Le temps brisé

Charles Wagner

Un extrait de “L’ami”, Éditions Ampelos, 2007, p. 46-47.

— Mon temps est brisé en parcelles menues. Trop de soins et de soucis en réclament leur part. Grand est le nombre des importuns qui me gâchent des instants précieux.

Oh, jours sans déchirure, jours d’une pièce où le travailleur peut tailler à l’aise, donner libre carrière à la pensée qui l’obsède ! jours de création, de paix, oublieux des heures rapides : et grandissant presque jusqu’à la taille de l’éternité, je vous aime et je vous regrette. Quand donc pourrai-je vous revoir ?

Je suis comme le coursier prêt à fournir sa course et qui part plein d’entrain. A peine a-t-il fait dix pas, une main brutale l’arrête, coupant et saccadant son effort. Il suivait son élan : il doit le réprimer. Et sitôt qu’il est parvenu à se retenir, un coup de fouet lui enjoint de démarrer. Que peut bien devenir son ardeur, soumise à un semblable régime ?

L’AMI : il est démoralisant en effet ; mais dans cet esclavage même, il reste une place à la liberté intérieure. Si, malgré tes efforts, tu ne peux trouver que des miettes de temps à consacrer au labeur aimé, ramasse pieusement ces miettes. Le temps est si précieux ; les moindres morceaux en sont bons. Et pour qui sait les utiliser, les heures acquièrent une capacité singulière. Il en est où peuvent se condenser des années et des siècles.

N’as-tu pas quelquefois, en cherchant la lumière sur ces hauteurs, rencontré la brume ? Les lointains se cachaient ; c’est à peine si tu voyais ton chemin, condamné à tâter chaque caillou du pied et du bâton, pour ne pas choir en marchant. Plus, de temps à autre, le rideau se déchirait, se refermant aussitôt. Mais de cette vision rapide, quelle impression te demeurait ? Rappelle-toi le jour où les souliers pesants de terre détrempée, le dos chargé d’averses successives, les yeux depuis des heures noyés de froides brumes, nous avons, entre deux loques de nuages gris, vu briller un coin de ciel bleu ! Rappelle-toi, dans un regard de soleil, sur l’Alpe immense, des millions de pensées sauvages et de renoncules d’or ! Cette minute ne payait-elle pas toute, la peine de la journée ? N’eût-elle pas perdu d’être plus longue ? Crois-moi, la vie, envisagée sous un certain point de vue, c’est l’art de saisir l’occasion furtive, de tailler un vêtement dans une chute.

Le sculpteur trouve un fragment de marbre et en tire un chef-d’œuvre.

Sur un débris de papier retiré du panier, le poète, en une heure sans emploi, trace un chant immortel.

Ramasse et agence les pierres qui gisent pêle-mêle dans cette gorge de montagne ! Tu en feras une cathédrale.

La terre n’est-elle pas faite d’un fragment de soleil, et l’homme d’une parcelle de l’infini ?

Courage donc ! Dans les quelques moments perdus qui te restent, mets ton âme ! Tu n’auras rien à regretter.

Pourvu que dans cette pauvre goutte de temps descendant au gouffre, un éclair de beauté, un sourire de bonté se reflète en passant.

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