on est vraiment ?
Et cela non seulement à vingt ans mais à tout âge ?
Si l’on en croit notre tradition protestante, l’aide nous vient de l’approfondissement de la lecture des Écritures, qui sont l’écho des démêlés des anciens et des anciennes avec leur monde et avec Dieu.
C’est ce qui peut « affiner notre oreille » – comme le disait tout à l’heure la prière de louange. Cela permet de sortir de notre propre situation, d’ouvrir en quelque sorte le cadre pour mieux pour mieux entendre ensuite notre vocation singulière.
Parce que ce n’est pas facile de percevoir dans le tumulte de nos vies et du monde comment Dieu s’approche de nous.
Et il s’approche de nous, ne cessent de nous répéter les textes bibliques, pour nous révéler à nous-même ce pourquoi nous sommes faits, notre vocation profonde, ce désir profond que nous n’osons pas écouter, parce que ça perturberait trop une vie que nous ne cessons de ranger pour la préserver du chaos.
Ce chaos, c’est l’absence de sens, c’est la violence dans laquelle nous sommes plongés, la difficulté de faire confiance aux autres. Et si nous n’avons pas l’impression d’être au coeur d’un monde violent, c’est que nous nous protégeons pour ne pas le voir.
En effet, face à ce chaos, la tentation est de se préserver au mieux, de se constituer en quelque sorte une bulle en y invitant des personnes que l’on aime.
Le projet de ma vie risque alors de se limiter à essayer de rendre toujours plus confortable cette bulle…et puis lorsque je vois une détresse qui m’émeut je sors la main de la bulle et je donne un peu… et je rentre vite ma main au chaud dans la bulle.
Esaïe, lui, sort,
il va au temple,
et pourtant il a une position élevée.
Les Talmuds le disent cousin germain du roi Ozias.
Il pourrait se faire lui aussi une bulle de bien-être comme les autres puissants autour de lui.
Mais il sort, il va chercher Dieu au temple.
Il ne se satisfait pas du monde tel qu’il est. Il ne s’y habitue pas.
Peut-être avez-vous remarqué un détail à la lecture de ce texte d’Esaïe : ce récit de sa vocation n’arrive qu’au chapitre 6. C’est-à-dire qu’on ne peut comprendre sa vocation qu’en ayant lu les 5 chapitres précédents au cours desquels il raconte longuement les injustices qu’il voit : la corruption des élites, l’orgueil de ceux qui croient déjà à l’époque qu’ils « le valent bien », qu’ils sont au dessus des autres, la détresse des veuves et des orphelins qu’on exploite, tous ces pauvres que l’on pousse au désespoir, toutes cette injustice entre les êtres humains, ces guerres, toute cette hypocrisie des pratiques religieuses qui donnent aux gens aisés l’impression d’être en règle avec Dieu et de pouvoir continuer à vivre aux dépens des autres…
Pendant 5 longs chapitres, il détaille tout cela, et il lit les récits d’autres avant lui : la prédication du prophète Amos, par exemple, qui dénonçait déjà l’injustice du monde.
Esaïe ne fait pas que dénoncer : il rappelle la promesse de Dieu.
Il parle pour conduire l’être humain, comme le dit l’une de ses images quelques pages plus haut, à « fondre son épée » au feu pour en faire un « soc de charrue ». C’est à dire à transformer la rivalité entre nous en instrument pour que tous puissent avoir ce qui leur faut.
Réveiller la vocation humaine, c’est pour Esaïe parler pour que l’ingéniosité, le talent humain qui se gaspille en vaine rivalité et désir de puissance se convertisse en puissance de réparation du mal et de l’injustice.
Si Esaïe peut sortir de chez lui, c’est donc à la fois qu’il voit les injustices de son temps, mais aussi qu’il a lu qu’il y a une aide possible, à cause de ce que les récits bibliques racontent déjà de la colère de Dieu contre le mal, mais aussi de son engagement contre l’injustice.
Esaïe sort rencontrer Dieu.
Il essaie ensuite de transmettre à qui le lira ce qu’il a perçu du Dieu véritable.
Alors il fait le récit de sa rencontre avec Dieu de manière imagée – comment faire autrement ?
Apparemment, cette vision avec tous ces séraphins qui volent autour du trône de Dieu est difficilement compréhensible.
Esaïe veut que l’on comprenne à quel point ce Dieu que l’on oublie est grand, alors il le décrit avec des images de son temps, comme un roi dont le trône est très élevé, démesurément grand, tant et si bien que le seul pan de son vêtement remplit le temple.
Cela semble anodin, mais cela signifie que présence de Dieu n’emplit pas seulement le Saint des Saints mais qu’elle déborde.
Ce Dieu est chanté par les séraphins (littéralement en hébreu, ce sont les « brûlants » et on entend dans la phrase en hébreu une allitération : le récit bruisse de sons « ff » qui nous environnent nous aussi de ces bruits de battement d’ailes qui portent la parole : « Saint, saint , saint est le Seigneur Sabaoth, toute la terre est remplie de sa gloire »
On peut traduire « Seigneur Sabaoth » par « Dieu des armées » pour signifier que Dieu est maitre et combat toute autre puissance qui veut régner sur les humains.
Ce que les anges disent, c’est que Dieu est partout et que tout sur la terre est fondé sur lui.
Dans la vision d’Esaïe, Dieu n’est pas seulement le Dieu d’un peuple, mais le Seigneur de l’univers.
Et la Maison, c’est à dire le temple, est rempli de fumée, que l’on peut lire comme la colère de Dieu parce qu’en hébreu si l’on veut dire qu’on est en colère, on dit qu’on a le nez qui chauffe.
Ainsi par exemple le psaume 74, v. 5 demande-t-il à Dieu : « Pourquoi ta colère fume-t-elle ? »
Esaïe décrit donc d’abord à la fois la grandeur et la sainteté de Dieu qui le saisit, dont il prend conscience avec effroi, mais en même temps la force de la colère de Dieu contre le mal.
On peut être dérouté par ce récit qui dit comme tant d’autres la « crainte de Dieu » qu’éprouvent les anciens.
Mais ce dont Esaïe témoigne, c’est que tant qu’on croit au petit Dieu que se fabrique un groupe humain pour répondre à ses besoins, ou à un Dieu « doudou » que je me fabrique et qui ne dérange rien… rien, justement, ne peut changer !
Esaïe ose dire « j’ai vu Dieu » mais il sait que ce qu’il a vu, à sa hauteur, c’est le bas de son vêtement qui emplit le temple…
Toute vocation, toute ouverture de l’avenir, part de cette déchirure du monde connu que Dieu provoque qui en est le 1er mouvement.
Le 2ème mouvement de la vocation, en réponse, c’est de reconnaitre qu’on ne connait que très peu Dieu mais qu’il est le tout-autre dont toute vie dépend, c’est ce que nous célébrons au culte par la prière de louange.
Ce 2ème mouvement, c’est la reconnaissance que tout ne tourne pas autour de moi et de mon monde…
Et de ce fait, on se découvre limité.
Commence alors le 3è deuxième mouvement de l’être qui répond à Dieu en lui faisant confiance, en se découvrant capable d’être sincère. Ce mouvement que nous revivons à chaque culte par la confession du péché.
Ainsi, prenant conscience de la sainteté de Dieu, Esaïe se découvre « impur », c’est à dire mélangé, comme on peut se sentir traversé de grands élans pour la justice mais pratiquant aussi l’injustice, les demi-vérités et donc les demi-mensonges.
Il dit : « Quel malheur pour moi, je suis perdu car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures et mes yeux ont vu le roi, le Seigneur Sabaoth. »
Ils se sent non plus dénonciateur des autres, mais lié aux autres, pécheur comme eux.
Un des mots pour dire le péché, en hébreu, c’est concrètement viser et manquer sa cible : on vise le bonheur mais on est à côté, on veut être heureux et on croit possible de faire son bonheur aux dépens des autres.
Esaïe se sent pris dans les mêmes difficultés que les autres et du coup prend conscience que ses lèvres sont impures c’est-à-dire qu’il ne peut pas porter une parole de vérité.
Les anciens disaient qu’on ne peut voir Dieu sans mourir parce que la lumière trop vive rend impossible de vivre les compromissions qu’on tolérait auparavant.
Alors l’un des séraphins prend une braise, touche ses lèvres.
Esaïe est purifié, pardonné, sans mérite de sa part, en un instant.
Au culte, ce 4è temps de la vocation, c’est l’annonce du pardon. Ce serait dommage de l’entendre en étant blasé, car c’est comme une braise : c’est entendre que Dieu m’ouvre un avenir bien que je ne le mérite pas.
Et de ce fait, ses lèvres purifiées du mensonge, voici qu’Esaïe parvient à entendre Dieu comme étant bien plus proche.
C’est le 5ème moment de la vocation. Lors du culte c’est le moment de la lecture et de la prédication qui est prolongé par l’envoi à la fin.
Ce moment où l’on perçoit qu’on peut bien se retourner, il n’y a personne derrière à qui Dieu s’adresse, il n’y a que soi.
Et si tu n’es pas là pour prendre ta vraie place en relation avec Dieu dans ce monde, cela manquera.
Esaie dit : « J’entendis le Seigneur qui disait : « qui enverrai-je ?
Qui ira pour nous? »
Il perçoit que Dieu, bien qu’étant le Seigneur des Armées dont tout dépend est aussi un Dieu qui a besoin de la relation à l’être humain pour être présent au monde et agir.
Un Dieu qui s’interroge.
Un Dieu qui cherche un vis-à-vis, qui demande qui veut bien vivre de cette relation et être envoyé au coeur d’un monde violent, mais non pas démuni, mais au contraire, fort de cette relation, dans la conscience du projet d’amour de Dieu pour l’humanité.
Ce Dieu qui sort du Saint des saints dans le livre d’Esaïe, sort plus encore du temple avec Jésus sept siècles plus tard, qui rejoint des pécheurs sur leur lieu de travail, dans la vie la plus quotidienne.
Il leur demande de repartir à la pêche quand ils n’y croient plus, épuisés par une nuit de travail, mais de le faire autrement, en relation avec cette parole qui leur dit de prendre confiance.
Abondance de cette pèche où Simon Pierre comprend à son tour qu’il est en présence de la sainteté de Dieu.
Luc nous dit que comme Esaïe, Simon-Pierre et les autres futurs disciples sont saisis d’effroi.
Lorsque Jésus lui dit « N’aie pas peur », c’est la braise d’Esaïe, ce temps de la vocation qui dit de prendre confiance, non pas en soi – comme on l’entend partout – mais en ce Dieu qui est proche tout en étant tout-autre et saint.
Et ce n’est pas fini, il y a une dernière étape qui permet de reconnaitre une vocation qui vienne de Dieu selon les textes bibliques.
Lorsque Dieu se révèle, ce n’est jamais pour un bien-être spirituel désincarné : pour Pierre comme Esaïe, c’est pour l’envoi, pour poursuivre l’oeuvre de Dieu dans le monde.
« Désormais ce sont des êtres humains que tu prendras », dit Jésus.
Là encore l’image est un peu étrange pour nous, on n’aimerait pas être pris dans un filet…
Dans la culture biblique, au contraire, la mer c’est très bien pour les poissons, mais pour les humains, c’est un symbole de mort.
Alors pécher des humains, les retirer de l’eau, c’est permettre qu’ils vivent.
C’est cela la vocation, dès lors cela concerne tout le monde et tous les domaines de la relation humaine.
L’enjeu est que chacun, chacune d’entre nous vive depuis cette vocation profonde qui est différente pour toi et pour moi, mais qui consiste toujours sous une forme ou une autre à permettre que d’autres puissent vivre comme soi, librement, dignement.
Et cela commence déjà par ne pas faire obstacle à ce que leur propre vocation humaine puisse s’épanouir.
On peut le vivre par le métier que l’on choisit, et même simplement par la manière dont on le fait lorsque l’on ne peut pas le choisir.
On peut le vivre dans tous les domaines de notre vie, parce que cela change notre manière de faire du bénévolat ou d’être en relation avec sa famille, ses amis mais aussi les inconnus dans la rue.
Le but de la vie n’est plus alors de se protéger, mais de vivre de cette relation à Dieu qui nous assure et compte sur nous pour nouer des relations justes et respectueuses.
En ne se résignant pas à l’injustice.
Aujourd’hui, après Esaïe, Pierre et tant d’autres, c’est toi dont Dieu affine l’oreille pour que tu entendes sa question : « Qui enverrai-je ? »
